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La prolifération des armes légères. Partie II : les conséquences au « Sud »

Publié le 1 février, 2009 | 1 commentaire
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Au sein du précédent article, nous avons traité du commerce illicite des armes légères et du rôle central du courtier en armement comme catalyseur de ce phénomène. Dans la majeure partie des cas, ce commerce se fait au profit d’individus relativement aisés et ce sont les populations les plus pauvres qui en souffrent. La prolifération des armes légères (PAL) n’a pas que des répercussions dans les pays en voie de développement, elle encourage aussi la criminalité du côté des pays riches, mais ce sont les plus démunis qui se retrouvent avec le plus gros de la facture.

Global Economic Crisis
Worth Baker, Global Economic Crisis, 2008
Certains droits réservés.

En raison de cette situation, nous avons décidé de présenter les conséquences de la prolifération et du commerce des armes légères sous un angle «Nord-Sud». Plus précisément, comment la présence des armes contribue à maintenir au «Sud» une multitude de pays à travers le monde.

La prolifération des armes légères et les conflits intra-étatiques

Les conflits intra-étatiques sont des conflits d’une très grande violence. Du fait de la désinstitutionnalisation de ce type de conflit, presque n’importe qui dans la population peut être considéré comme dangereux et donc pris comme cible. Puisque les rebelles dans ce genre de lutte portent rarement un uniforme distinctif, il peut arriver que l’État s’en prenne sans grande discrimination aux personnes de la même ethnie, religion ou tout autre signe qui caractérise les rebelles(1).

Cette incertitude quant à l’identification de l’ennemi crée un climat de méfiance à l’intérieur du pays. La situation d’un État durant un conflit interne et à la fin de celui-ci se rapproche de l’état de nature tel que décrit par Hobbes au XVIIe siècle. La population évolue dans un environnement anarchique; c’est-à-dire sans aucune autorité supérieure pour assurer sa sécurité. Dans ces conditions, les civils sont laissés à eux-mêmes et le meilleur moyen pour assurer sa propre sécurité est de se doter d’une arme.

Cette demande supplémentaire vient augmenter l’arsenal déployé à la grandeur du pays. Un État qui sort d’un conflit doit faire face à un climat où les citoyens sont empreints de méfiance les uns envers les autres, et la plupart d’entre eux ont accès à une arme légère. Comme l’affirme Patrice Sartre: «La vérité est que disposer d’un moyen dont le seul usage est de tuer son voisin constitue un obstacle absolu à la paix sociale, car il est révélateur soit de l’intention de faire obstacle à cette paix, soit de la certitude qu’elle est impossible»(2).

Une fois les hostilités lancées, il est très difficile de les arrêter et cela même quand un conflit est officiellement réglé. Les armes ne disparaissent pas à la signature d’un accord entre les parties. Les opposants ont toujours la possibilité de reprendre les combats si l’un ou l’autre le juge nécessaire. Le cas récent de la République Démocratique du Congo en est un exemple patent, où l’on assiste à la conclusion d’un cessez-le-feu que pour le voir violer quelques jours plus tard.

La prolifération des armes à feu est un facteur important dans la déliquescence de certains États du Sud. Et de cette faiblesse étatique découle toute une série de dépendances des pays du Sud envers le Nord, particulièrement au niveau militaire et économique.

L’intervention du Nord au Sud: une aide intéressée

L’éclatement d’un conflit intra-étatique est souvent un symptôme de la faiblesse d’un État. Il n’est donc pas étonnant que pour vaincre leurs adversaires, les forces étatiques fassent appel à des puissances étrangères pour leur fournir une aide militaire. Mais lorsque accordée, cette aide est rarement désintéressée. Le transfert d’armements à un pays en détresse est un puissant instrument hégémonique, car il permet d’appuyer des forces jugées favorables à en combattre d’autres qui le sont moins. L’un des meilleurs exemples de cette situation est certainement l’appui américain aux moudjahidinesafghans(3).

À la fin des années 1970, le régime en place en Afghanistan fait appel à l’Union soviétique afin de l’aider à vaincre une rébellion en cours. Avec le temps, l’URSS finit par envoyer ses propres troupes au combat. Cette action est jugée par les États-Unis comme une tentative d’expansion de la sphère d’influence communiste. Pour contrer l’effort soviétique, les États-Unis ont fourni une quantité non négligeable d’armes légères aux forces d’opposition afghanes. Il est assez ironique qu’aujourd’hui, les forces de l’OTAN, dans leurs luttes antiterroristes, doivent faire face aux combattants talibans qu’ils ont eux-mêmes armés au cours des années 1980.

Ce sont des raisons idéologiques qui ont motivé l’appui américain. Bien qu’à présent les dimensions idéologiques soient moins évidentes, les puissances du Nord fournissent encore des armes aux États en proie à des conflits internes. On a qu’à penser à la Colombie qui reçoit des centaines de millions de dollars d’équipement de la part des États-Unis pour officiellement lutter contre le trafic de drogue et officieusement, lutter contre les mouvements de guérilla(4).

En gros, ces exemples montrent que les États du Nord agissent pour influencer la situation en leur faveur. Et un point qui soulève peu de doute est que la présence démesurée d’armes légères dans les pays du Sud a de graves répercussions économiques.

Les conséquences économiques de la prolifération des armes légères

La PAL contribue à la dépendance économique des pays du Sud envers le Nord, car elle bloque le développement d’une économie moderne et dynamique. Au niveau microéconomique, la forte disponibilité et la présence des armes poussent la population à investir dans des activités criminelles et combattantes(5) plutôt que dans l’éducation ou dans des activités commerciales.

Du point de vue de cette population, ce choix est tout à fait rationnel, car l’État ne peut assurer la propriété. Compte tenu de l’insécurité, dans certains cas, il est plus risqué de se faire voler le fruit de son labeur que de voler celui de quelqu’un d’autre. Dans cette perspective, l’accumulation de richesse peut constituer un risque à la personne. Ce raisonnement, s’il est généralisé à une bonne partie de la population, permet de comprendre les difficultés macroéconomiques des États du Sud.

L’insécurité qui règne dans ces pays décourage tout investissement étranger, et entraîne même le report de projet de développement, de peur que ces derniers soient récupérés par les groupes criminels(6). La situation se résume à: «Les effets multiplicateurs négatifs des armes légères ont débouché sur la baisse des revenus, la diminution de la consommation et la réduction de la demande globale de biens et services»(7).

De plus, la PAL entraîne la déviation d’une part grandissante des maigres ressources de ces États vers le secteur de la sécurité et ce sont les infrastructures et les services de base comme les routes, le système de santé et l’éducation, qui en souffrent(8). Sans oublier que les difficultés économiques de ces États les poussent à chercher du financement dans les grandes institutions internationales. Ces dernières, par conviction idéologique, poussent les États du Sud à sabrer dans leurs programmes sociaux et à ouvrir leur faible économie à la féroce concurrence extérieure.

En bout de piste, tout ce qui reste aux États du Sud est de se tourner vers le marché des ressources naturelles. Ce qui augmente davantage leur dépendance vis-à-vis des pays du Nord. Car ce type d’économie est fortement lié à la santé de l’économie mondiale. C’est-à-dire que si l’économie va bien, les ressources vont se vendre à un prix raisonnable. Mais à l’inverse, en période de crise, le prix des matières de base chute et les économies qui en dépendent en font tout autant.

Dans un même ordre d’idées, la vente de matières premières rapporte peu aux pays du Sud puisque cette industrie nécessite des travailleurs peu qualifiés et donc peu payés. Les ressources vendues à l’extérieur du pays sont revendues, sous des formes transformées, plus chères aux pays d’origine. Mais il arrive de plus en plus que les États se fassent piller leurs ressources par des groupes rebelles qui s’en servent pour financer l’achat d’armements.

Le cas le plus connu est celui de l’UNITA en Angola qui se sert de la vente de diamants pour effectuer les paiements à ses fournisseurs(9). Plus particulièrement, on peut citer l’exemple du courtier en armement Yair Klein: ce dernier a reçu en échange de ses services au RUF (un groupe rebelle du Sierra Leone) le droit d’exploiter une plantation de caoutchouc et une compagnie diamantaire(10). Cette vente des ressources naturelles à des courtiers vient doublement affaiblir les États aux prises avec la PAL. Dans un premier temps, en raison de la présence accrue des armes, mais aussi par l’exportation souvent vers des États du Nord, des profits liés à l’exploitation des ressources locales.

En résumé, notre propos n’est pas de dire que le Nord agit de façon machiavélique et concertée, qu’il tente de garder volontairement le Sud dans la pauvreté et la misère. Mais il est important de relever que les États du Nord reçoivent d’importants surplus grâce à la PAL, que ce soit directement par les profits de l’industrie de l’armement ou indirectement par l’affaiblissement des économies nationales du Sud. Alors que les États du Sud en assument la majorité des coûts avec des centaines de milliers de morts et blessés chaque année, des sociétés en crise, et des économies faibles et dépendantes.

Notes

(1) SMALL ARMS SURVEY, Annuaire sur les armes légères 2002, Bruxelles, GRIP, 2002, p. 175.
(2) SARTRE, Patrice, Désarmement, démobilisation, et réintégration des anciens combattants (DD&R): perspectives, difficultés et modalités, OCDE [En Ligne], (consulté le 12 avril 2006).
(3) WEZEMAN, Pieter D., Siemon T. WEZEMAN, et Nicholas CHIPPERFIELD, Transfers of small arms and other weapons to armed conflicts, in INSTITUT INTERNATIONAL DE STOCKHOLM D’ÉTUDE DE LA PAIX, SIPRI Yearbook 2001: Armaments, disarmament and international security, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 410.
(4) Ibid., p 412-413.
(5) SMALL ARMS SURVEY, op. cit., p. 249.
(6) Ibid., p. 251.
(7) Idem.
(8) Idem.
(9) Ibid., p. 125.
(10) Ibid., p. 117.

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Commentaires

One Response to “La prolifération des armes légères. Partie II : les conséquences au « Sud »”

  1. Alpha
    octobre 3rd, 2012 @ 09:13

    les crimes qui sont commises par les armes légères obtenus par l’intermédiaire de PAL,et le génocidaire qui sont protéger par les pays du nord qui sont les fabricants des armes,qui bénéficient beaucoup et encore les pays du nord qui se disent démocrates qui installent des dictatures dans pays qui sont et qui resterons tout le temps au bas de l’échelle,ou allons,

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