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Abus de propreté et vague d’allergie: le point sur l’hypothèse de l’hygiène.

Publié le 1 décembre, 2008 | Pas de commentaires
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L’hygiène est propre au mode de vie occidental. Son omniprésence est telle qu’il ne nous vient pas à l’esprit de la remettre en question. Pourtant, ce qui est aujourd’hui vu comme une simple bonne habitude est à la source d’un changement radical dans le rapport qu’entretient l’être humain avec son environnement. Les conséquences d’un tel bouleversement sont manifestes dans les dérèglements de notre système immunitaire, avec l’explosion des cas d’allergie et de maladies auto-immunes. Serions-nous donc allés trop loin en matière de propreté?

 Stuck Up: Clean / Shaylor
Stuck Up: Clean / Shaylor , 2005
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L’espérance de vie de l’être humain est passée d’environ 25 ans au Moyen-Âge à près de 80 ans dans les pays développés de notre ère. Ce progrès phénoménal, nous le devons en grande partie aux avancées en médecine, en nutrition et à l’apport de l’hygiène dans notre mode de vie. La lutte contre les maladies, et particulièrement contre les germes, est profondément ancrée dans notre culture. Jamais l’être humain n’a autant astiqué ses comptoirs, aseptisé sa salle de bain, stérilisé à 99.99% ses mains, assaini son eau potable ou plus généralement désinfecté son milieu de vie. Peut-on blâmer les gens de vouloir se prémunir contre tous les virus, bactéries, champignons, parasites et autres pathogènes qui pullulent dans notre environnement, sachant la mauvaise réputation qu’ils se sont bâtis? Notre quête de la propreté peut sembler sans fin.

Notre système immunitaire est responsable de nous prémunir contre les envahisseurs de toutes sortes. Par contre, force est de constater qu’il n’est pas infaillible. La médecine et l’hygiène sont maintenant des outils indispensables pour lui venir en aide. Cela dit, à travers cette volonté d’aider notre corps à se défendre, peut-on aller trop loin? Est-il possible que nos efforts pour garder une bonne santé et un milieu de vie sain puissent se retourner contre nous? Aujourd’hui, plusieurs scientifiques des milieux médicaux remettent en question notre obsession pour l’hygiène.

Un système immunitaire en perte d’équilibre

Si l’hygiène et la médecine ont beaucoup réduit notre exposition aux microbes néfastes, elles ont aussi eu pour conséquence de diminuer la présence de microorganismes bénéfiques dans notre environnement. Notamment, les bactéries qui peuplent notre système digestif sont essentielles à la bonne digestion des aliments. Mais ces étrangers désirables servent aussi de cibles d’entraînement pour notre système immunitaire, et jouent un rôle prépondérant dans le développement de ce dernier chez l’enfant. D’ailleurs, la microflore bactérienne a évolué en parallèle avec l’être humain, formant peu à peu une relation symbiotique, où chacun des partis trouvait son compte. Devrait-on alors s’étonner que notre système immunitaire se dérègle suite à la perturbation d’un équilibre qui s’est installé durant des milliers d’années?

Il a pourtant fallu attendre la fin des années 80 pour qu’un épidémiologiste anglais, David Strachan, tisse un lien préoccupant entre les mesures d’hygiène et la manifestation des allergies, comme, dans ce cas-ci, la fièvre des foins (1). Il soulevait alors pour la première fois l’existence d’un lien entre l’hygiène et une perte d’équilibre dans la relation qu’entretenaient ses contemporains avec les microorganismes. En contradiction avec l’idée reçue à l’époque que les infections en bas âge étaient responsables du développement des allergies, Strachan proposa plutôt qu’elles avaient un effet protecteur. Essentiellement, Strachan suggérait que le déclin de la taille des familles, l’amélioration des installations sanitaires domestiques et l’augmentation de l’hygiène personnelle diminuaient les chances d’une infection en bas âge et que l’hygiène portait le blâme de la hausse des manifestations d’allergies dans la population. La « hygiene hypothesis », l’hypothèse de l’hygiène, était née.

La piste de l’hygiène se précise

Depuis, l’idée a fait son chemin. La corrélation entre la hausse des manifestations allergiques et la plus forte présence de mesures d’hygiène a été renforcée par un nombre croissant d’études épidémiologiques. Si la hausse du nombre de cas d’’allergies a connu des débuts modestes dans les années 60, elle s’est amplifiée de façon inquiétante depuis. Alors qu’en 1980, 10% de la population occidentale souffrait d’allergies, ce chiffre est passé à 30% aujourd’hui (2), sans pour autant augmenter de façon aussi significative dans les pays en voie de développement. De plus, l’idée a été renforcée par l’observation que les jeunes enfants provenant de pays en voie de développement, mais élevés dans les pays développés, subissaient tout autant la hausse que les citoyens originaires de leur pays d’adoption. L’attribution de ce phénomène à un caractère génétique héréditaire spécifique aux populations des pays du nord a donc été exclue d’emblée.

Les maladies allergiques sont dues à des réponses immunitaires aberrantes contre des corps étrangers inoffensifs. L’asthme, l’eczéma, et d’autres maladies auto-immunitaires telles que le diabète de type I, la sclérose en plaques, et les maladies inflammatoires de l’intestin sont aussi le résultat d’un dérèglement de notre système immunitaire qui se retourne contre nous. Une forte hausse des cas a été constatée, à la fois pour les allergies et les maladies auto-immunes. La bonne nouvelle c’est que cette hausse tire à sa fin: tous ces troubles de santé comportent une composante génétique, et seule une partie de la population possède la combinaison de gènes prédisposant au développement de ces maladies. Si les gènes ne sont pas les seuls responsables de ces dérèglements immunitaires, ils semblent toutefois nous prémunir contre une plus grande incidence de ces maladies dans la population. Mince consolation.

Il n’en demeure pas moins que l’intuition de Strachan a survécu à l’épreuve du temps. Même si de nombreuses nuances ont été apportées et qu’il est devenu évident que l’hypothèse de l’hygiène n’était pas à elle seule suffisante pour expliquer la hausse des troubles liés au système immunitaire dans son ensemble, elle est encore aujourd’hui considérée comme l’explication prépondérante. En modifiant sa relation avec les microorganismes de son environnement, l’être humain s’est prémuni contre de nombreuses infections pouvant causer la mort. Par contre, il s’est aussi privé d’un terrain d’entraînement fertile pour le développement du système immunitaire en bas âge, avec pour conséquence une hausse importante de l’ensemble des maladies liées à un dérèglement de nos mécanismes de défense naturels.

Retrouver nos vieilles habitudes, ou plutôt nos vieux amis?

Faut-il pour autant revenir en arrière en matière de mesures d’hygiène? « Bien sûr que non! », vous répondront de concert tous les médecins de ce monde. Après tout, les maladies auto-immunitaires et les allergies sont un faible prix à payer pour la diminution importante d’infections mortelles qui a suivi l’avènement de l’hygiène. De deux maux, mieux vaut choisir le moins pire, ou, encore mieux, éviter les deux maux d’emblée.

Pour ce faire, les chercheurs proposent de ré-ouvrir le dialogue entre le système immunitaire et les microbes qui contribuent à son entraînement et à sa désensibilisation. Une seule condition: la discussion doit se faire en bon terme et ne doit pas compromettre notre santé. Nous savons aujourd’hui que certaines bactéries et certains parasites spécifiques, ces « vieux amis » qui étaient autrefois largement présents dans notre environnement, joueraient à eux seuls un rôle crucial dans la formation du système immunitaire (3). C’est le cas des vers parasites, aussi appelés helminthes.

Les vers parasites sont, en pratique, disparus du milieu de vie des pays développés. Par contre, dans les pays en voie de développement, l’infection par ces petits vers est commune, et rarement mortelle. Fait intéressant, des chercheurs ont pu observer que les jeunes enfants infectés par les helminthes semblent prémunis contre les allergies (4). Même si le mécanisme immunologique n’est pas encore bien compris, des études sur les animaux et sur des sujets humains ont permis de confirmer le lien entre l’infection par les vers parasites et une meilleure tempérance du système immunitaire. En s’accoutumant à la présence des helminthes, le système immunitaire apprendrait donc à mieux tolérer la présence d’éléments étrangers dans l’organisme. Ceci aurait pour effet de diminuer les chances que nos mécanismes de défense soient hyper-réactifs face à des corps étrangers inoffensifs, comme dans le cas des allergies.

De plus, l’action des vers parasites ne se limite pas à un effet protecteur. Des patients souffrant d’asthme ont vu leurs symptômes diminuer de façon importante dans des essais cliniques contrôlés où des helminthes leur ont été administrés. Les helminthes s’avèrent donc autant thérapeutiques que protecteurs. N’en demeure pas moins que l’infection par des vers parasites, même si elle est rarement mortelle, comporte des effets secondaires indésirables. La découverte pour le moins surprenante du rôle des helminthes dans l’immunité pousse donc les chercheurs à tenter d’élucider les mécanismes biologiques à la base de la tempérance pour tenter de les reproduire artificiellement.Les mycobactéries sont également une autre piste de «vieux amis» présentement explorée par la recherche. Cette famille de bactéries, habituellement retrouvée dans l’eau non-traitée, comporte des organismes indésirables (telles que la tuberculose et la lèpre), mais regroupe surtout des bactéries normalement inoffensives. Comme pour les vers parasites, certaines mycobactéries semblent avoir un effet protecteur, et même thérapeutique, sur les dérèglements du système immunitaire (5). Les immunologistes tentent donc aujourd’hui d’identifier les souches de mycobactéries qui seraient les mieux indiquées pour rétablir l’équilibre perdu depuis la mise en place des mesures d’hygiène.

Un retour du balancier à l’état d’équilibre

Au lieu d’un choix difficile entre hygiène et infection, la recherche propose plutôt d’allier le meilleur des deux mondes: il est tout à notre avantage de conserver les mesures d’hygiène qui ont tant contribué à augmenter l’espérance de vie, tout en rétablissant le lien entre les microbes et notre système immunitaire, un dialogue de longue date, depuis peu perdu.

Mais au-delà des promesses thérapeutiques, le retour à un état d’équilibre passe aussi nécessairement par un changement d’attitude face à la question de l’hygiène. Notre phobie des microbes, qui peut parfois atteindre des sommets digne de la paranoïa, est également à remettre en question. De plus en plus, l’usage de produits domestiques est pris à partie par les chercheurs. Si certains produits largement utilisés mettent en péril la fertilité (6), d’autres sont aussi accusés de contribuer à la perturbation de notre système immunitaire. Notamment, les nettoyants en aérosol sont aujourd’hui pointés du doigt, puisque leur emploi fréquent serait un facteur de risque important dans le développement de l’asthme. Environ un adulte sur sept souffrant d’asthme aurait développé sa maladie suite à l’emploi de désodorisants ou de désinfectants en vaporisateur (7). Aussi, l’emploi du chlore dans les piscines et dans l’eau potable serait lié à la hausse du nombre de victimes d’allergies (8). Arriverons-nous un jour au point où l’excès d’hygiène sera aussi néfaste que son absence? Tout est une question d’équilibre.

Notes

(1) Strachan, DP, «Hay fever, hygiene, and household size», BMJ, No 299 (Vol 299, 1989), p.1259-60.
(2) Bloomfield, SF et al., «Too clean, or not too clean: the hygiene hypothesis and home hygiene», Clin. Exp. Allergy, No 36 (Vol 4, 2006), p.402-25.
(3) Hadley C, «Should auld acquaintance be forgot…», EMBO Rep., No 5 (Vol 12, 2004), p.1122-24
(4) Fallon PG, Mangan NE, «Suppression of TH2-type allergic reactions by helminth infection», Nat. Rev. Immunol., No 7 (Vol 3, 2007), p.220-30.
(5) Rook GA et al., «Mycobacteria and allergies», Immunobiology, No 212 (Vol 6, 2007), p.461-73.
(6) Maher B, «Lab disinfectant harms mouse fertility», Nature, No 7198 (Vol 453, 2008), p.964
(7) Zock JP et al., «The use of household cleaning sprays and adult asthma: an international longitudinal study», Am. J. Respir. Crit. Care Med., No 176 (Vol 8, 2007), p.735-41
(8) Bernard A, «Chlorination products: emerging links with allergic diseases», Curr. Med. Chem., No 14 (Vol 16, 2007), p.1771-82

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