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Le cholestérol est-il un faux coupable?

Publié le 15 décembre, 2007 | Pas de commentaires
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«Vous faites du cholestérol!» Voilà un verdict qui effraie tout un chacun conscient que trop de cholestérol dans le sang nuit à la santé. Savoir qu’un traitement capable de réduire le taux de cholestérol sanguin existe devrait apaiser les esprits. Or, aujourd’hui la voix de quelques spécialistes reconnus mondialement s’élève pour remettre en question l’utilisation massive des anti-cholestérols en prévention des maladies cardio-vasculaires.


Nav A., , 2006
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Cette année, des études ont révélé que la prescription de statines, classe d’anti-cholestérols disponibles sur le marché, n’était pas significativement efficace pour empêcher l’apparition de maladies coronariennes. Ce constat a été auprès de patients à risque mais n’ayant jamais eu d’antécédents. Ainsi, un débat fait rage entre d’un côté quelques chercheurs obstinés et peu convaincus par la prescription systématique des traitements anti-cholestérols et, de l’autre, une masse de spécialistes soutenus par toute l’industrie pharmaceutique qui commercialise ces médicaments. Les enjeux se comptent en milliards de dollars mais aussi et surtout en vies humaines.

Le cholestérol et les statines

Le cholestérol nourrit la controverse. Au sein même de notre organisme, ses fonctions biologiques essentielles sont variées. Comme constituant cellulaire ou précurseur d’hormones, de vitamines et de sels biliaires, ce lipide est un composé primordial à notre équilibre vital. Mais on a aussi coutume d’entendre qu’il est un problème majeur de santé publique quand il s’accumule dans la paroi des artères. À l’instar d’autres lipides et de certains glucides, il se retrouve dans les artères et leur fait perdre leur élasticité ou bien provoque l’apparition d’un athérome qui peut aboutir à leur obturation. Apparaissent ainsi diverses pathologies: anévrismes, insuffisances cardiaques, embolies, voire infarctus…

Être atteint d’une maladie cardio-vasculaire ou pire être foudroyé par une crise cardiaque apparaît telle une menace pesant sur la conscience des citoyens jouissant d’une vie à l’occidentale. Et pour cause, ce genre d’atteinte représente la première cause de mortalité dans quasiment tous les pays développés. Depuis une quarantaine d’années, suite à la découverte du rôle du cholestérol dans l’apparition de ces maladies, les scientifiques ont trouvé des traitements anti-cholestérols destinés à diminuer ce que l’on croyait être le principal facteur d’apparition des problèmes artériels.

Une classe de médicaments a notamment été développée avec succès et permet d’abaisser le taux de cholestérol. Ces molécules, les statines, sont capables de faire chuter de moitié la concentration sanguine de cholestérol. Elles sont indiquées dans deux cas qu’il est important de distinguer: d’une part en prévention dite «primaire», pour les personnes faisant de l’hypercholestérolémie chronique mais n’ayant aucun antécédent cardio-vasculaire, et d’autre part, elles sont aussi prescrites en prévention «secondaire» à des malades ayant déjà subi des attaques ou des arrêts cardiaques. Pour ce dernier type d’affection, plusieurs études montrent que le risque de récidive d’infarctus du myocarde sous prescription de statines est significativement plus faible1. Le résultat parait mince, moins de 5% du nombre d’attaques en moins chez les patients recevant les statines en comparaison avec ceux sous placebo. Cependant, sachant que 30% des infarctus aboutissent à un décès, ce gain de 5% aussi maigre qu’il soit, peut correspondre à des dizaines de milliers de vies sauvées à travers le monde.

Les statines: pas aussi efficaces que l’on voudrait le faire croire

Les scientifiques ont extrapolé le bénéfice de ce médicament observé chez les patients présentant des antécédents à ceux en bonne santé mais dont le profil laissait présager des risques cardio-vasculaires(2). In fine, dans tous les pays développés, des millions de personnes reçoivent des statines en prévention primaire.

En 2004, les premiers doutes sur les effets bénéfiques des statines furent révélés par des chercheurs et cardiologues américains qui demandaient une révision des études ayant permis de justifier l’extension de l’utilisation de ces traitements en prévention primaire. Ils dénonçaient alors la faiblesse des arguments scientifiques. Puis, entre 2006 et 2007, de nombreuses études ont été réalisées afin d’apporter de plus amples informations sur les effets réels de ces traitements.

Partant de ces nouvelles données combinant huit études indépendantes, l’éditorial du Lancet du 20 janvier 2007 montre que les statines prescrites aux femmes ou aux hommes de plus de 69 ans ne permettent pas de prévenir la survenue de troubles cardio-vasculaires2. Les auteurs de cet article soulignent aussi que chez les hommes de 30 à 69 ans, un seul évènement est évité pour cinquante patients traités pendant cinq ans. Ils suggèrent donc que soit arrêtée la prescription de statines en prévention primaire. De plus, ils expliquent les raisons pour lesquelles ces nouveaux résultats ne concordent pas avec ceux de l’industrie pharmaceutique. Ces derniers auraient été biaisés par la présence dans le groupe étudié, supposé sans accident vasculaire passé, de 8,5% de patients appartenant à la catégorie de ceux nécessitant une prévention secondaire, donc ayant déjà subit des problèmes cardio-vasculaires. Or, il est prouvé que les statines agissent sur cette dernière catégorie de patient.

D’autres analyses statistiques présentées par des laboratoires «pro-statines» ont rapporté des observations allant jusqu’à 30% en moins de survenue d’affections cardiaques mortelles chez des patients prenant ce médicament3. Mais là aussi la prudence est de mise avec ces pourcentages car il s’agit d’études dites «de cohortes» à différencier des études cliniques. Dans les études de cohortes les patients observés ne sont pas comparés à des groupes sous placebo. Or, lors de leur prescription, il était demandé à ces patients de surveiller leur comportement alimentaire et d’augmenter leur activité sportive. Quand on sait qu’une telle hygiène de vie diminue de 83% les chances d’avoir des atteintes cardiovasculaires, on peut s’interroger sur la validité de ces chiffres4; le bénéfice est-il dû au traitement de statines ou au comportement qui l’accompagne ?

L’hypertension de l’industrie pharmaceutique

Les statines tiennent une des meilleures places dans la liste des ventes de l’industrie pharmaceutique. L’amertume de leurs fabricants à la vue de ces nouveaux résultats était prévisible puisque la majorité de la population traitée par des statines l’est pour prévention primaire. Leur malaise était à son comble quand paraissait en France cette année un livre écrit par un chercheur français de renom, le Dr Michel de Lorgeril5, résumant toute l’affaire et dénonçant le lobby créé par de nombreux cardiologues et chercheurs, eux-mêmes très souvent financés par les industries. Le consensus faisant du cholestérol le premier ennemi à abattre dans la guerre aux maladies cardiovasculaires est en train de vaciller. La bataille qui se déroule dans l’arène de la presse scientifique est relayée par des articles dans de grands quotidiens et des publicités en faveur de ces traitements. D’un côté, les associations de cardiologues aux États-Unis et en France brandissent leurs publications montrant que les statines sauvent des gens et s’insurgent contre ce mouvement de résistance qui s’installe. De l’autre, des chercheurs dénoncent une manipulation dans la manière dont sont réalisées ces études et contredisent leurs résultats.

Un grand nombre de preuves s’accumulent contre la sur-prescription des statines. Et il semblerait qu’elles soient fondées. Tout d’abord, si le cholestérol était si important dans l’apparition des atteintes artérielles ou cardiaques, pourquoi un traitement capable de contrôler cette concentration efficacement ne permet-il pas d’enrayer la première cause de mortalité des pays occidentaux? Il importe de rappeler que les causes d’un infarctus du myocarde sont multifactorielles et que chaque individu répond différemment à l’exposition aux facteurs de risque. Cependant, la prudence est de mise quand tant de vies sont en jeu, et des études supplémentaires, moins dépendantes des firmes pharmaceutiques, pourraient dénouer la controverse, faire la part des choses. Toutefois, ce débat montre déjà que le cholestérol ne semble pas être un facteur aussi important qu’on l’ait cru dans l’apparition des troubles cardiovasculaires. Au-delà de cette constatation, un des facteurs qui n’a jamais été remis en cause par aucun spécialiste est l’hygiène de vie, incluant activité physique, alimentation, cessation du tabagisme, etc. Il est certes plus difficile à vendre que des comprimés.

Notes (cliquez sur le numéro de la référence pour revenir au texte)

1. SPARCL inverstigators, «High-dose atorvastatin after stroke or transient ischemic attack», NEJM, n°6 (vol. 335, 2006), p. 549-559.
2. Abramson J., Wright J.M., «Are lipid-lowering guidelines evidence-based?», The Lancet, (vol. 369, 2007), p. 168-169.
3. Cannon C., «The ideal cholesterol, lower is better», JAMA, n°19 (vol. 294, 2005), p. 2492-2494.
4. Gugliano D., «Statins, diet, and low cholesterol», JAMA, n°21 (vol. 295, 2006), p. 2479.
5. De Lorgeril M., «Dites à votre médecin que le cholestérol est innocent, il vous soignera sans médicament», France, Thierry Souccar Edition, 2007.

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