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La recherche publique au secours du développement agricole sahélien. Partie II.

Publié le 1 janvier, 2009 | Pas de commentaires
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Dans les régions arides où la production alimentaire est précaire, les conséquences de l’actuelle crise alimentaire mondiale risquent d’être très grandes. Cet article, à travers le compte rendu d’observations faites au Niger en 2008, présente des modèles alternatifs d’agriculture vivrière qui existent et qui se présentent comme des solutions efficaces à long terme pour faire face aux problèmes engendrés par les crises alimentaires endémiques.

jardin potager africain
Xavier Leroux, jardin potager africain, 2008
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Le Niger possède l’un des pires indicateurs de développement humain et se trouve dans une situation alimentaire instable. Selon l’Integrated Regional Information Networks (IRIN) et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la production agricole, dans certains pays africains comme le Niger, pourrait chuter de 50% d’ici 2020(1). En février 2008, une rencontre avec le professeur Koala, directeur d’alors de la division de Niamey de l’Institut International de Recherche sur les Cultures des Zones Tropicales Semi-Arides (ICRISAT), m’a permis de découvrir plusieurs innovations agricoles. Guidé à travers les champs et la pépinière de l’ICRISAT, situés à 50 km de Niamey, j’ai été introduit au programme du professeur Pasternak concernant la diversification des systèmes paysans.

Quels sont ces nouveaux systèmes paysans prometteurs et adaptés aux rudes conditions du Sahel ? Quelles sont les espèces les plus aptes à être introduites et cultivées au Niger ? Pourquoi la recherche publique suscite-t-elle tant d’espoir et pourquoi est-elle essentielle dans la course des pays du Sud au développement et à la lutte contre la pauvreté? La deuxième partie de cet article traite donc des nouvelles avancées de la recherche agricole publique et propose de soutenir une nouvelle voie de développement pour contrer les crises alimentaires endémiques des pays sahéliens.

Le mandat de l’ICRISAT et ses programmes

L’ICRISAT(2) a ses bureaux centraux en Inde, mais possède plusieurs divisions dans le monde, dont une au Niger. Les autres centres sont situés à Bamako au Mali, à Nairobi au Kenya, à Maputo au Mozambique, à Bulawayo au Zimbabwe et à Lilongwe au Malawi. L’ICRISAT vise à soutenir les pauvres par le développement de la recherche agricole et est en fait l’un des 15 centres autonomes membres du réseau du Groupe Consultatif pour la Recherche Agricole Internationale (CGIAR), affilié à la FAO. Le CGIAR est le plus grand investisseur dans la recherche publique internationale sur l’agriculture avec des contributions de près de 437 millions de dollars annuellement(3). Les retombées de la recherche sont importantes, car elles permettent dans plusieurs cas de doubler ou même de tripler les rendements paysans. Le Niger, comme d’autres pays agricoles aux rendements faibles, a énormément à gagner de l’amélioration des techniques et des variétés. De plus, les premiers bénéficiaires seront avant tout les paysans.

Selon la FAO, l’état actuel de la situation alimentaire mondiale doit mener à une meilleure gestion des terres. «Actuellement, les sols subissent une dégradation accélérée, touchant 21 millions d’hectares de terres arables. Elle devrait entraîner la perte irréversible de 6 millions d’hectares. Dans les zones arides et semi-arides, qui couvrent 45 pour cent de la superficie de la planète, la gestion intégrée des terres, des eaux et des fertilisants peut diminuer sensiblement ce phénomène(4)». Le mandat premier de l’ICRISAT est l’amélioration des variétés céréalières (millet, riz et sorgho) ainsi que des techniques agricoles et des systèmes paysans. Certains programmes concernent la gestion de l’eau et des engrais, tandis que d’autres se concentrent sur la réhabilitation des sols dégradés.

Un programme de support technique contribue à la diffusion des pommiers du Sahel, grâce aux techniques de greffe. Il faut diversifier les cultures et introduire la culture goutte à goutte pour favoriser l’introduction de nouvelles espèces végétales et variétés. Le développement du jardin potager africain (petites parcelles irriguées) et de l’éco-ferme sahélienne (1 hectare ou moins, pluviales) veut permettre aux fermiers d’augmenter leurs activités marchandes et de réduire les risques de production associés au climat.

L’éco-ferme sahélienne a été développée pour gérer les problèmes d’érosion et de fertilité des sols. Elle veut, par cette entremise, diversifier et hausser les revenus paysans. Ce système comprend la plantation de deux lignes d’arbres fruitiers, avec l’acacia et les pommiers du Sahel (jijibier amélioré(5)). Les rangées d’acacia servent de brise-vent et procurent un ombrage aux cultures, ainsi qu’une meilleure rétention d’eau. Taillées à un mètre chaque année, les feuilles servent au feu de cuisson et de fourrage aux animaux. L’éco-ferme encourage ainsi les activités pastorales. Elle encourage également les paysans à ne plus cultiver seulement le mil. Les légumineuses, comme le niébé (haricot africain), le mil et l’oseille, sont privilégiées pour la diversification et l’amélioration de la sécurité alimentaire.

Le Jardin potager africain

Un autre système paysan semble promettre encore davantage pour le développement agricole: le African market garden, ou le Jardin potager africain. Axé principalement sur la culture maraîchère, il est adaptable aux environnements urbains et ruraux. Les parcelles sont entourées de haies de jatropha, pour l’ombrage et la rétention de l’eau du sol et les graines peuvent servir à produire des huiles et du bio diesel. Grâce à l’irrigation goutte à goutte à partir d’un réservoir d’eau central, les rendements sont de deux à trois fois supérieurs.

Il y a quatre versions du Jardin potager africain. Un système pour la parcelle de très petite échelle (800m carrés), avec des tonneaux comme réservoirs. Il y a le format commercial (500 à 1000m carrés), le système concentré (avec plusieurs parcelles de 500m carrés) et le système communautaire (jusqu’à 5 000m carrés ou ½ hectare). La qualité des légumes est meilleure, et il y a une économie de main-d’œuvre, qui est un facteur limitant de plusieurs zones rurales de l’Afrique de l’Ouest, malgré la surpopulation des environnements urbains.

La sélection des variétés

Il a fallu du temps pour faire la sélection des variétés qui étaient semblables à celles du Niger et sélectionner les plus fortes, culture par culture, et selon les caractéristiques recherchées. Grâce à une tomate du Sénégal, les chercheurs ont réussi, par hybridation naturelle, à créer la variété Icrixina, adaptée à l’environnement sahélien et qui produit très longtemps. En 2007, les marchés ont été approvisionnés plus longtemps en tomates, alors que la saison des pluies amenait avec elle une période de soudure.

Les recherches ont incorporé des variétés traditionnelles, comme le gombo, l’aubergine amère et le haricot n’dour dans les systèmes de réhabilitation des terres dégradées. En six ans, L’ICRISAT a constitué la plus grande banque des variétés concernant les zones semi-arides. Le centre fait ainsi la promotion de manguiers, de cultivars de tamarin sucré, de papayers, de palmiers dattiers, tous cultivés dans ses différentes pépinières.

Les recherches concernent plus de 150 variétés, toutes protégées par des brevets, afin de protéger leur libre accès. Les stages de formation permettent aux paysans, trois fois par année, d’apprendre les techniques de greffes et le nécessaire à l’installation des nouveaux systèmes paysans. L’ICRISAT travaille également avec les ONG pour étendre les activités de formation et de diffusion, au Niger, mais également dans le reste de l’Afrique de l’Ouest. Grâce aux fournisseurs, les variétés améliorées sont diffusées dans les foires agricoles..

Chaque foire permet ainsi la diffusion de nouvelles variétés horticoles, dont les succès récents se diffusent rapidement parmi les agriculteurs. Des variétés améliorées comme le mil à épis court permettent d’abaisser la période de production à 60 jours. Toutefois, les traditions ancestrales ralentissent le rythme d’adoption des innovations technologiques et des nouvelles variétés. Dans ce cas, bien que le mil à épis court produise beaucoup plus, les agriculteurs ne le valorisent pas autant, car ils sont trop attachés à la manière ancestrale de lier les épis plus longs entre eux pour le transport.

En ce qui concerne l’adoption des semences améliorées, les paysans n’ont pas toujours accès aux crédits pour en faire l’acquisition. En ce sens, les revendications de la Plate Forme Paysanne du Niger, portent principalement sur l’accès au crédit. Si le discours gouvernemental inclut toujours un volet de soutien à l’agriculture, les faits réels révèlent un monde rural laissé à lui-même. Les partenariats entre les secteurs publics de la recherche agricole internationale et les ONG de développement devraient recevoir d’avantage des grands bailleurs de fonds, pour réellement combattre la faim et la pauvreté. La déclaration de Maputo affirmait en 2004 que 10% des revenus de l’État devraient être dirigés vers le développement des secteurs agricoles(6). Toutefois, encore aujourd’hui les plans de développement industriels sont favorisés, et l’aide alimentaire continue de se substituer aux réels projets agricoles qui favoriseraient une croissance à long terme de la production.

Soutenir la recherche agricole publique

Il est impératif de dénoncer le monopole des secteurs privés dans la recherche agricole et de faire la lumière sur les réels bienfaits des biotechnologies génétiquement modifiées. Il est toutefois encore plus important de soutenir les alternatives de développement des innovations agricoles développées localement et mieux adaptées aux environnements dans lesquels elles sont insérées. La structure du commerce international est encore aujourd’hui à la base du problème de la production paysanne, et ce, depuis l’ère des périodes coloniales lors du développement massif des grands secteurs agricoles extensifs axés sur l’exportation. Toutefois, certaines structures aidant le développement agricole vivrier durable existent. Malheureusement, elles manquent de moyens.

Il est ainsi essentiel de réformer les structures profondes à la source du déséquilibre alimentaire mondial et en finir avec l’incessante aide alimentaire, tout comme avec les subsides des pays industrialisés à leurs agriculteurs(7). Il faut, sans plus attendre, supporter la promotion des innovations agricoles issues de la recherche publique et appuyer plus fortement les organismes qui y oeuvrent. Sans recherche agricole publique, aucun développement durable et respectueux des groupes les plus pauvres n’est possible.

Les avancées de l’ICRISAT nous permettent de comprendre qu’il est possible de développer des systèmes paysans traditionnels afin qu’ils adoptent des techniques modernes de production adaptées à leurs besoins et à leurs contraintes. Face aux crises alimentaires endémiques et à la hausse du prix des différentes denrées alimentaires sur les marchés mondiaux, ce qui devrait être une tendance lourde lors des prochaines décennies, le développement agricole s’impose alors encore tout naturellement avec des solutions existantes, qui gagneraient à être davantage diffusées en Afrique, mais également auprès des grands bailleurs de fonds et des ONG des pays industrialisés.

Notes

(1) IRIN – Bureau de la coordination des affaires humanitaires, Les conséquences du changement climatique–deuxième partie, http://www.irinnews.org. Page consultée le 14 novembre 2008.
(2) Voir le site de l’ICRISAT, www.icrisat.org, et sa division pour l’Afrique centrale et de l’Ouest, www.icrisat.org/wca/wca.htm.
(3) Voir le site du CGIAR, http://www.cgiar.org.
(4) Déclaration du Directeur général de la FAO à l’occasion de la vingt-troisième Conférence régionale de la FAO pour l’Afrique. Johannesburg (Afrique du Sud), 4 mars 2004. www.fao.org.
(5) Lire l’intéressant article de Richard Bationo, «La pomme du Sahel remplacera-t-elle celle de France?», Burkina Faso, L’Indépendant, 24 juin 2003. www.mediaf.org.
(6) Voir la déclaration de Maputo adoptée en juin 2004 au Quatrième sommet des chefs d’État et de gouvernement ACP. http://www.acpsec.org/fr/declarations/declaration_maputo_f.pdf (page consultée novembre 2008)
(7) Voir l’article de El hadji Malick Ndiaye, «Crise alimentaire en Afrique: fruit de la conjoncture», Le Panoptique, juillet 2008

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