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Quand la poudrière explosera-t-elle?

Publié le 1 septembre, 2007 | Pas de commentaires
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Noam Chomsky et Gilbert Achcar sont deux intellectuels dont la réputation n’est plus à faire. Dans La poudrière du Moyen-Orient: Washington joue avec le feu(1), leurs réponses aux questions de Stephen Shalom offrent un point de vue holistique sur la situation au Moyen-Orient, ainsi qu’un examen des principales questions qui s’avère également une riche source de faits empiriques. Revue de cet ouvrage éclairant.

Tanks et bombes
Aaron Michels,
Tanks et bombes, 2006
Certains droits réservés.

En accordant une entrevue à Stephen Shalom, Gilbert Achcar et Noam Chomsky souhaitent soulever l’opinion publique contre le terrorisme étatique aux États-Unis en dénonçant les dessous de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. Ils proposent ainsi une lecture réaliste et pragmatique des principaux enjeux de la région. Il y a malheureusement une fâcheuse tendance, dans le discours public, à tout regrouper dans de vagues catégories: l’intégrisme musulman, l’Islam, la guerre en Irak et en Afghanistan, le Moyen-Orient, les Arabes, etc., sans toutefois apporter les nuances cruciales qui s’imposent. La tentation de traiter le sujet de manière ahistorique et essentialiste est encore plus tenace. Les conflits au Moyen-Orient sont alors vulgairement interprétés comme un problème de choc de civilisations(2) plutôt que comme des processus historiques ayant forgé ces sociétés. Dans ce sens, l’œuvre d’Achcar et Chomsky permet de redresser ces lacunes présentes dans trop d’ouvrages sur le sujet.

Que font les États-Unis et leurs alliés en Afghanistan? Pourquoi Washington a-t-il décidé d’envahir l’Irak? Y-a-t-il vraiment un problème avec l’Islam? Existe-il une vraie menace terroriste? Où s’entrecroisent démocratie libérale et terrorisme? Peut-on espérer un règlement pacifique du conflit israélo-palestinien?

En abordant ces principaux sujets d’intérêt, la lecture des entretiens de Achcar et Chomsky nous permet d’éclaircir la majeure partie de nos interrogations quant aux tenants et aboutissants des conflits au Moyen-Orient, de même que de colmater le manque d’information vis-à-vis de certaines questions. Y sont notamment analysées les causes sous-jacentes à la politique étrangère américaine – sujet que les principaux réseaux d’information, au service des systèmes de pouvoir, n’abordent jamais.

Du point de vue des auteurs, le pétrole est à l’origine de toute explication de la politique étrangère au Moyen-Orient. Toutefois, au fil de ces pages qui aident à notre compréhension des conflits dans le «grand Moyen-Orient», une question persiste: peut-on tout expliquer par le contrôle du pétrole? N’est-ce pas là tomber dans le réalisme cru de la «realpolitik», qu’elle soit de droite ou de gauche?

La question s’avère pertinente, d’autant plus que les États-Unis ne sont pratiquement pas plus dépendants du pétrole du Moyen-Orient qu’ils ne l’étaient pendant les années 1970(3). Devant la complexité de la situation, il est facile de se réfugier dans des explications simplistes.

Comme nous le rappellent Achcar et Chomsky, on ne saurait saisir la politique au Moyen-Orient sans une compréhension des jeux de pouvoir des grandes puissances mondiales. Achcar et Chomsky nous amènent au-delà de la théorie du complot en offrant un regard géostratégique planétaire. De leur point de vue, la construction d’un bloc énergétique asiatique(4), gravitant autour de la Russie et de la Chine et auquel pourrait se greffer l’Iran, représente l’ultime cauchemar de Washington. C’est néanmoins ce qui est en train de se produire, et le gouvernement des États-Unis fera tout pour éviter cela, d’où l’impossibilité de se retirer de l’Irak avant de s’assurer d’y avoir installé un gouvernement qui leur est inféodé(5). Dès lors, il devient évident que le contrôle géostratégique est aussi fondamental que le contrôle du pétrole pour la domination américaine. Comme le soulignent Achcar et Chomsky, la valeur de l’Afghanistan n’est pas liée au pétrole, encore moins à la guerre au terrorisme, mais bien au contrôle géopolitique de la région entière(6). En ce sens, les cas de la Syrie, du Liban, de la Turquie et de l’Iran sont aussi passés au peigne fin.

Quelles sont les tactiques des États-Unis pour contrôler l’échiquier mondial? Achcar et Chomsky relatent plusieurs événements, au Moyen-Orient, qui démontrent l’absurdité de la façade démocratique des États-Unis. Avec la présentation de plusieurs études de cas, ils illustrent clairement comment la rhétorique de la promotion de la démocratie sert son contraire. Ils nous exposent de nombreuses situations où Washington a détruit des initiatives démocratiques. Dans la même veine, ils démontrent la manière dont les administrations à Washington, afin de lutter contre les nationalismes arabes et les courants progressistes dans les années 1970, ont financé et armé les groupes intégristes. Comme nous le rappellent les auteurs, il est crucial de comprendre que l’intégrisme islamique n’est pas une cause de l’instabilité mondiale, mais bien la conséquence de la dislocation intentionnelle des sociétés du Moyen-Orient. L’intégrisme islamique permet de justifier des interventions dans la région.

Les États-Unis ont leurs raisons pour militariser la région; encore faut-il une justification aux yeux de l’opinion publique. En ce sens, la guerre au terrorisme, qui laisse toute la liberté d’action pour leur entreprise impériale, se prête parfaitement à la tâche. D’ailleurs, il est clair qu’il existe une corrélation entre la justification idéologique de la lutte au terrorisme, apparue avec l’administration de Reagan, et l’implantation des politiques néolibérales à l’échelle du globe(7). Achcar et Chomsky nous expliquent pourquoi la lutte au terrorisme n’est pas une priorité pour Washington et comment elle fait plutôt partie intégrante de la logique discursive permettant au gouvernement américain de conquérir l’opinion publique. Ainsi, le laxisme autour de la définition du terrorisme sert parfaitement les intérêts américains. Cette définition est tellement vague que tout acte déplaisant à Washington sert de prétexte pour envahir un autre pays, donnant ainsi libre cours aux théories belliqueuses les plus viles et dangereuses de l’époque, comme celles de la «guerre infinie» et de la «guerre préventive».

Maintenant, quel lien peut-on établir avec le conflit israélo-palestinien? Israël est un cas particulier autour duquel s’articulent les grandes problématiques contemporaines comme la légitimité historique, la justice sociale, le terrorisme d’État et les réflexions en rapport au système inter-étatique et ses conséquences sur les populations ciblées. Achar et Chomsky exposent les processus historiques qui ont amené Israël à dépendre militairement des États-Unis en choisissant une politique expansionniste plutôt que la stabilité. De plus, pour demeurer le dauphin de Washington, ils analysent l’intérêt géostratégique d’Israël en tant que partenaire nucléaire-clé de la région devant la menace iranienne, de même que la rivalité entre Israël et le régime intégriste saoudien pour être le dauphin de Washington. Les auteurs nous permettent de passer outre la prise de position entre agresseurs et victimes. Ils analysent les forces politiques présentes en Israël, sur les territoires palestiniens et dans les camps de réfugiés et expliquent pourquoi les pourtours de Jérusalem ne peuvent être considérés comme une entité monolithique.

Pour ceux qui sont familiers avec les œuvres de Chomsky, il n’y a rien d’étonnant à constater que la trame de fond de La poudrière du Moyen-Orient soit la politique étrangère américaine et la manière dont elle enflamme le monde. Il n’est certes pas nouveau ni surprenant, d’ailleurs, que les États-Unis cherchent à perpétuer leur domination mondiale. En effet, Achcar et Chomsky présentent les États-Unis comme une puissance impériale semblable aux diverses entreprises impériales qui l’ont précédée dans l’histoire. L’enjeu est de comprendre la nature de cette domination: résulte-elle simplement du besoin de contrôler les sources d’approvisionnement du pétrole ou revêt-elle un caractère encore plus fondamental? L’impérialisme américain reflète une nouvelle forme d’impérialisme économique, surtout militaire peu analysé jusqu’à présent, et dont les conséquences peuvent être catastrophiques et détonner bien au-delà des frontières du Moyen-Orient.

Vaut-il mieux parler, ici, d’une exception américaine ou d’une conséquence du néolibéralisme? La nature de l’impérialisme américain reste ambiguë. Dans tous les cas, une analyse du militarisme américain ne peut être réalisée sans une compréhension des dynamiques au Moyen-Orient. Sous la forme de questions et réponses, Gilbert Achcar et Noam Chomsky dressent un portrait rigoureux des événements permettant aux néophytes, de même qu’à un public chevronné en la matière, de porter un regard nouveau et critique sur l’actualité politique au Moyen-Orient et sur ses implications pour le reste du globe.

Notes

(1) Entretiens réalisés par Stephen Shalom sur la question du Moyen-Orient avec ses invités Gilbert Achcar et Noam Chomsky. ACHCAR, Gilbert et Noam CHOMSKY, La poudrière du Moyen-Orient: Washington joue avec le feu. Montréal, Écosociété, 2007, p. 82.
(2) HUNTINGTON, Samuel P., The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996, 367 p.
(3) ACHCAR, Gilbert et Noam CHOMSKY, op.cit., p. 82.
(4) Le bloc énergétique asiatique s’organise autour de la Chine, la Russie, l’Inde et la Corée du Sud. Voir Ibid., p.86.
(5) Ibid., chap. 3.
(6) Ibid., p. 108.
(7) Ibid., p. 13.

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