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L’intellectuel et le bruit des bottes de soldats

Publié le 1 octobre, 2007 | Pas de commentaires
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Le Canada est en guerre. La mission en a beau être une mission de «paix», tout indique le contraire. Discours patriotiques, arguments de nécessité, investissements massifs dans l’armement, sauvetage de la démocratie à l’étranger et campagne de recrutement dans le métro pour renflouer les casernes. Sous le bruit des explosions et celui des bottes, comment réagir en tant qu’intellectuel? C’est la question à laquelle nous tenterons de répondre à l’aide de quelques penseurs.

Golem
piH9, Golem, 2007
Certains droits réservés.

Pour Sartre, l’intellectuel est celui qui «se mêle de ce qui ne le regarde pas(1)». Au-delà des phrases toutes faites, l’existentialiste prétend que l’intellectuel est en fait un construit historique qui incarne une faille inhérente à sa société. Cette brisure est la contradiction entre la liberté nécessaire à la recherche de la vérité et les valeurs – et les dogmes – de l’idéologie de la classe dominante.

Pour être identifié par ses pairs comme un intellectuel, il faut remplir certaines conditions bien précises. D’abord, l’intellectuel pratique une activité professionnelle qui exige l’utilisation de son intellect. Si cet état est un pré-requis, il ne suffit toutefois pas à «créer» un intellectuel. Il faut aussi que l’individu sorte de son champ de compétence direct pour critiquer une situation selon un cadre éthique particulier. Il profite ainsi de la notoriété que lui accorde son métier pour faire, au sein de la société, la promotion d’une idée, d’une vision du monde. Ainsi, on voit pourquoi on dit qu’il s’occupe de ce qui ne le regarde pas.

Par ces caractères, les intellectuels sont perpétuellement confrontés à deux contradictions. D’abord, de par leur éducation, ils sont des humanistes convaincus mais leur condition les expose sans cesse à l’inégalité humaine qu’apporte l’idéologie de base de la société dont ils font partie. Ensuite, ils cherchent la vérité selon les méthodes analytiques qui nécessitent de la critique et de la créativité alors que, dans beaucoup de domaines, l’idéologie dominante se protègera en leur imposant des limites extérieures à ces méthodes. Devant ces contradictions inhérentes à sa fonction, le technicien du savoir pratique peut se conformer ou se révolter. Lorsqu’il se révolte et qu’il conteste, il devient un intellectuel: personnification gênante de l’incohérence profonde que recèle la société qui l’a produit.

Bien sûr, les choses ont changé depuis Sartre et le terme intellectuel est utilisé en France – comme ailleurs – pour une myriade de gens tel qu’il est difficile de définir leur ensemble socialement et idéologiquement comme Sartre le faisait. Non seulement le mot intellectuel prend un sens pluriel, mais, en plus, il va parfois totalement à l’opposé de la définition sartrienne.

Chomsky

Noam Chomsky s’attaque précisément à l’anti-intellectuel que Sartre laisse de côté, à celui qu’il considère comme néfaste et délétère pour l’espace public, pour définir ce que devraient être ses Responsabilités des intellectuels(2). L’axiome proposé est simple: «la responsabilité des intellectuels est de dire la vérité sur les « exactions du monde occidental » à un public occidental susceptible d’y réagir et d’y mettre fin effectivement et rapidement(3)».

Le constat est cinglant: ceux qu’on paye pour penser et écrire et qu’on pourrait appeler techniquement des intellectuels ne répondent pas du tout à cet axiome. En général, ils sont plutôt utiles à servir le pouvoir et à justifier les exactions qu’il commet. Se penchant en particulier sur la comparaison dans le traitement médiatique entre le cas des violences gouvernementales en Indonésie et au Cambodge, Chomsky souligne tout le système de double étalon utilisé par les intellectuels lorsqu’il est question de guerre.

Alors que le Cambodge de Pol Pot est sans arrêt cité par les intellectuels organiques du pouvoir étasunien, le cas de l’Indonésie passe généralement inaperçu. Étrangement, le gouvernement de l’Indonésie reçoit des appuis financiers de la part de Washington et de ses alliés, tandis que le Cambodge est appuyé par les Soviétiques. On voit tout de suite le lien qui s’impose: attaquer Phnom Penh c’est attaquer Moscou tandis qu’attaquer Djakarta…

Adoptant la situation de la guerre froide pour bien faire comprendre à quel point notre regard sur les intellectuels est biaisé, Chomsky propose cinq situations qui peuvent nous permettre de voir si nous jugeons nos intellectuels comme nous jugeons ceux des autres. Il s’agit d’abord d’imaginer l’intellectuel organique soviétique par défaut: l’homme gris et sans personnalité qui relaie la propagande sans distance et qui réécrit l’histoire au quotidien pour la gloire de Staline et de ses successeurs.

Posons-le dans diverses situations et voyons quelle opinion l’opinion publique américaine aurait de lui. D’abord, s’il dénonce des crimes et des guerres commis par les États-Unis, qu’en pense-t-on aux États-Unis? En général, on considère que c’est ce pourquoi il est payé par Moscou, alors cette dénonciation indiffère. Qu’adviendrait-il s’il inventait ou exagérait des crimes commis par les États-Unis? Il serait carrément méprisé et discrédité dans l’espace public comme un simple propagandiste. Que se passerait-il s’il ignorait ou omettait de mentionner des crimes commis par les États-Unis et leurs alliés? Ce fait serait sans importance aucune et le jugement à son égard soulignerait plus son manque d’attention que ses mauvaises intentions. Même chose d’ailleurs si on l’entendait nier ou minimiser les crimes commis par les États-Unis, mais c’est là une question secondaire. Par contre, dès le moment où il nierait, minimiserait ou «oublierait» de mentionner des crimes commis par l’URSS, qu’adviendrait-il? Ce serait alors, sans aucun doute, la condamnation immédiate au mépris le plus complet.

Appliquons maintenant ces principes de guerre froide aux États-Unis à propos de leurs propres intellectuels pris dans des situations semblables. Agissons-nous de la même façon avec les intellectuels de l’ennemi qu’avec nos propres intellectuels? De toute évidence non. C’est ce qui marque toute l’importance de la fonction idéologique dans le métier d’intellectuel. Le véritable intellectuel, celui qui pour Chomsky est respectable, n’hésite pas à dénoncer les gouvernements étrangers dans certains dossiers mêmes lorsqu’ils suscitent son respect dans d’autres domaines. Par contre, son attention est centrée sur la réflexion qu’il entretien au sujet des actions de son propre pays, les États-Unis, et sur sa propre capacité à proposer et à diffuser des idées qui tendent à convaincre les populations des pays qu’il critique à changer la situation dénoncée.

Existe-t-il donc un exemple d’intellectuel positif méritant le respect dans Responsabilité des intellectuels de Chomsky? Oui, bien sûr, Noam Chomsky lui-même est l’exemple qu’il met de l’avant dans cet ouvrage. Ses écrits qui dénonçaient la guerre en Indonésie, alors que personne d’autre ne le faisait, sont présentés comme la voie à suivre. En toute fin de texte, Helen Jackson, qui a écrit sur le traitement réservé aux Amérindiens aux États-Unis et Alex Carey qui s’est penché sur la propagande industrielle, sont aussi mentionnés sans que leurs cas ne soient plus détaillés. On voit ici un aspect particulier de l’approche négative de Chomsky: son texte donne l’impression que c’est d’abord pour expliquer ce qu’il a fait et non pour établir des normes générales qu’il écrit. N’est-ce pas là le piège inévitable pour tout intellectuel qui écrit sur les intellectuels? Parler d’abord et avant tout de soi-même…?

Horkheimer

On peut trouver dans les écrits de l’école de Francfort une certaine définition de l’intellectuel en la personne du théoricien critique opposé au théoricien traditionnel: «[s]a profession, c’est le combat dont sa pensée est l’un des facteurs, et non la pensée en tant qu’activité indépendante et qui pourrait être isolée de ce combat. […] La théorie qu’élabore la pensée critique ne travaille pas au service d’une réalité déjà donnée, elle en dévoile seulement la face cachée(4)».

L’intellectuel se reconnaît ici à l’utilisation d’une approche particulière de son objet, le social. Est un véritable intellectuel celui qui fait usage d’une théorie conçue pour critiquer le monde donné, monde qui n’est jamais contesté par la «science» habituellement. Il s’agit donc, pour l’intellectuel, d’étendre et d’approfondir la notion de critique telle qu’entendue dans le sous-titre que Marx a donné au Capital, «Critique de l’économie politique». C’est s’attaquer à ce qui se présente, à travers la pensée dominante, comme la narration fatalisante et évidente de notre réalité.

L’intellectuel est ici en combat contre un principe fondateur de la vision du monde que nous présente le libéralisme, colportée par les médias et le discours dominant: la naturalisation. Contre cette idée, Horkheimer affirme que le monde n’est pas ainsi parce qu’il doit être ainsi. Il est plutôt construit par des faits historiques qui, par le choc de leurs forces, donnent une possibilité d’existence à ce monde. Un changement dans ces forces pourrait, dès demain, dès maintenant, le rendre complètement différent, complètement autre.

Pour Horkheimer, l’intellectuel est en lutte contre le fatalisme, cette pensée d’une histoire qui suit inexorablement son cours et entraîne avec elle le flux de l’humanité dans la montée incessante du progrès et de la raison instrumentale. En quoi cette vision est-elle fatale? Elle ne dépend en rien des humains qui la subissent et, si elle peut sembler profitable au premier regard (comme le progrès a au moins l’avantage d’être une pente ascendante), elle se révèle finalement une poussée anthropophage qui sacrifie l’humain et l’humanité au nom de son mouvement réificateur. Bref, nulle histoire dans le bolide du progrès, seulement un parcours qui nous entraîne sans nous demander notre avis.

Et c’est justement quand l’histoire n’est plus à faire mais à subir que l’intellectuel critique se dresse et réagit. Résister, écrire une autre histoire, montrer la discontinuité et la domination qui la parcourent, appliquer son approche dans la pratique, voilà son travail.

Y’a-t-il des intellectuels au Québec?

Ces définitions nous amènent devant un fait social étonnant et particulier à la société québécoise: elles ne réfèrent à rien ici. Des intellectuels, le Québec n’en connaît pas. Qu’elle soit prise sous l’un ou l’autre des trois sens qui ont été proposés, peu importe, cette figure nous est inconnue, le masque de l’intellectuel ne cache aucun visage. Au mieux, vraiment au mieux, il en cacha par le passé. On pourrait penser à Pierre Bourgault qui, comme nous l’apprend sa biographie récemment parue(5), relève plus d’un Sartre ou d’un Chomsky que de l’école de Francfort. C’est le tribun par excellence, celui qui aborde tous les sujets et qui provoque, attaque et désarçonne à partir d’un cadre éthique dont il ne démord pas.

Outre Bourgault, où sont les gens qui répondent à la définition de ce qu’est un intellectuel au Québec? La réponse sonne le glas d’un certain espace public: nulle part. En lieu et place, dans des habits qui ne leur vont pas très bien quand on ose les présenter comme des intellectuels, on trouve des journalistes, des experts et des politiciens.

Peu et mal formés en général, «vieux de la vieille qui en ont vu d’autres», au mieux, les journalistes sont passés de l’art de la nouvelle à celui du commentaire en moins de temps qu’il n’en faut pour dire «confusion des genres» tant la chaise était vide et demandait à être occupée. Ils ont tôt fait d’ailleurs de s’excuser d’être là, en prenant la position de «l’observateur» de la scène politique, se gardant bien de faire ressortir clairement les positions de principes que sous-tendent les propositions dont ils se rendent à peine compte eux-mêmes. De cet étrange endroit, ils lancent un mélange d’informations, de rumeurs et de considérations politiques basées sur un cadre d’analyse jamais révélé mais toujours pareil, celui du libéralisme politique et des rapports de force organisationnels comme fondements de toute pensée.

Les experts interviennent sur la base d’une fine connaissance d’un sujet donné. Nous leur demandons donc d’«expliquer» le monde pour le rendre compréhensible. Toutefois, on laisse aux auditeurs et aux lecteurs le lot de porter un jugement sur ce monde. Cela dit, les experts aussi ont des cadres d’analyse et rejettent certaines approches. Alors leur champ d’expertise s’étend et leur cadre d’analyse devient l’approche de base cent fois répétée.

Quant aux personnages politiques, ils n’ont plus de politique que le nom et ont complètement acquis, au sens propre du terme, l’appellation de politiciens. Au centre de leurs préoccupations réside la stratégie, l’enivrante tactique du pouvoir. Logique auto-référencielle et réifiée comme la raison que critiquaient Horkheimer et Adorno à leur époque, la logique du pouvoir qui guide ceux qui au Québec se réclament du titre de politiciens n’est plus portée par la réalisation d’une idée ou d’un projet collectif. Pareille aussi à l’économie capitaliste, elle est la recherche du gain pour le gain, dans le seul espoir de ne pas être battue et de ne pas disparaître. Survie, reconnaissance tronquée, vie et tactique se mélangent pour ces êtres qui se plongent eux-mêmes en entraînant toute la société dans un rapport au politique qui devient un véritable Battle Royal(6) inégal, injuste, captivant, intense, fatal et incontesté. Politiciens: possibles intellectuels auto-avortés.

En conclusion, revenons-en aux faits: le Canada est en guerre. Dans ce contexte, lorsque qu’est lancé l’appel de l’intellectuel et que bien des gens répondent mais que personne ne correspond aux critères, que faire? La réponse sociale est claire, nette et précise: rien. Surtout, ne faisons rien, ne disons rien, pleurons nos morts, supportons nos troupes et attendons que ça passe.

Notes (cliquer sur le numéro de la référence pour revenir au texte)

(1) Sartre, Jean-Paul, «Qu’est-ce qu’un intellectuel?», Plaidoyer pour les intellectuels, Paris, Gallimard, 1972, page 12.
(2) Chomsky, Noam, «Responsabilités des intellectuels», Responsabilité des intellectuels, Comeau et Nadeau, Montréal, 1999, pp.14-38.
(3) Ibid., p.23.
(4) Horkheimer, Max, Théorie traditionnelle et théorie critique, Gallimard, Paris, 1996, p.49-50.
(5) Nadeau, Jean-François, Bourgault, LUX, Montréal, 2007, 660 p.
(6) Film japonais qui a fait école où de jeunes adolescents sont envoyés sur une île avec des armes pour s’entretuer.

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