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Le gouvernement Charest : le pire gouvernement de l’histoire du Québec ?

Publié le 1 octobre, 2006 | Pas de commentaires
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Le gouvernement provincial québécois formé par le Parti libéral du Québec et son chef Jean Charest termine prochainement un mandat mouvementé. L’agitation sociale ne connaît que de très brefs moments d’accalmie. Cet article présente une grille de lecture critique d’un gouvernement fort controversé.

 Our conclusions have been verified V4
Leopoldo, Our conclusions have been verified V4, 2006
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Élu en avril 2003, le gouvernement (néo-)libéral de Jean Charest termine prochainement sa quatrième année au pouvoir. Ce premier mandat fut ponctué de plusieurs rebondissements, notamment sur le plan de l’insatisfaction populaire qui s’est maintenue autour de 70% durant cette période de même que par les plus importantes manifestions syndicales et grèves étudiantes de l’histoire du Québec contemporain. Certains observateurs n’hésitent pas à qualifier l’équipe Charest de «pire gouvernement de l’histoire du Québec(1) ». La force du mécontentement a d’ailleurs inspiré l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) qui fit du bilan du gouvernement Charest l’objet d’un colloque lors de son dernier congrès (2).

Le caractère inédit du mécontentement populaire et l’imminence de prochaines élections générales au Québec nécessitent une analyse-bilan permettant de mieux comprendre et apprécier tant le discours que les actions du gouvernement Charest. Le texte qui suit s’appuie principalement sur deux ouvrages: La réingénierie de l’État : Vers un appauvrissement de la gouvernance québécoise (3) et Ambitions libérales et écueils politiques (4).

Relever les contradictions du gouvernement

Le gouvernement Charest est pour le moins inconsistant entre le discours et l’action en ce qui a trait à deux de ses objectifs majeurs : la modernisation de l’État et la réduction de la taille de l’État.

Depuis l’élection de ce gouvernement, en avril 2003, le terme réingénierie fait maintenant partie du vocabulaire courant. Ce néologisme a toutefois été laissé récemment de côté par le Conseil du trésor avec l’adoption du terme euphémique de « modernisation ». Il est pour le moins étrange qu’en voulant moderniser le Québec, le gouvernement actuel adopte une approche managériale poussiéreuse, voire archaïque. En effet, l’idée de réingénierie remonte aux années 1980 et provient des sciences de la gestion. D’abord appliquée au sein d’entreprises privées, elle gagne les administrations publiques au début des années 1990. La réussite de l’implantation de cette approche est très mitigée. En effet, même au sein du secteur privé, une étude publiée en 1999 par l’école des HEC conclut que la réingénierie est trop simpliste et que 70 % des expériences échouent (5). Au sein du secteur public, les études font état de succès très relatifs. Christopher Pollit, un des plus grands experts britanniques d’administration publique, conclut, dans un ouvrage qui fait le recensement de plus de dix années de réformes dans les pays de l’OCDE, que les «bases empiriques [de la réingénierie] sont étonnamment fragiles. Il n’existe aucune preuve irréfutable de changements dans les performances du secteur public (6)».

Bref, le concept même de réingénierie est douteux et son utilisation à des fins de modernisation est pour le moins contradictoire. De plus, l’adaptation de cette théorie managériale à dimension politique « repose sur un mépris de l’administration publique qui n’a d’égal que son fétichisme à l’endroit de l’entreprise privée (7) ». En gommant la dimension politique de la gouvernance, elle représente un réel danger pour le débat démocratique. En effet, « contrairement à ce qu’avance le gouvernement, cette réingénierie ne permet en rien de soutenir l’épanouissement de la société québécoise. Bien au contraire, elle représente une éclatante manifestation de l’appauvrissement de la gouvernance qu’entraîne, consciemment ou non, le gouvernement Charest (8) ».

Une autre contradiction majeure entre le discours et l’action du gouvernement Charest concerne un deuxième objectif fondamental de ce gouvernement : la réduction de la taille de l’État. Les travaux d’architecture — ou plutôt de démolition — de la modernisation de l’État québécois sont du ressort du Sous-secrétariat à la réingénierie de l’État, qui relève du secrétariat du Conseil du trésor, lui-même administré par la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget. Lorsqu’on connaît son biais anti-interventionniste et sa phrase fétiche « Less government is better government (9) » il est très paradoxal de constater qu’au sein du Plan de modernisation 2004-2007 uniquement le gouvernement libéral crée ou entend créer sept nouveaux organismes publics (10). En effet, sans compter les différents secrétariats comme celui affecté à la réingénierie ou au gouvernement en ligne, le gouvernement entend créer les organismes suivants : Services Québec, le Centre des services administratifs, l’Agence du revenu, la Direction des poursuites publiques, l’Agence des partenariats public-privé, le Bureau des musées nationaux et le Centre de contrôle environnemental. Pas mal pour un gouvernement qui se dit antibureaucratique !

Non seulement le gouvernement se contredit dans l’atteinte de son objectif de réduction de la taille de l’État mais l’objectif même de cette entreprise est dépassé. En effet, le débat porte de moins en moins sur le « moins d’État » mais davantage sur le « mieux d’État » : « En Europe, par exemple, la plupart des partisans de la Third Way, popularisée par Blair et Schröder, n’expriment pas de parti pris idéologique fort contre l’intervention publique. Les Européens ne parlent pas de l’État minimal, mais plutôt d’un « État social actif » (11).» Les Ontariens ont élu le gouvernement McGuinty pour rebâtir ce que le gouvernement Harris avait mis tant d’énergie à défaire. Lorsque le gouvernement Charest prétend s’inscrire dans les grands courants internationaux de remise en question de l’État, il faut conclure que sa vision des choses est pour le moins tronquée et limitée. On remarque dans cet entêtement l’héritage encore très marqué de Daniel Johnson, ancien chef du Parti libéral du Québec. La réingénierie de l’État proposée par le gouvernement Charest est en parfaite continuité avec le Plan Johnson déposé sous l’administration Bourassa au début des années 1990. Le gouvernement Charest fait ainsi l’économie de dix ans de réflexion et d’expériences internationales en termes de réforme de l’État et garde le cap sur une désolante et asociale vision néolibérale.

Quatre clés de lecture pour comprendre le gouvernement Charest

Les activités gouvernementales du gouvernement libéral ne peuvent se résumer ou se comprendre par le biais d’un seul angle d’analyse. Les quatre clés de lecture présentées au sein de cette section permettent, de façon isolée d’une part et complémentaire de l’autre, d’analyser et de comprendre la grande majorité des réalisations de ce gouvernement. Chacune de ces clés permet d’apporter un éclaircissement particulier et utile pour analyser les multiples facettes d’une réalité politique et sociale, trop complexe pour être réduite à une seule dimension.

L’amateurisme

L’amateurisme est une interprétation souvent évoquée pour expliquer le gouffre qui s’est creusé entre le gouvernement et l’opinion publique. Sans aucun doute, l’amateurisme du gouvernement Charest est palpable dans bon nombre de dossiers. Qu’on pense au fiasco du financement public des écoles privées juives, le piétinement du ministre Reid et sa réforme du collégial, le manque de jugement flagrant du ministre Jacques Chagnon à la Sécurité publique qui a écarté le chef mohawk légitimement élu au début des pourparlers pour ramener la paix à Kanesatake, les nombreuses volte-face du ministre Sam Hamad, le dossier du Suroît et les coupures dans l’aide financière aux études. Les nombreuses erreurs du gouvernement Charest relevant de l’inexpérience lui ont permis de se faire comparer entre autres à une « ligue d’impro (12) », entourée de « conseillers et d’attachés de presse inexpérimentés (13) ».

L’amateurisme du gouvernement tire principalement sa source de l’inexpérience de son cabinet et provoque l’hypercentralisation des décisions. D’abord, la moitié du cabinet Charest n’a aucune expérience politique et seulement deux ministres de ce cabinet ont déjà occupé cette fonction auparavant, soit Yves Séguin, qui a depuis démissionné, et Jacques Chagnon, destitué lors du dernier remaniement ministériel. Même le premier ministre Jean Charest n’a aucune expérience à titre de ministre au niveau provincial et doit reposer son jugement sur son expérience fédérale.

Deuxièmement, l’extrême centralisation des décisions entre les mains du premier ministre et de son personnel fait fi d’un principe important de la gouverne démocratique de nos sociétés : la collégialité des décisions. En omettant de faire entériner ses décisions par le cabinet des ministres et le caucus des députés, le premier ministre compromet gravement la chimie de son équipe. Les membres de cette équipe ne se sentent plus obligés de parler d’une seule voix, ce qui ajoute à la confusion entourant les décisions gouvernementales et renforce l’impression d’amateurisme. Pour d’autres, cette apparence d’amateurisme reflète, contrairement à ce qu’annonçait le slogan électoral « Nous sommes prêts! », une absence de réelle préparation.

Mandat électoral contre « mandat social »

Un autre aspect permettant d’apporter un éclairage sur les réalisations du gouvernement libéral est mis en relief par l’interprétation biaisée que les Libéraux ont donnée au mandat qu’ils ont reçu en avril 2003. Il devient de plus en plus évident que le gouvernement a mal jaugé l’importance des mécanismes de concertation qui caractérise le modèle québécois. Le néocorporatisme québécois n’a jamais semblé recevoir quelque écho que ce soit au sein du gouvernement Charest. Une grande partie de la grogne populaire a trait aux manières utilisées par le gouvernement pour faire entériner ses décisions et politiques. Le gouvernement Charest marginalise les acteurs collectifs et place l’individu au cœur de la vision libérale. Il impose ainsi des méthodes non orthodoxes au regard de l’histoire de la gouverne au Québec. La création des Conférences régionales des élus (CRE), l’utilisation abusive du bâillon parlementaire et la création de forum de consultation individuelle sont de bons exemples de cette rupture en regard de l’histoire, de la marginalisation des acteurs collectifs et de l’atomisation de la consultation citoyenne.

Le patronat au pouvoir

Cette troisième clé de lecture peut paraître un peu réductrice, voire simpliste. Toutefois, l’affirmation voulant que le gouvernement Charest constitue le « bras politique » des milieux d’affaires québécois et canadien n’est pas sans fondement empirique. Plusieurs constatations nous amènent à considérer cet éclairage comme étant crédible. Au niveau législatif, on peut évoquer les mesures antisyndicales comme le projet de loi 31 modifiant l’article 45 du Code du travail et l’engouement dogmatique pour les partenariats public-privé. Il est pertinent de rappeler que ces mesures avaient été perçues « comme de la musique aux oreilles (14) » par le Conseil du patronat.

Une autre démonstration de cette interprétation est illustrée par la préférence du gouvernement pour le patronat et les consultants du secteur privé comme source privilégiée en matière d’élaboration de politiques publiques. On peut aussi évoquer les forums de discussion, « où seul le patronat est représenté en la personne de Bell Canada, nommé coprésident de l’opération de consultation lancée par les Libéraux en mars 2004 (15)».

L’illustration la plus éloquente de la thèse du patronat au pouvoir est certes l’influence prépondérante de la communauté des affaires au sein de la saga entourant la question du choix du site pour le nouveau Centre hospitalier de l’Université de Montréal(16).

Une greffe politique instable

Comme la plupart des partis, le Parti libéral du Québec (PLQ) a toujours constitué une coalition plus ou moins hétérogène d’individus et de groupes provenant de différentes régions. Le ciment de cette association « a traditionnellement consisté en un mélange d’idéologie plus ou moins centriste à l’égard des questions sociales et en un soutien actif au principe de la reconnaissance du statut particulier pour le Québec à l’intérieur du Canada (17) », du moins en ce qui concerne l’époque précédant l’arrivée de Daniel Johnson.

Les positions et convictions personnelles de Jean Charest sur ces deux aspects commencent de plus en plus à susciter de nombreuses inquiétudes parmi les militants libéraux de longue date. Les réformes néolibérales mises en place par le gouvernement Charest depuis deux ans, combinées au peu de conviction de ce dernier pour une plus grande autonomie québécoise au sein de la fédération canadienne, amènent bon nombre de militants à se questionner sur les motivations profondes du premier ministre et à se demander : « est-il vraiment un des nôtres ? ». Cet ancien chef du Parti conservateur, fédéraliste convaincu, alimente les tensions entre la frange fédéraliste autonomiste, concentrée en début de mandat autour d’Yves Séguin et celle plus radicale du PLQ, concentré autour du premier ministre.

Et maintenant, à quoi s’attendre?

Depuis quelques temps, les tergiversations sur le moment des prochaines élections générales vont bon train. Parmi ces spéculations, quatre éléments nous apparaissent incontournables. Premièrement, l’élection récente du chef du Parti Québécois (PQ) André Boisclair, ouvre, de façon légitime, la voie à la tenue d’élections. Nul doute que l’appréciation de la performance du chef péquiste en chambre aura une influence certaine sur le moment choisi pour le déclenchement des élections.

Deuxièmement, les négociations entourant le règlement du déséquilibre fiscal risquent d’être l’élément central de la stratégie libérale. Le discours péquiste ayant beaucoup misé sur le déséquilibre fiscal depuis la Commission Séguin de 2001, un règlement, ou même une apparence de règlement, pourrait avoir des conséquences désastreuses sur les chances de réélection du PQ. Sur ce point, le gouvernement Charest ne maîtrise toutefois pas les variables de l’équation et reste à la merci du gouvernement fédéral et de ses homologues provinciaux. La dernière réunion du Conseil de la fédération, où aucune entente entre les provinces n’a été possible, ne laisse pas entrevoir de front commun solide des provinces envers le fédéral.

Troisièmement, la patience des bonzes et financiers du PLQ a été mise à rude épreuve par l’équipe Charest au cours des trois dernières années. Un putsch à la tête du PLQ n’est toujours pas exclu. Compte tenu de l’échéancier électoral, le possible changement de chef devra se faire cet automne, afin de donner un peu de temps au successeur de faire ses preuves et de se faire connaître de la population.
Finalement, les mouvements syndical et communautaire risquent d’être davantage acteurs que spectateurs lors de la prochaine campagne électorale. Fortement attaqués par une série de législations néolibérales et antisyndicales (18), il y a fort à parier que ces mouvements s’activent afin de défaire le gouvernement Charest. Il est trop tôt pour affirmer si ces derniers militeront de façon active et partisane pour une formation politique. Il semble toutefois certain qu’ils inviteront leurs membres et la population et à ne pas réélire le Parti libéral du Québec.

Notes

(1) Jean-François Nadeau « Le pire gouvernement de l’histoire du Québec » Le Devoir, 28 janvier 2005, p. A1
(2) http://www.acfas.ca/congres
(3) Christian Rouillard, Éric Montpetit, Isabelle Fortier, Alain-G. Gagnon, La réingénierie de l’État : Vers un appauvrissement de la gouvernance québécoise. Les Presses de l’Université Laval, 2004.
(4) Gérard Boismenu, Pascale Dufour et Denis Saint-Martin, Ambitions libérales et écueils politiques. Athéna Éditions, 2004.
(5) Annie Cornet, « Dix ans de réingénierie des processus d’affaire : qu’avons-nous appris ? » Gestion, vol. 24, no 3, p. 9.
(6) Christopher Pollit, « Retour au gestionnariat », dans B. Guy Peters et Donald J. Savoie (dir.), Réformer le secteur public : où en sommes-nous ?, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1998, p. 49.
(7) Christian Rouillard, Éric Montpetit, Isabelle Fortier, Alain-G. Gagnon, Op.cit, p. 10.
(8) Ibid., p. 10.
(9) René Lewandowski, « La dame de fer », L’Actualité, vol. 29, no 3, mars 2004, p. 30.
(10) Gérard Boismenu, Pascale Dufour et Denis Saint-Martin, Op.cit, p. 48.
(11) Ibid, p. 32.
(12) Denis Lessard, « Modernisation de l’État québécois : la ligue d’impro », La Presse, 6 décembre 2003, Plus 1.
(13) Jean-Robert Sansfaçon, « Du calme, mais encore ? » Le Devoir, 3 décembre 2003, A6.
(14) Éric Dérosiers, « Partenariat public-privé : la ministre chante l’air que l’on veut entendre » Le Devoir, 23 mai 2003, p. A7.
(15) Gérard Boismenu et al., Op. cit, p. 14.
(16) Pour en savoir plus, consultez l’excellent éditorial de Jean-Robert Sansfaçon « Jeux de coulisses » Le Devoir, 29 novembre 2004.
(17) Ibid., p. 14.
(18) Qu’on pense à la loi 142, une des lois spéciales imposant les conditions de travail aux employés de l’État les plus féroces jamais votées.

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