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L’Empire du Milieu au centre du capitalisme? Repenser l’histoire à travers The Eastern Origins of Western Civilization

Publié le 15 mars, 2008 | Pas de commentaires
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Comment peut-on expliquer l’actuelle montée en puissance du nouvel acteur chinois? La sociologie historique nous exhorte à dénaturaliser nos catégories d’analyse en accordant une place de choix à l’histoire. Le récent ouvrage de John M. Hobson permet de remettre en perspective l’actuelle distribution internationale de la puissance et de démontrer que la menace chinoise, guettant la place prédominante que l’Occident prend pour acquise depuis toujours, n’est peut-être pas si inédite que l’on peut le croire de prime abord.

gabyu
Gabriel, gabyu, 2006
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Hobson publiait en 2004 The Eastern Origins of Western Civilization. Cette critique de l’eurocentrisme insiste sur l’impact d’une précoce globalisation initiée par l’Orient et de l’impérialisme occidental «racialisé» afin d’expliquer l’émergence de la puissance de l’Occident que trop d’auteurs ont tendance à naturaliser. Il ouvre ainsi un nouveau front pour la «deuxième vague» de la sociologie historique néo-wébérienne1. Hobson associe en outre son récent travail à celui de la New Global History2. Nous retracerons icil’argumentaire de Hobson, notamment au sujet de la précédente prééminence chinoise et du rôle-clé qu’elle a joué dans l’émergence de l’Occident, pour en proposer ensuite une critique à partir de l’analyse du marxisme politique.

Revisiter le mythe de l’«European Miracle»

Par sa critique de l’historiographie eurocentriste, Hobson entend démythifier l’originalité de la révolution industrielle britannique à partir de laquelle les développements économiques subséquents sont évalués. Pour ce faire, il met l’emphase sur le caractère dérivé (du ressource portfolios oriental) et tardif (toujours par rapport à l’Orient) de ce phénomène pourtant encensé comme inédit. Tout d’abord, Hobson réhabilite les contributions marginalisées de l’Orient à l’avènement de la modernité «unique» occidentale, ce qu’il nomme ressource portfolios, en matière de technologies, d’institution et d’incitatifs idéels à la rationalisation à travers une hâtive globalisation commerciale mise en oeuvre par l’Orient. D’autre part, cet auteur met l’accent sur l’impérialisme «racialisé» et le procédé européen d’endiguement du développement extra-occidental en tant que facteurs primordiaux à l’industrialisation de l’Europe.

Hobson argue qu’une «ère des explorations» orientales a précédé celle dont parlent exclusivement les livres d’histoire en Occident. Les civilisations auraient donc été mises en relation dès le VIe siècle, grâce à une économie et à des empires mondiaux. Une matinale globalisation, «des flux considérables de biens, ressources, monnaies, capital, institutions, idées, technologies et de personnes à travers les régions à un point tel qu’ils influent sur, et mène à la transformation, des sociétés au sein d’une partie importante du globe3», serait le vecteur de l’acheminement de ressources décisives au développement que connaîtra plus tard l’Occident.

Le pôle de la puissance aurait été incarné par l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient jusqu’au XVe siècle, là où la Chine prend la relève. La Chine serait, pour Hobson, à l’origine de l’industrialisation britannique, grâce à la diffusion d’une rationalité et d’idées préfigurant les Lumières, à l’économie politique ainsi qu’à l’assimilation de technologies proprement chinoises, cruciales pour la révolution agraire, puis industrielle, de la Grande-Bretagne. L’Occident aura aussi connu les «avantages de l’arriération» (principalement technologique). Le biais eurocentriste aurait aveuglé moult penseurs, notamment en ce qui concerne la présupposition d’un «despotisme oriental» qui avorterait l’industrialisation chinoise, en dépit des révolutions agraire et militaire, du fer et de l’acier, des transports, etc. Ce mythe semble aussi pervertir leur analyse de l’Inde et du Japon. Hobson fait plutôt une démonstration empirique de la persistance, jusqu’au XIXe siècle, du commerce international de l’Orient ainsi que de sa prédominance économique et militaire.

La théorisation de l’impérialisme est cruciale au sein de l’analyse de Hobson et consacre l’importance qu’il accorde à l’identité. La possibilité du développement occidental repose sur le fait que la Chine n’ait pas emprunté cette avenue à son encontre, en raison de facteurs d’ordre principalement culturel. La révolution industrielle britannique émerge du double standard d’origine raciale que l’État institue dans ses relations commerciales avec l’Europe, d’une part, et l’Orient d’autre part, tributaire d’une «stratégie d’endiguement4». Les traités inégaux et l’imposition du modèle de libre-échange aux économies non occidentales étaient impératifs afin d’y démanteler l’industrialisation déjà présente. La marchandisation du travail, des terres et des ressources au sein des colonies, dans une optique de transfert de surplus vers l’Ouest, était essentielle à l’industrialisation britannique.

Le retour au modèle commercial

En dépit d’une pertinente critique à l’encontre d’une lecture partiale de l’avènement des puissances occidentales, plusieurs interrogations peuvent être soulevées quant à l’œuvre d’Hobson. En premier lieu, la mince justification du caractère quasi-interchangeable de l’Europe et de la Grande-Bretagne, ou plutôt la considération de ce continent, à tout le moins de sa partie occidentale, comme un bloc homogène face à l’«Orient». L’absence de problématisation du capitalisme pose par ailleurs problème, le terme industrialisation lui étant systématiquement préféré. Hobson ne semble pas en outre effectuer de distinction entre les diverses formes qu’empruntent le commerce ou la «globalisation économique». On retrouve chez Hobson un souci de retrouver tôt dans l’histoire les sources de l’échange mondialisé et donc la source d’un capitalisme «depuis toujours»5.

En dépit de sa volonté de s’opposer au modèle smithien, Hobson y effectue un retour; il ne récuse une rationalité économique anthropologique d’inspiration smithienne6 présente chez les wébériens7 que pour réhabiliter le rôle de l’Orient, ne conteste que la prédisposition européenne préalable à la globalisation orientale. Hobson transfère essentiellement la présence d’un proto-capitalisme des villes italiennes, propre au modèle commercial, à l’Orient. L’échange est toujours le pivot des rapports asymétriques. Hobson plaide ainsi pour une interprétation globale et sur la longue durée afin notamment d’y découvrir la révolution industrielle britannique insérée au sein de l’ «histoire cumulative et continuelle du développement de l’économie globale8».

Dénaturaliser la domination… mais aussi le capitalisme

En mettant l’emphase sur l’origine agraire du capitalisme et sur la conceptualisation de celui-ci en tant que relation sociale, le marxisme politique tire différentes conclusions des pratiques impérialistes et de leur lien avec le capitalisme. Ellen Wood insiste ainsi sur la différenciation des politiques impérialistes selon la logique d’accumulation qui les sous-tend. En dépit d’une analyse étayée du stimulus qu’ont offert l’esclavage et la colonisation outre-mer pour l’industrialisation britannique, Hobson élude précisément ce qui doit être expliqué: la manière particulière dont le capitalisme se spatialise.

Selon cette optique, Hobson négligerait de théoriser la spécificité qui permet à la Grande-Bretagne de tirer avantage de ses colonies par le biais du réinvestissement systématique des capitaux au sein de l’économie, plutôt que dans les moyens de la contrainte, caractéristique de l’extraction des surplus au sein des sociétés pré-capitalistes du reste du continent. La forme particulière de l’impérialisme britannique constitue une conséquence des relations sociales de propriété capitaliste plutôt qu’une variable contribuant à leur émergence:

à partir du moment où le capitalisme britannique, particulièrement sous sa forme industrielle, était bien implanté, il lui devenait possible d’imposer les impératifs capitalistes aux autres économies avec des relations sociales de propriété différentes. Toutefois, aucune quantité de richesse coloniale n’aurait eu cet effet sans les impératifs générés par les relations de propriété internes de l’Angleterre9.

Il est possible ici de reprendre la critique de Wood à l’encontre de certains théoriciens de l’anti-eurocentrisme. Puisque ceux-ci s’insèrent au sein du modèle commercial pour lequel le commerce est en lui-même potentiellement capitaliste, le développement du capitalisme semble toujours pouvoir se produire sans réelle transition. Ce n’est qu’en interprétant l’émergence du capitalisme selon la formule «plus d’argent, plus d’urbanisation, plus d’échange et plus de richesse10» que Hobson peut parvenir à affirmer qu’un précédent «miracle industriel», retracé au XVe siècle en Chine, y signale un proto-capitalisme, ou alors que la globalisation orientale ait pu mener dès le VIIe siècle à un «complexe d’échange et un réseau capitaliste11. La critique de l’eurocentrisme de Hobson est par ailleurs édulcorée car elle ne parvient pas à confronter «le point de vue profondément eurocentrique selon lequel l’absence de capitalisme est d’une manière ou d’une autre un échec historique», précisément parce qu’elle dérive des postulats du modèle commercial tendant à naturaliser le capitalisme par sa confusion avec l’échange12.

Pourtant, pour Wood le marché en lui-même ne peut être virtuellement capitaliste. Ce qui importe est plutôt la relation que les classes entretiennent avec lui. Les relations sociales de propriété capitalistes se distinguent lorsque le marché ne consiste plus uniquement en une opportunité mais plutôt en un impératif, «le principal déterminant et régulateur de la reproduction sociale13». À cette fin, l’expropriation des producteurs face à leurs moyens de subsistance constitue un processus incontournable. Si la Chine ne peut avoir été capitaliste, même sous une forme embryonnaire, au XVe siècle, il reste à analyser ses relations sociales de propriété actuelles et la manière dont elles se traduisent, sont modelées et se reproduisent sur le plan international.

La sociologie historique comme discipline des sciences sociales réitère l’importance d’un retour à l’histoire qui permet d’éviter de réifier des processus ayant une origine bien particulière et ainsi de souvent mieux saisir le présent. Un biais de tempo-centrisme et de chrono-fétichisme, par ailleurs plutôt répandu au sein de la discipline des relations internationales et chez les analystes eurocentristes, serait à l’œuvre puisque la domination occidentale y est perçue comme transhistorique et donc naturelle, voire éternelle14. Dans la perspective de Hobson, il ne faudrait pas par conséquent concevoir l’actuelle concurrence géopolitique et économique de la Chine comme un phénomène nouveau et curieux, mais reconnaître la contingence de la suprématie de l’Occident et l’agence trop souvent occultée de l’Orient à travers l’histoire.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. À ce sujet, voir HOBSON, John M., «The Two Waves of Historical Sociology in International Relations», HOBDEN, Stephen et HOBSON, J.M. (dir.), Historical Sociolog of International Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 63-81 et DUFOUR, Frédérick-Guillaume et LAPOINTE, Thierry, «La sociologie historique néo-wébérienne» in MACLEOD, Alexander et O’MEARA, Dan, La théorie des relations internationales, Montréal, Athéna, 2007, p. 305-328
2. HOBSON, John. M., «Reconstructing International Relations Through World History: Oriental Globalization and the Global–Dialogic Conception of Inter-Civilizational Relations», International Politics, no. 4 (vol. 44, juillet 2007), p. 414–430
3. HOBSON John M., The Eastern Origins of Western Civilization, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 31 (Notre traduction)
4. Ibid., p. 257 (Notre traduction)
5. Cette critique est faite notamment aux braudeliens par Benno Teschke : TESCHKE, Benno, The Myth of 1648, Londres, Verso, 2003
6. Robert Brenner relève les failles du modèle smithien en stipulant que les comportements économiques que ce dernier impute à la nature même de l’homme sont plutôt induits par des relations sociales de propriété particulières. Voir à ce sujet BRENNER, Robert, «Property relations and the growth of agricultural productivity in the late medieval and eraly modern Europe» in BHADURI, A. et SKARSTEIN, R., Economic Development and Agricultural Productivity, London, Elgar, 1997
7. À ce sujet, voir WOOD, Ellen M., «History or teleology? Marx vs Weber», Democracy against capitalism, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 146-180
8. HOBSON, John M., The Eastern Origin., op. cit., p. 193 (Notre traduction)
9. WOOD, Ellen M., The Origin of Capitalism, Londres et New York, Verso, 2002, p. 149 (Notre traduction)
10. Ibid., p. 32 (Notre traduction)
11. HOBSON, John M., «Is critical theory always for the white West West and for Western imperialism? Beyond Westphalian towards a post-racist critical IR», Review of International Studies, vol. 33 (avril 2007), p. 108 (Notre traduction)
12. WOOD, Ellen M., The Origin of Capitalism, op. cit., p. 31 (Notre traduction)
13. Ibid., p. 97
14. HOBSON, John M., «What’s at Stake in ‘Bringing Historical Sociology Back Into International Relations’? Transcending ‘Chronofetishism’ and ‘Tempocentrism’ in International Relations», HOBDEN, Stephen et HOBSON, J.M. (dir.), Historical Sociology, op. cit, p. 3-41

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