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L’hégémonie américaine : du «consentement» à la coercition

Publié le 1 décembre, 2006 | Pas de commentaires
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Depuis 1990, en continuation de processus historiques aux racines plus éloignées, les États-Unis forment la puissance hégémonique au niveau mondial. Les débats au sein des théories des relations internationales se cristallisent souvent autour des questions qui visent à définir les sources de cette domination, plutôt qu’à en remettre en cause l’existence. Puissance économique d’abord, ou puissance militaire avant tout ? Rupture ou continuité entre les politiques étrangères de Clinton et de Bush jr ?

 Justelene
Justelene Despos, Justelene, 2006
Certains droits réservés.

Les années 90 ont été marquées par la conjonction de deux processus socio-politiques forts mais distincts, dont la rencontre a donné lieu à une vaste restructuration des rapports internationaux. D’une part, l’établissement du néo-libéralisme comme modèle de gouvernance dans la grande majorité des pays économiquement avancés a réorganisé les fonctions politiques de l’État dans ces pays. Deuxièmement, la chute du bloc de l’Est a créé un vide socio-politique qui s’est traduit par la réorientation, presque du jour au lendemain, des politiques étrangères et des politiques économiques d’une importante partie des anciens satellites et supporters de l’URSS, de même que des pays soi-disant non-alignés. C’est ainsi qu’en l’espace d’une décennie, les échanges mondiaux, qu’ils soient culturels, économiques, politiques, etc., ont semblé suivre un mouvement d’accélération inédit. Plusieurs ont conceptualisé ce processus, un peu légèrement, sous le terme de «mondialisation».

La réorganisation des fonctions politiques et économiques des États selon le modèle de gouvernance néolibéral a donné l’impression que l’État, en général, ne possède plus les leviers de contrôle des processus économiques. L’État est en quelque sorte soumis au diktat des marchés, des investisseurs institutionnels, des grandes firmes multinationales et des banques. Cet apparent retrait de l’État (et de son corollaire théorique de souveraineté), comme forme d’autorité «ultime» du monde contemporain, est l’un des thèmes, sinon le thème le plus étudié en science politique depuis les 15 dernières années.

Alors que d’une part les États économiquement avancés ont semblé perdre le contrôle des processus économiques, et que d’autre part les États nouvellement affranchis des contraintes que l’ordre bipolaire exerçaient sur eux se sont ouverts aux échanges mondiaux, le phénomène de «mondialisation» a pris son envol. L’ordre mondial semble de plus en plus régulé au niveau supranational, par des institutions comme l’ONU, l’OMC, la Banque mondiale, le FMI, etc.

C’est dans ce contexte que la politique étrangère américaine sous Bill Clinton (1993-2000) s’intègre. Il a pu s’agir en surface d’une politique étrangère aux visées multilatérales, souhaitant obtenir l’accord et la coopération du plus grand nombre d’acteurs par le «consentement». Toutefois, les critiques s’entendent généralement pour voir dans la politique étrangère américaine actuelle un soutien sans condition à la sphère haute-financière intimement liée aux intérêts de Wall Street. Plusieurs marxistes et non-marxistes soutiennent des arguments de ce genre(1). Il n’en reste pas moins que les États-Unis ont exercé une domination économique, renforcée par l’intégration des économies émergentes en position subordonnée à l’aide des programmes d’ajustements structurels du FMI et des accords de commerce biaisés, avec l’accord tacite des autres puissances économiques. La politique budgétaire de l’administration Clinton demeura équilibrée, les États-Unis profitèrent de leur position avantagée dans l’économie mondiale pour enregistrer une relance du secteur manufacturier et de leur économie nationale en général dans les premières années Clinton, alors qu’en contraste l’économie mondiale n’avait toujours pas connu de relance et poursuivait la longue stagnation qui l’affectait depuis le début des années 1970 et la fin du long boom d’après-guerre. Cette croissance américaine fut enflée artificiellement par la bulle boursière des nouvelles technologies de la fin des années 1990, laissant croire à une économie américaine forte, alors qu’en réalité les faibles taux de profits se moquaient des valeurs boursières soufflées aux spéculations(2).

Si bien que le jeu américain a semblé faire l’affaire des élites; du moins le discours des élites des pays dominants et dominés s’accordèrent pour dire que la mondialisation est un processus inévitable et que l’interdépendance économique profitera à tous à moyen terme. L’armée américaine ne fut pas un acteur majeur des années Clinton. L’hégémonie américaine a semblé se situer au niveau économique et reposer sur le «consentement» de l’exploité plutôt que de la force militaire. Les discours de la mondialisation, pour et contre, ont semblé enregistrer cet état de fait. Adversaires et chantres des processus «mondialisants» ont identifié la sphère économique comme lieu privilégié de pouvoir au niveau global.

Tout ceci nous semble maintenant si près et si loin à la fois. De Clinton à Bush jr, l’hégémonie américaine se maintient, mais les moyens employés glissent manifestement du «consentement» à la coercition, et l’exploitation économique semble requérir de plus en plus le déploiement de la force militaire.

Les processus économiques globaux depuis la fin des années 1990 semblent éroder la domination américaine à ce niveau. La croissance chinoise pousse plusieurs experts à qualifier la Chine de prochain «hégémon». L’éclatement de la bulle boursière qui avait si profondément distordu le paysage économique américain à la fin des années 1990 a ramené sur terre les optimistes et contribué à révéler le dynamisme ambigu de l’économie américaine. Les déficits commerciaux et les déficits budgétaires de l’administration Bush placent les États-Unis dans une position de dépendance envers ses créanciers internationaux, notamment asiatiques et européens. Il semble que le regain d’intérêt des élites américaines pour le militaire et la force puisse donc se mettre en contexte. Incapable de continuer à compter uniquement sur la domination économique, les États-Unis semblent devoir recourir à l’autre sphère où ils ne sont concurrencés par personne: le militaire. L’invasion de l’Afghanistan et l’invasion de l’Irak sont des démonstrations de la nouvelle forme que prend l’hégémonie américaine: la force. Vulnérable au niveau économique, le contrôle des sources majeures de carburant fossile et de son transport est une condition sine qua non de la continuation de l’«Empire». Ce n’est pas pour avoir du pétrole que les États-Unis occupent l’Irak, c’est pour en contrôler les flux, et particulièrement pour empêcher que ceux-ci aillent vers l’Est plutôt que vers l’Ouest. Il s’agit également d’empêcher les puissances européennes de reprendre position au Moyen-Orient sans l’intermédiaire américain. Finalement, il s’agit davantage d’une rivalité entre puissances plutôt qu’une tentative de vaincre quelques bastions récalcitrants et de s’approprier leurs richesses. On voit donc que la protubérance discursive, médiatique et politique entourant le «terrorisme» est un phénomène important, mais pour ce qu’il occulte plutôt que ce qu’il révèle.

Il semble donc y avoir rupture entre les années Clinton et les années Bush jr., mais je crains que le 11 septembre y joue un rôle plutôt secondaire. La relance des moyens militaires américains peut être analysée dans un contexte politico-économique global qui propose que la conjoncture présente oblige les États-Unis à soutenir l’exploitation purement économique par la force et la coercition. Les clés des développements futurs résident d’une part dans le développement de l’économie mondiale à court et moyen terme, et d’autre part dans les résultats des luttes sociales, aux États-Unis et ailleurs, pour chasser les élites en place des postes de commandes de la destinée planétaire.

Notes

(1) Chez les marxistes, voir entre autres David Harvey, The New Imperialism, Londres/New York, Verso, 2003. Chez les non-marxistes, voir entre autres Joseph Stielglitz, La grande désillusion, Paris, Fayard, 1997.

(2) Voir l’analyse percutante de Robert Brenner, The Boom and The Bubble, Londres/New York, Verso, 2003.

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