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L’Amérique latine ou les gauches divisées

Publié le 1 juin, 2007 | Pas de commentaires
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L’heure est aux bilans en Amérique latine, après l’élection d’une dizaine de gouvernements dits de gauche au cours des dernières années. L’euphorie passée, les lendemains ont leurs exigences et l’on se demande maintenant quelle est cette gauche qui a été portée au pouvoir. Démocratique? Plurielle? Institutionnelle? Pragmatique? Populiste? Ce sont là des questions auxquelles ont tenté de répondre les invités du colloque Amérique latine: Nouvelles gauches? Nouvelles démocraties? les 29 et 30 mars derniers à l’Université de Montréal(1).

 Red stairs (Escalier rouge)
Andy Wright, Red stairs (Escalier rouge), 2006
Certains droits réservés.

En Amérique latine, les années 1980 ont été celles de la crise de l’endettement, de l’hyperinflation, du chômage et de la disparition des derniers vestiges du modèle de l’industrialisation par substitution aux importations (ISI), qui avait pour but de créer une production et un marché locaux dont l’État serait le principal régulateur. Acculés au pied du mur, menacés par les bailleurs de fonds et les institutions internationales, au bord de la faillite, plusieurs ont fait le pari d’appliquer des politiques économiques néo-libérales strictes pour sortir de la crise. Libéralisation, privatisation et déréglementation ont donc été les mots d’ordre qui ont guidé la «décennie perdue» et qui ont jeté les bases du Consensus de Washington(2). Véritables laboratoires en matière de politiques économiques, les gouvernements autoritaires qui étaient en place à l’époque (comme la dictature d’Augusto Pinochet au Chili) ont su implanter des réformes économiques radicales sans trop de contestation, réformes qui ont parfois même été importées en Occident par les conservateurs de Thatcher et de Reagan.

La suite est connue: accroissement des inégalités, de la pauvreté, de l’exclusion et montée de revendications populaires pour un retour du balancier. L’élection des gouvernements de gauche est-elle l’expression d’une soif de justice sociale et d’un désir de rompre avec les réponses traditionnelles amenées aux problèmes structurels ayant affligé l’Amérique latine? Oui, du moins en partie, mais la réponse n’est pas si simple.

L’émergence de deux gauches

Traditionnellement, la gauche qui a occupé le pouvoir en Amérique latine a été une gauche populiste, nationaliste et militaire, comme l’ont été le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au Mexique, les péronistes en Argentine ou le président Getúlio Vargas au Brésil. L’avènement de la démocratie dans la région a cependant changé la donne. En effet, selon la plupart des conférenciers présents au colloque, la gauche actuelle est composée d’au moins deux courants principaux. D’une part, il y a l’émergence d’une gauche pragmatique, soucieuse de respecter les «règles du jeu» de l’économie capitaliste, dont les figures principales sont l’Argentine, le Chili et le Brésil. Il y a, d’autre part, le retour d’une gauche populiste qui s’appuie sur une économie d’exportation (du pétrole principalement) et regroupe le Venezuela et la Bolivie qui, rappelons-le, a récemment nationalisé les hydrocarbures(3).

Si la gauche réformiste ou pragmatique penche vers le centre, ce serait, entre autres, en raison de la démocratisation de l’Amérique latine(4). En situation de pluralisme, et donc de compétition, les partis politiques de la gauche traditionnelle ont renoncé à incarner le parti d’une classe (de la classe ouvrière) et ont modéré leur discours afin d’être un parti national davantage rassembleur. La compétition électorale serait devenue le principal cheval de bataille, laissant de côté les idéaux révolutionnaires, soit ceux de procéder à une transformation profonde et radicale de la société. L’institutionnalisation des partis politiques serait une autre explication à apporter pour comprendre l’apparition de cette gauche pragmatique aujourd’hui dominante en Amérique latine. Le respect des règles établies, qui est généralement l’apanage de l’institutionnalisation, empêche l’apparition des extrêmes, et ce, tant à gauche qu’à droite.

La gauche populiste doit être surtout comprise comme étant une organisation «top-down» du politique. Incarnée essentiellement par la figure de Hugo Chavez (et bien sûr de Fidel Castro, qui lui, représente l’ancienne gauche, plus radicale, la seule en Amérique latine à avoir survécu jusqu’ici), elle a conservé la plupart des éléments qui constituaient les gauches militaires traditionnelles. À la différence que le Venezuela, quoique fragile, est une démocratie. La Bolivie, bien qu’elle soit assez radicale dans ses positions économiques, n’est pas tout à fait une gauche populiste puisque Evo Morales doit en grande partie son accession au pouvoir à l’alliance qu’il a su tisser et perpétuer avec les mouvements sociaux, ce qui fait, selon Kenneth Roberts, que la politique s’y fait dans un axe «bottom-up»(5).

Capitalisme modéré

La présence (ou l’absence) d’une nouvelle gauche en Amérique latine ne peut s’apprécier sans tenir compte des politiques sociales et économiques mises de l’avant par les gouvernements. Si, dans le discours des partis de gauche, on dénote un rejet du marché comme seule source de redistribution de la richesse, les règles de base de celui-ci ne sont pas pour autant balayées du revers de la main. Au Brésil, par exemple, le Parti travailliste, lors de sa création en 1980, refusait de rembourser la dette du pays aux institutions internationales. Vingt-trois ans et une accession au pouvoir plus tard, c’est un Lula plus que jamais résolu à faire bonne figure auprès du FMI, en remboursant davantage que ce que demandait l’institution et en faisant preuve d’une austérité budgétaire exemplaire, qui a élu domicile au Planalto. Pour la plupart, les gouvernements de cette gauche pragmatique ont décidé de tabler sur un budget équilibré et sur des finances saines, donc sur la stabilité économique, comme premier moteur de réduction des inégalités.

Du côté de l’investissement direct étranger (IDE), c’est un peu la même situation. Au cours de la déferlante néo-libérale des années 1990, l’IDE était perçu comme un élément très positif, contribuant au développement local et à la création d’emplois. Les leçons tirées des contrecoups de la libéralisation massive ont néanmoins encouragé les gouvernements de gauche à revoir la relation qu’ils entretiendraient avec l’IDE et avec les firmes multinationales (FMN). Le Chili et l’Argentine, deux pays qui ont poussé très loin les réformes économiques, se sont repositionnés vers une approche un peu plus étatiste, où l’on considère que les intérêts étrangers et nationaux ne sont pas nécessairement conciliables, contrairement à la croyance en vigueur dans la période purement néo-libérale(6). On compte désormais sur l’État pour faire pression sur l’IDE et sur les FMN afin de générer des externalités positives (spill-over).

Le retour des pays de la gauche pragmatique à un protectionnisme relatif ne peut certes s’opérer si facilement. L’ouverture aux marchés internationaux, la signature de traités de libre-échange, d’ententes commerciales et de contrats avec des firmes multinationales, sont autant d’évolutions rendant difficile un retour à une économie plus fermée. Pour la gauche populiste toutefois, le revirement de situation semble possible. Par exemple en Bolivie, plus les investissements étrangers sont implantés depuis longtemps, plus l’État légitime son droit d’exercer un pouvoir sur ceux-ci, comme dans le cas de la nationalisation des hydrocarbures, qui a été mentionné un peu plus tôt(7).

Une gauche tirant vers le centre

Qu’est-ce qui fait que cette gauche, qui s’est détournée du marxisme, de la classe ouvrière et de la lutte contre le capitalisme, puisse encore être conçue comme telle? Peut-être est-ce que la gauche pragmatique (dont plusieurs refusent même l’étiquette «gauche») constitue l’émergence d’une gauche civique essentiellement articulée autour des principes d’inclusion sociale, de lutte pour le respect des droits humains et de protection de l’environnement. On ne s’étonnera donc pas qu’elle soit issue davantage des nouveaux mouvements sociaux (mouvements de femmes, d’autochtones, etc.) que d’une classe ouvrière organisée qui tend à reculer. Rompant avec l’ancienne gauche, la pragmatique s’apparente davantage à la social-démocratie européenne qui, acceptant les règles de l’économie de marché, considère une régulation étatique de celui-ci comme un vecteur incontournable de la redistribution de la richesse(8).

Nouveaux objectifs, nouveaux défis, mais aussi nouvelle façon de faire. Avec l’apparition de la gauche civique apparaît également une autre manière de concevoir le politique. Ce n’est pas sans raison qu’on lui a accolé l’étiquette «pragmatique»: plus de grandes utopies, plus de grands projets ou de Grands soirs, mais plutôt une suite de petits pas dont seul l’avenir nous dira s’ils ont été faits dans la bonne direction ou non. Pour l’instant, ce sont davantage des mesures d’assistance s’adressant à une clientèle particulière qu’une réforme substantielle des systèmes d’éducation, de santé ou de sécurité sociale.

Notes

(1)Pour de plus amples détails sur le Colloque, consultez la page suivante:< http://www.cerium.ca/article3566.html >
(2)Williamson, John. “What Washington Means by Policy Reform.” In John Williamson, ed., Latin American Adjustment: How Much Has Happened? Washington, D.C.: Institute for International Economics, 1990.
(3)Voir l’article de Kelly Leblanc, «Nationalisation des hydrocarbures: le cas du gaz naturel en Bolivie», Le Panoptique, (août 2006).
(4)Jorge Lanzaro, Universidad de la Republica, Uruguay, «La « terca ola » de las izquierdas latinoamericanas: entre el populismo y la social-democracia». Conférence prononcée lors du colloque Amérique latine: Nouvelles démocraties? Nouvelles gauches?, Université de Montréal, 29 mars 2007.

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