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Le «Nous» et la folie ordinaire

Publié le 15 novembre, 2007 | 1 commentaire
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En souhaitant réhabiliter le «Nous» au sein du discours politique identitaire, la nouvelle chef du Parti québécois, Pauline Marois, a ouvert une boîte de Pandore qui ne refermera pas de sitôt. Bien qu’elle se dise partisane d’une acception inclusive du «Nous», elle a tout de même soulevé l’épineuse question: Qui est «Nous»? À la lumière des écrits de Michel Foucault sur la folie, voyons comment se constitue la limite entre «nous» et «eux».

Alter Ego
David Friel, Alter Ego, 2007
Certains droits réservés.

Michel Foucault, dans Histoire de la Folie à l’âge classique, commence son essai en évoquant la Nef des fou, œuvre satirique datant du Moyen-Âge, où des «héros imaginaires de modèles éthiques ou de types sociaux, s’embarquent pour un grand voyage symbolique qui leur apporte sinon la fortune, du moins la figure de leur destin ou de leur vérité(1)». La Nef des fous, sans le savoir, allait présager le sort qui était alors réellement réservé aux fous. Expulsés des villes, les fous erraient de port en port, sur des bateaux qui portaient leur existence loin des Cités, condamnés qu’ils étaient à n’appartenir à aucune autre communauté que celle de leurs semblables, à n’avoir pour territoire que l’immensité des flots et à errer dans un non-lieu. Cette pratique, révolue depuis des siècles déjà, s’avère fort révélatrice de la constitution de l’espace social. Qu’elle témoigne de l’expression d’un «nous» politique, social, culturel ou ethnique, elle témoigne certainement d’une limite définissant une forme de communauté d’une part, et un vide ou un «trou noir» d’autre part. L’appartenance à une communauté étant comprise comme étant le premier bien socialement distribué(2), dépossédé de celui-ci il va sans dire que le fou se situe hors du politique, hors du social et hors du foyer.

L’exemple du fou nous renseigne donc sur ce qui constitue l’essence de ce «Nous», puisqu’en étant hors des sphères communes, le fou symbolise l’existence d’une limite qui existe entre lui et la communauté. Cela nous conduit à nous questionner sur l’origine, la nécessité et la nature de cette frontière qui nous sépare de lui, mais encore davantage sur le processus constitutif du «nous».

L’expérience de la folie : universelle et particulière

Que nous apprend cette dualité raison/folie et sa résultante, l’altérité négative de Foucault, sur la constitution des communautés politique et sociale? Que le fou remet à l’avant-plan des prérogatives essentielles au devenir de chacune de ces communautés, à savoir la compétence pour la communauté politique et la nécessité d’homogénéiser la praxis pour maintenir le sens, dans le cas de la communauté sociale.Bien que le concept de maladie ou trouble mental soit éminemment variable d’une communauté et d’une époque à l’autre, la définition de folie repose généralement sur un ensemble de comportements qui échappent à ce qui est socialement compréhensible, qui échappent au «sens commun(3)». Habitués que nous sommes à percevoir les actions comme étant la résultante d’une intention rationnelle, les gestes posés par le fou ne peuvent se comprendre puisqu’ils sont souvent posés sans raison; «Parce que l’attribution d’un sens socialement défini à l’action est un pré-requis fondamental de chaque interaction sociale, il n’est pas surprenant que le fait d’étiqueter la maladie mentale est universel.(4)»

Ce concept détient à la fois un aspect culturel et un aspect universel. Puisqu’il repose essentiellement sur des normes, des pratiques et le savoir de la communauté, la praxis, le sens commun revêt un caractère foncièrement culturel. Réunies, ces prérogatives du vivre ensemble définissent ce qui est approprié et ce qui est attendu dans une situation particulière: il est donc normal que ces pratiques soient variables d’une culture à l’autre. Or, le fait de distinguer le trouble mental de la normalité, bien que ce qui le compose soit le fruit de nombreuses idiosyncrasies culturelles, est universel, dans le sens où chaque communauté reconnaît des déviants, des individus qui agissent autrement que ce qui est attendu d’eux.

Communauté sociale : la praxis en partage

D’enfermés qu’ils étaient à l’âge classique et dans la modernité, les fous, avec l’ouverture des portes de l’asile, ont réinvesti le social et, en même temps, ont confronté la société à une «altérité du dedans» en se retrouvant non plus aux portes de la Cité mais bien dans la rue, à l’intérieur d’elle-même(5).

Ainsi, la folie consolide les liens à l’intérieur de la communauté parce qu’elle met en relief ce que nous avons de commun, ce que nous partageons avec notre voisin. En dérogeant aux règles coutumières, pré-réflexives dirait Heidegger, le fou participe à les rendre réflexives, et à créer un lien entre ceux qui les pratiquent. Ce partage de la pratique est une forme de reconnaissance puisqu’en agissant de la même façon que nous, l’autre valide notre comportement et donc une identité qui s’établit par le «dialogue avec autrui(6)». En somme, sans délimiter tout à fait les frontières d’une communauté, le fou participe, malgré lui, à consolider les liens qui se font à l’intérieur de celle-ci.

La menace, réelle ou appréhendée, que représente le fou est donc essentiellement d’ordre symbolique puisqu’elle s’attaque directement au sens qui unit la communauté et qui détermine l’identité qui lui est propre. «L’identité contient en elle, à tout moment, la puissance instituante et intégrative, ainsi que son corollaire, autrement dit la fragilité de tout phénomène animé de changement(7).» De la même façon que l’étranger peut ébranler l’édifice moral en amenant avec lui un ensemble de valeurs qui lui sont propres, le fou, avec ses pratiques hors du sens commun, amène une remise en cause sur l’utilité et le sens profonds de celles-ci.

Folie et incompétence

La citoyenneté constitue le principal bien que distribue la communauté politique. C’est parce que l’on est citoyen que l’on détient le droit de vote et que l’on peut ainsi participer à la formation des lois. La citoyenneté, cependant, n’est pas un bien qui soit distribué de facto, puisque le simple fait de faire partie d’une communauté n’est pas suffisant pour l’obtenir. Le métèque, l’esclave, l’enfant, la femme et le fou constituent autant d’exemples historiques de groupes qui ont été exclus de la communauté politique, bien que soumis aux lois de la Cité. Sur la base de quel critère définit-on les membres d’une communauté politique? À l’intérieur de l’État, le droit de vote doit être accordé aux citoyens selon le critère de la compétence, croit John Stuart Mill, ce pourquoi il est généralement admis que les enfants ne puissent participer au gouvernement de la Cité. Les citoyens doivent donc démontrer «qu’ils ont les pré-requis essentiels pour prendre soin d’eux-mêmes, et pour assurer la poursuite intelligente de leur propre intérêt et de celui de leurs semblables(8)». De l’Antiquité aux suffragettes américaines, le demos s’est expansé, passant d’un nombre restreint de citoyens à une majorité de personnes ayant atteint l’âge de raison.

Le critère de la compétence, que l’on attribue désormais selon l’âge dans les démocraties à suffrage universel, se révèle être le motif pour lequel le fou ne fait pas partie de la communauté politique. C’est bien parce qu’il est inapte ou incompétent qu’on lui retire le droit de participer au principal moteur de la Cité, l’édification des lois. Mais le fou n’est pas seulement privé du droit de s’impliquer dans le gouvernement de tous; il lui est également interdit de se gouverner lui-même.

Folie et identité politique

«L’identité est un discours, disons un certain discours de la société(9)», et son instrument est le langage. C’est par celui-ci que s’établit le récit constitutif du «nous» identitaire, qu’il soit un «nous» national ou politique. Confiné au silence, perdant au combat discursif qui l’oppose à la raison, le fou ne participe pas à créer le récit du politique, de l’histoire de la communauté imaginée. Ainsi, il subit l’identité plutôt qu’il ne la construit et, s’il la construit, il est condamné à le faire d’une manière négative en investissant les seuls champs délaissés de la raison. L’univers de la raison s’étant déjà déployé, il ne reste au fou que l’unique possibilité d’être raconté et non de se raconter lui-même. Dans l’univers du politique, le fou est invisible. Au regard des lois, il n’est guère plus considéré que l’enfant. Est-il un citoyen? La position du fou, dans la polis ou hors de celle-ci, demeure éminemment confuse et peu d’auteurs ont osé aborder la question d’un angle éthique et non strictement juridique.Depuis la Nef des fous, peu de choses ont évolué si ce n’est la conceptualisation du fou qui est passé de l’incarnation du mal à celle de la maladie. La mer où vogue le navire est désormais dans la Cité et l’altérité vient de l’intérieur, mais la réconciliation est tout aussi difficile. Pour le fou, donc, nulle autre possibilité que celle de tendre la main à la norme ou celle de rester dans le navire, parmi les siens. Son voyage sera long, son itinéraire sinueux. Sa destination est encore inconnue, de lui comme de nous. En guise de seul espoir, nous lui souhaitons bon voyage…

Notes:

(1) Foucault, Michel, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972, p. 19
(2) Walzer, Michael, Spheres of Justice: A Defense of Pluralism and Equality, New-York, Basic Books, 1983, p. 31.
(3) Horwitz, Allan, The Social Control of Mental Illness, New-York, Academic Press, 1982, p. 15.
(4) Ibid, p. 16.
(5) Jodelet, Denise, Folie et représentations sociales, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, p. 31.
(6) Taylor, Charles, «La politique de la reconnaissance», Gutmann, Amy (éd.), Multiculturalisme: différence et démocratie. Paris, Aubier, 1994. 142 pages. (7) Chebel, Malek, La formation de l’identité politique, Paris, Éditions Payot & Rivages, 1998, p. 33.
(8) Dahl, Robert A., Democracy and its critics, New Haven, Yale University Press, 1989, p. 125.
(9) Chebel, Malek, La formation de l’identité politique, op.cit, p. 200.

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Commentaires

One Response to “Le «Nous» et la folie ordinaire”

  1. Zwingli
    décembre 1st, 2007 @ 14:13

    Je viens de jeter un oeil (et même deux) à ton article sur le « Nous » et la folie, et je ne peux m’empêcher d’être perplexe. Visiblement, le chapeau n’est qu’une façon d’introduire le sujet, mais je me questionne sur la pertinence du lien entre le « Nous » de Pauline Marois, qui relève de la reconnaissance identitaire de la majorité francophone du Québec, de son histoire et de ses aspirations, et les réflexions de Foucault sur la folie (je le sais pour avoir lu l’ouvrage en question).

    L’identité est bien plus qu’un discours, il n’y a qu’à lire Charles Taylor pour le comprendre (Les Sources du moi, entre autres), et ramener les apirations légitimes de reconnaissance d’un peuple à une délimitation entre folie et normalité est tendancieuse sinon insultante. Il me semble que tant qu’à parler de ça, un petit détour par l’histoire des définitions successives de la nation québécoise aurait été bien plus de mise qu’une extrapolation comme celle à laquelle tu t’es livrée, ceci dit sans vouloir t’insulter. Ta réflexion sur la folie et la normalité est très intéressante, c’est seulement le lien que tu fais avec la situation politique du Québec qui laisse, à mon sens, plus qu’à désirer.

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