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La recherche publique au secours du développement agricole sahélien. Partie I.

Publié le 15 décembre, 2008 | Pas de commentaires
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La crise alimentaire laisse présager le pire pour une large frange de la population mondiale déjà fortement éprouvée par les problèmes de la pauvreté. Dans les régions arides où la production alimentaire est précaire, les conséquences de la crise risquent d’être d’autant plus grandes. Cet article, à travers le compte rendu d’observations faites au Niger en 2008, présente des modèles alternatifs d’agriculture vivrière qui existent et qui se présentent comme des solutions efficaces à long terme pour faire face aux problèmes engendrés par les crises alimentaires endémiques. Première partie de deux. La première partie traite de la situation alimentaire du Niger. La seconde partie traite des avancées de la recherche publique à travers la présentation de certains travaux l’Institut International de Recherche sur les Cultures des Zones Tropicales Semi-Arides (ICRISAT).

 jardin potager africain
Xavier Leroux, jardin potager africain, 2008
Photographie Originale de l’auteur.

Aucun jour ne passe sans que les différents journaux ne publient des articles inquiétants sur la situation alimentaire mondiale, et ce, dans les pays du Sud comme dans les pays du Nord. Les nouvelles sont de plus en plus alarmantes quant au tarissement des stocks alimentaires et aux troubles sociaux qui y sont associés. La plupart des analyses ciblent les raisons conjoncturelles comme les principales causes des crises alimentaires, telles que la montée du prix du baril de pétrole, la conversion de certaines cultures pour la production de bioéthanol et la spéculation des marchés boursiers(1).

L’atteinte des Objectifs du millénaire et les efforts de l’ONU et des agences de développement international contre la pauvreté et la faim semblent compromis. Les modèles de l’agriculture paysanne extensive à haut rendement développés dans les pays industrialisés sont fortement ébranlés, et les biotechnologies et les intrants agricoles au cœur de ce modèle sont fortement critiqués. Toutefois des modèles paysans adaptés sont développés depuis longtemps et se présentent comme des solutions de rechange méconnues face aux biotechnologies, aux organismes génétiquement modifiés et à l’agriculture industrialisée. Au Niger, un des pays les plus pauvres de la planète et dont la production agricole subit les aléas du climat sahélien, des recherches sont depuis longtemps amorcées, visant à améliorer la sécurité alimentaire en permettant la croissance globale de la production agricole vivrière.

Situation du Niger: une production agricole typique du Sahel

Les pays les plus touchés par la présente flambée des prix des denrées alimentaires sont aussi les plus dépendants des importations céréalières et pétrolières. Le Niger est l’un des 22 pays cités dans un document de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) du mois de juin 2008, lors d’un sommet sur l’alimentation tenu à Rome(2). Plusieurs émeutes de la faim ont été observées cette année en Égypte, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Burkina Faso, en Éthiopie, à Madagascar, aux Philippines et en Haïti. Elles révèlent les tensions sociales des groupes les plus pauvres, mais également des classes moyennes, touchés par la hausse des prix des denrées alimentaires. Puisqu‘une large part de leurs dépenses totales est déjà utilisé pour l’alimentation, des augmentations, même faibles, du prix des denrées de base, sont inquiétantes.

La sécurité alimentaire de nombreuses populations dont les dépenses vont pour de la nourriture (60% au Niger) est alors compromise. Au Niger, la situation nutritionnelle est très inquiétante. Les taux de malnutrition chez les enfants sont très élevés; plus de 32% accusent un retard de croissance, dont plus de la moitié un retard sévère; plus de 15% d’entre eux souffrent d’amaigrissement et plus de 36% ont une insuffisance pondérale, soit un poids à la naissance inférieure à 2,5 kg(3). De plus, les carences vitaminiques sévères dont ils souffrent entraînent des troubles de la vue (cécité crépusculaire). Certaines zones du nord du pays, où vivent des populations nomades, connaissent des taux de mortalité infanto-juvénile de près de 34%.

La situation alimentaire du Niger est particulièrement critique. La flambée des prix des denrées alimentaires et de première nécessité a entraîné une aggravation de la situation de malnutrition. Le Niger est de ces pays et est aussi affecté par les années de mauvaises récoltes. Malgré une certaine stabilité du prix des denrées céréalières, en raison notamment des subventions de l’État, le pays est fragilisé par la hausse du prix du riz. Ces hausses sont consécutives aux arrêts d’exportation de plusieurs pays tels le Cambodge, l’Égypte, l’Inde et le Pakistan, ainsi que la réduction des quantités exportées par la Chine et le Vietnam(4).

Ainsi, au Niger, le prix du riz a augmenté de 23% entre mars 2007 et mars 2008(5). La production agricole nigérienne est difficilement prévisible et n’a pas une croissance suffisante face à la hausse démographique. Au Niger, la production céréalière brute en 2007-2008 a été chiffrée à 3 888 006 tonnes, contre 3 968 885 tonnes en 2006, soit une baisse de 2%(6). Le prix des principales céréales a donc connu une forte hausse, soit 20% pour le mil et le riz, 31% pour le sorgho et 58% pour le maïs(7).

Toutefois, bien qu’on le cible comme un pays déficitaire sur le plan de la production agricole, le Niger veut diversifier davantage son agriculture. Ainsi par exemple, les Accords de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne et la libéralisation complète des produits agricoles sont contestés, en raison des subsides agricoles des pays industrialisés à leurs agriculteurs permettant la concurrence des produits africains. Les constats des différentes organisations paysannes nigériennes, présentées lors de la 1re Journée nigérienne du paysan (Niamey – Niger, janvier 2008), ont réaffirmé la volonté du peuple nigérien de soutenir un développement agricole vivrier afin de réduire la dépendance aux produits importés et à l’aide alimentaire.

Ces organisations désirent axer le développement agricole sur une plus grande production nationale, en raison de la base agricole en Afrique de l’Ouest qui est supportée à 90% par l’exploitation familiale; au Niger la population active est engagée à plus de 80% dans les activités agro-sylvaux-pastorales(8). Toutefois, les problèmes touchent aussi bien l’organisation du monde agricole (analphabétisme, insuffisances des capacités de gestion des organisations paysannes, manque d’information dans le monde rural, manque d’agronomes et de vétérinaires), que la sphère de l’approvisionnement en intrants et en matériel (baisse de la fertilité de sols, coût élevé des intrants agricoles, difficulté de dotation des intrants pour tout une année, flambée des prix des intrants lors des périodes maraîchères).

Si, pour sa part, la Banque mondiale a su développer et s’accaparer le monopole de la pensée institutionnelle sur le développement et soutenir un modèle agricole plus industrialisé favorisant l’agro business, ses projets ne font souvent pas consensus. L’élaboration des solutions et des techniques ne prennent pas toujours en compte les connaissances traditionnelles issues du monde paysan. L’ouverture totale des marchés agricoles et l’intensification des cultures comme schéma de développement sont contestées. Les pays qui n’ont pas su assurer une assez grande croissance de leur production agricole sont fragilisés en raison de leur dépendance face aux fluctuations des marchés étrangers.

Sous le poids des présentes crises, tout un modèle de développement axé sur le libre marché est en train de s’effondrer et vient révéler la faiblesse des politiques libérales qui ont découragé depuis les périodes coloniales le renforcement de la sécurité alimentaire des populations des pays du Sud (marchés nationaux et régionaux). La production agricole est depuis trop longtemps découragée par les avantages comparatifs, par l’approvisionnement des marchés des grands pays industrialisés, ainsi que par l’aide alimentaire internationale, qui nuisent au développement d’incitatifs pour sa relance et sa croissance à long terme.

La pensée du développement des biotechnologies est empreinte de la notion de productivité dirigée vers les cultures d’exportation. Malheureusement, la documentation sur les prix et les volumes échangés en Afrique n’est pas disponible depuis assez longtemps et l’histoire économique ne pose que des conclusions très générales sur les performances des systèmes paysans traditionnels, aujourd’hui accusés à mal d’être responsables de l’insécurité alimentaire(9).

S’intéresser aux cultures paysannes plutôt qu’aux cultures commerciales

La majorité des recherches, qui ont été menées jusqu’à aujourd’hui, n’ont pas concerné les espèces de plantes cultivées par les pauvres et les cultures vivrières, mais plutôt les grandes cultures commerciales intensives et irriguées, comme le coton et le maïs. Les caractéristiques agronomiques qui intéresseraient vraiment les pays en développement et les zones de production marginale, comme le rendement potentiel et la tolérance aux stress abiotiques (telle que la sécheresse et la salinité), n’ont donnée lieu qu’à de très rares essais de terrains dans les pays industrialisés, et encore moins dans les pays en développement. Il est manifeste que la recherche agricole privée sur les biotechnologies est bien plus développée que la recherche publique et néglige les systèmes paysans vivriers(10).

Comment y voir clair alors qu’on n’entend que des bruits de contestation sur les cultures transgéniques et l’agriculture industrialisée? Quels sont les modèles paysans porteurs d’espoir dans des pays dont les enjeux agricoles sont bien différents des nôtres? Nous devons alors présenter les développements intéressants et les innovations pertinentes, plutôt que simplement s’épuiser à contester un ordre systémique international bien défendu. Il faut que les solutions agricoles alternatives soient mieux connues, et ce, afin de donner du corps à l’opposition envers les grands modèles existants et à la lutte contre les OGM. Bref, qu’y a-t-il de concret à proposer pour en finir avec des pays touchés par la faim? Qu’y a-t-il sur la table, autre que les cultures OGM, les insecticides, les pesticides, et les engrais chimiques, tous dirigés à renforcer le système agricole extensif? Nous proposerons une alternative dans la seconde partie de cet article, qui traitera de la recherche publique et des réussites de l’ICRISAT dans le développement de systèmes paysans sahéliens plus modernes mais adaptés aux réalités africaines.

Notes

(1) Lire à ce sujet l’article de El hadji Malick Ndiaye, «Crise alimentaire en Afrique: fruit de la conjoncture», Le Panoptique, no. 32, juillet 2008.
(2) Conférence de haut niveau sur la sécurité alimentaire mondiale: les défis du changement climatique et des bioénegies (FAO). La flambée des prix des denrées alimentaires: faits, perspectives, effets et actions requises, avril 2008. www.fao.org/foodclimate.
(3) FAO, profils nutritionnels par pays. En ligne: www.fao.org
(4) Bureau pour la coordination des affaires humanitaires (ONU). Asie: La hausse continue du prix du riz fait craindre des pénuries. 11 avril 2008. [En Ligne] www.irinnews.org>. Page consultée le 15 juillet 2008.
(5) Joseph Seydou Allakaye. Marchés agricoles à la mi-mars. La tendance au ciel se poursuit, 27 mars 2008. [En Ligne] www.republicain-niger.com>. Page consultée le 20 juillet 2008.
(6) Afrique Verte international (Niger). Le Paysan no.7, janvier 2008. [En Ligne] www.afriqueverte.org>. Page consultée le 15 juillet 2008.
(7) Relative stabilité des prix des céréales au Niger. Afrique en ligne, 6 juin 2008. [En Ligne] www.afriquenligne.fr>. Page consultée le 10 juillet 2008.
(8) Déclarations du secrétaire général de la Plateforme paysanne du Niger, M. Djibo Bagna, lors de la Première journée du paysan le 22 janvier 2008 à Niamey – Niger.
(9) Jane I. Guyer, Feeding African Cities: studies in regional social history. Bloomington, Indiana University Press, 1987, p.14
(10) FAO. La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture. Les biotechnologies agricoles, une réponse aux besoins des plus démunis, Rome, 2004. p.41.

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