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L’empereur et la légitimation de l’État japonais

Publié le 1 septembre, 2007 | Pas de commentaires
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Le premier ministre japonais, Shinzo Abe, fait face à une constante baisse de popularité depuis son accession au poste il y a près d’un an. En témoigne la récente déconvenue du Parti libéral démocratique (LPD) aux élections de la chambre haute, où il a perdu sa majorité. Produit de la frange conservatrice du LPD, Abe propose une réforme de la Constitution «pacifiste» japonaise, celle-là même rédigée par les forces d’occupation américaines il y a 60 ans. Là où la plupart des analystes voient un désir du Japon de prendre sa place dans les affaires militaires globales, il est intéressant de découvrir la logique intérieure qui prévaut derrière ce projet.

Bloody samouraï
Mo Riza, Bloody samouraï, 2005
Certains droits réservés.

L’État japonais et le problème de la légitimation

L’État japonais est un puzzle très complexe sur lequel plusieurs politologues achoppent, comme le révèle le titre de l’un des meilleurs ouvrage sur la question: L’énigme du pouvoir japonais(1). Bien que le Japon soit formellement une monarchie constitutionnelle, le pouvoir japonais repose en fait sur une triade d’éléments. De prime abord, la sphère politique, globalement, détient un pouvoir limité et très faible. Les politiciens japonais ne sont pas aux commandes, quoiqu’en disent les apologistes du libéralisme de façade. Ce ne sont pas non plus les «capitalistes» qui dictent à l’État sa politique, comme le veut l’analyse marxiste orthodoxe. Le management des grandes compagnies japonaises et celui des trusts, connus sous le nom de keiretsu, ne dictent pas les règles et sont soumis à la «guidance administrative» du véritable lieu de pouvoir dans la société japonaise: la bureaucratie. En effet, c’est elle qui contrôle et «guide» à la fois la sphère politique et la sphère économique par un jeu subtile mais efficace d’influence et de coercition. Plus précisément, l’identification des sources de pouvoir dans la société japonaise passe par un examen des hautes fonctions bureaucratiques: les échelons supérieurs de la Banque centrale et du tout-puissant ministère des Finances, du Commerce extérieur et de l’Industrie.

Devant cette réalité, l’État japonais souffre d’un problème chronique de légitimation depuis 1945. D’une part, les politiciens élus n’ont qu’un rôle de façade à jouer. La légitimation démocratique fait défaut. D’autre part, le cercle serré des élites bureaucrates n’est pas constitué selon des principes méritocratiques comme le veut l’idéologie dominante au Japon. En fait, cette élite se reproduit en grande partie à travers l’École de droit de l’Université de Tokyo. N’entre pas qui veut à cette université, encore moins à son École de droit(2).

Perspective historique sur la légitimation de l’État au Japon depuis l’ère Meiji

La modernisation japonaise, connue sous le nom d’ère Meiji (1868-1912), fut un processus d’imposition du capitalisme par le haut. Devant la supériorité occidentale en termes économiques et militaires, une partie de la caste des samurais établit un régime militaire qui poussa le développement industriel du pays vers l’avant. Une fois que les politiques protectionnistes et l’importation des techniques occidentales eurent permis la constitution d’une industrie compétitive, cette caste de leaders militaires se recycla en élite possédante, en privatisant les principales industries et en se les appropriant. L’exercice de légitimation du nouveau groupe au pouvoir impliqua trois éléments. Premièrement, les leaders transférèrent l’empereur de Kyoto vers Tokyo et légitimèrent tous leurs décrets en les prononçant en son nom. Le lien millénaire entre l’empereur et le peuple japonais(3) fut mis au service de la légitimation de l’élite recyclée. Deuxièmement, il y eut un vaste mouvement de revalorisation de la religion shintoïste, et l’empereur devint figure divine. Troisièmement, la doctrine du kokutai (l’essence nationale) fut proclamée, mettant l’emphase sur l’infaillibilité de l’empereur et de son incarnation de la volonté du peuple. La critique du kokutai fut déclarée illégale, et il devint obligatoire d’en enseigner les principes à tous les échelons scolaires. La légitimation du pouvoir japonais obéit à ces principes jusqu’à la défaite militaire de la Deuxième Guerre mondiale(4).

Après la défaite, le Japon fut placé sous la direction du général américain Douglas MacArthur. L’empereur Hirohito, dans son discours à la nation du nouvel an 1946, déclara qu’il n’était pas une figure divine et que la guerre était une erreur. Il sapa ainsi deux des principes de légitimation de l’État japonais: la divinité et l’infaillibilité de l’empereur. Une nouvelle Constitution fut rédigée (en anglais) par les forces occupantes, dans laquelle l’empereur se vit retirer tout rôle politique. La souveraineté de l’État japonais passa de l’empereur au peuple. Aussi, l’article 9 proclamant la renonciation du Japon à la guerre ainsi que l’illégalité du maintien d’une force armée fut enchâssé à la nouvelle loi suprême du pays.

Depuis 1945, la capacité des élites japonaises de maintenir une croissance économique soutenue et de faire du Japon la deuxième économie mondiale a servi de légitimation au pouvoir en place. Mais la stagnation économique depuis la fin des années 1980 a progressivement fragilisé cette légitimation. Avec l’essor de rivaux régionaux tels la Chine, l’Inde et la Corée du Sud, le Japon perd lentement l’ascendance qu’il détenait sur la région est-asiatique sous le parapluie militaire américain depuis la fin des années 1950.

Les problèmes de légitimation de l’État japonais résultent donc de la structure de l’État, dominée par une bureaucratie non élue, et de l’héritage historique du pays qui révèle la disparition des sources de légitimation de l’État japonais moderne à la suite de la défaite de 1945. Le Japon est donc un pays où une élite très serrée domine largement la majorité de la population, cette élite ne disposant pas des outils pour se légitimer.

L’agenda conservateur-nationaliste de Shinzo Abe: politique extérieure et problèmes domestiques

C’est sur ces bases que l’agenda du Premier ministre Shinzo Abe peut être analysé. Le nouveau projet constitutionnel qu’il met de l’avant est, entre autres choses, une offensive politique pour contrer le lent mais constant déclin électoral du LPD, au pouvoir depuis 60 ans. Politicien conservateur, Abe propose une révision de la Constitution qui, dans les milieux conservateurs et nationalistes japonais, est considérée comme «embarrassante» à cause de sa rédaction étrangère, son pacifisme handicapant et son manque de reconnaissance à l’égard de l’héritage historique nippon(5).

D’une part, Abe prétend que son projet résulte d’une volonté du Japon de jouer un rôle plus actif dans les affaires militaires globales. Toutefois, malgré les interdits constitutionnels, le Japon possède une armée très importante, nommée «forces d’autodéfense». Des contingents japonais assistent l’armée américaine en Irak. Le degré de raffinement technologique et les moyens militaires des forces japonaises n’envient rien à la plupart des grandes puissances mondiales, si ce n’est l’arme nucléaire. La montée en force de la Chine et la situation toujours incertaine de la Corée du Nord semblent pousser le Japon à être plus proactif et à se doter d’une plus grande indépendance au plan militaire(6).

D’autre part, les questions de politique intérieure, trop souvent occultées dans les analyses, pèsent lourd. Le pouvoir japonais doit retrouver ses bases de légitimation. L’élite japonaise, à la source de l’impérialisme et du militarisme ayant mené à la Deuxième Guerre mondiale, n’a pas été purgée ni exilée comme celle de l’Allemagne, par exemple. L’empereur Hirohito n’a jamais été jugé pour ses crimes de guerre. Plusieurs figures avec un passé guerrier très incriminant se sont retrouvées aux échelons supérieurs de la bureaucratie, du gouvernement et du monde des affaires(7). La capacité de l’élite japonaise de se recycler, encore une fois, sous la domination américaine, fait en sorte que les bases qui l’ont légitimée historiquement (empereur, kokutai) sont encore très attrayantes pour l’élite. Le surgissement du nationalisme japonais manifesté par des programmes du ministère de l’Éducation qui somment les administrations scolaires de hisser le hinomaru et de chanter le kimiyago (respectivement le drapeau du Soleil levant et l’hymne national intitulé «Que l’empereur règne pour l’éternité») dans les écoles est un exemple parmi tant d’autres du retour au nationalisme de la part des élites. Abe lui-même encourage également l’enseignement du «patriotisme» dans les écoles, tout en ne manifestant aucun complexe envers le passé militariste et impérialiste de son pays. Il est d’ailleurs le petit-fils de Nobusuke Kishi, un ancien Premier ministre qui fait partie de ces criminels de guerre notables qui ne furent pas jugés et qui se recyclèrent dans les officines du pouvoir. Plus que jamais depuis 1945, les manques de respect à l’empereur sont tabous et le tout-puissant Yakuza(8), en collusion flagrante avec l’État, s’assure que les symboles japonais soient respectés et craints.

En marge des révisions du caractère pacifiste des forces japonaises, le nouveau projet de Constitution proposera vraisemblablement le retour de l’empereur comme figure importante de l’État japonais, du moins comme figure légitimatrice du statu quo ou dépositaire symbolique de la souveraineté. Il sera intéressant d’observer ces développements et de voir comment la tendance de fond des élites conservatrices japonaises vers un retour au nationalisme se matérialisera. Les problèmes maintenant chroniques de légitimation de l’État se solutionnent plus difficilement avec la stagnation économique du pays et il ne serait pas surprenant de revoir une variante du kokutai venir cimenter la société japonaise sous le pouvoir de l’élite en place.

Notes

(1) VAN WOLFEREN, Karel, The Enigma of Japanese Power, Londres, MacMillan, 1989.
(2) OLLMAN Bertell, «Why Does the Emperor Need the Yakuza?», dans New Left Review, vol. 8, mars-avril 2001, p.79.
(3) Aucune famille royale au monde ne peut faire remonter ses origines aussi loin (approximativement 2000 ans) que l’empereur du Japon.
(4) OLLMAN, op. cit., p. 88.
(5) Ce sont les mots de l’ancien premier ministre Yasuhiro Nakasone, qui affirme que la Constitution est un sujet tabou pour de larges pans des communautés politiques et académiques au Japon. Voir OLLMAN, op.cit., p. 87, n. 12.
(6) Voir ONISHI, Norimitsu, «Bomb by Bomb, Japan Sheds Military Restraints», dans New York Times, 23 juillet 2007, p. A1; HOGG, Chris, Revising Japan’s Ambiguous Constitution, BBC News, [en ligne], < http://news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/6283952.stm >, consulté le 21 juillet 2007. Pour une bonne introduction à ces problématiques, voir le court documentaire du New York Times Magazine, [en ligne], < http://nytimesshorts.feedroom.com/?fr_chl=8404dd9b994ba2c8ae93a06714c0ccb1123d8bfd >
(7) Voir OLLMAN, op. cit., p. 95. C’est sans occulter le fait que les criminels de guerre américains notamment responsables des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki n’ont pas, eux non plus, été jugés.
(8) Crime organisé japonais. Allié naturel des franges conservatrices et nationalistes du pouvoir depuis l’ère Meiji. Héritiers des samourais, Yakuza est quatre à cinq fois plus grand et puissant que la mafia américaine, et fait sentir son pouvoir à tous les échelons de la société japonaise. D’obédience ultranationaliste d’extrême droite, Yakuza a été pointé du doigt pour divers «règlements de comptes» violents envers des citoyens japonais qui avait osé clamer publiquement leur malaise face au passé impérialiste et militariste de la symbolique nationale japonaise. Voir OLLMAN, op. cit., pp. 92-95.

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