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Les scientifiques nomades sont-ils voués à disparaître?

Publié le 1 janvier, 2008 | Pas de commentaires
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En ce début de XXIe siècle, nous voyons se mettre en place une société globale de l’information. Dans cette société, le savoir se transmet de plus en plus rapidement d’un bout à l’autre de la planète. Or, scientifiques et ingénieurs, historiquement les vecteurs de transmission du savoir technico-scientifique, émigrent-ils de moins en moins? Rien n’est moins sûr1.


Jan Tik, , 2006
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Si les premières sociétés humaines étaient formées de groupes nomades de chasseurs-cueilleurs, l’adoption de l’agriculture a bouleversé ce schéma. Nos ancêtres sont devenus, à cette période, sédentaires. L’augmentation de la productivité a ainsi permis de libérer certains individus de la charge quotidienne de recherche de nourriture. De nouvelles catégories «socioprofessionnelles» sont apparues: les premiers «politiciens», religieux, poètes et «préscientifiques». Les conditions menant à la création d’un savoir scientifique étaient désormais remplies2.

Mais, il est hasardeux de parler de science à ce moment. Il est nécessaire, afin de clarifier le débat, de définir la science. Cette tâche se révèle des plus ardues, surtout à partir du XXe siècle, période à laquelle, dans l’inconscient collectif, la science apparaît comme une vérité universelle, garante de notre mode de vie si dépendant des nouvelles technologies. Cependant, il est admis que tout commença avec les penseurs grecs du IVe avant notre ère. Ce sont eux qui les premiers ont tenté de bâtir un système de connaissances capable de résister aux critiques rationnelles.

Tous ces savants se sont rendus à un moment de leur carrière à Alexandrie. Il s’agissait à l’époque du plus grand pôle de connaissances. Ils avaient accès à la fabuleuse bibliothèque, pouvaient rencontrer leurs «collèges» et faire ainsi progresser la science alors balbutiante. De là naquit une certaine tradition: le nomadisme des élites scientifiques. Cela est d’autant plus vrai pour certaines disciplines pour lesquelles le savoir-faire est aussi important que les théories sous-jacentes3.

Qu’en est-il aujourd’hui? L’actuelle société de l’information ne devrait-elle pas mettre un frein au flux migratoire des scientifiques? Il semble plutôt que plusieurs facteurs font en sorte que ces déplacements de ressources humaines ne sont pas prêts de cesser. En effet, la demande en personnel technique qualifié n’a jamais été aussi forte qu’à l’heure actuelle. Dans un contexte de concurrence internationale intensifiée, les départements de recherche et de développement sont indispensables aux entreprises. Ceux-ci sont tributaires essentiellement des ressources humaines mises à leur disposition. Même dans les secteurs primaires, comme l’extraction de matières premières, la part d’investissement en recherche ne cesse de s’accroître. La demande en personnel qualifié est donc en plein essor4.

Les nouvelles sciences appliquées et les technologies qui y sont associées requièrent des instruments de plus en plus précis et coûteux. Il n’est pas donné à chacun d’avoir les moyens financiers pour supporter de tels investissements. Ainsi, les scientifiques et les ingénieurs ont donc tendance à se déplacer là où les instituts de recherche sont déjà bien établis, ou bien encore là où les investissements sont assez conséquents pour supporter des efforts de recherche et de développement.

Même Internet n’arrive pas à ralentir le perpétuel flux migratoire de personnel hautement qualifié en sciences et en technologies. Par exemple, les programmeurs informatiques effectuent un type de travail qui devrait leur permettre de travailler où bon leur semble, sans avoir à se rendre à un quelconque bureau. Or, au cours des années 1990, les offres d’emploi dans ce domaine ont dépassé la demande dans les pays industrialisés. Des ingénieurs en informatique du monde entier ont alors émigré vers la France, le Canada et les États-Unis, notamment. Le nomadisme des scientifiques s’est dès lors transformé; il s’est codifié, institutionnalisé. Alors qu’un chercheur, un spécialiste renommé, se rendra là où son réseau l’amène, les généralistes, comme les ingénieurs, répondront davantage à des offres d’emploi. Un véritable marché mondial des compétences s’organise progressivement.

Les pays industrialisés étant les plus grands demandeurs de main-d’œuvre hautement qualifiée, on assiste à une véritable «fuite des cerveaux». Or, le concept de fuite des cerveaux fait implicitement appel à une structure hautement centralisée du monde alors que la réalité est tout autre. On assiste plutôt à une chaise musicale entre les pays dans laquelle, comme c’est le cas pour tous les intérêts stratégiques, les acteurs majeurs régulent drastiquement les flux. Depuis le milieu des années 1980, le Canada, la France et les États-Unis, pour ne citer qu’eux, ont mis en place des procédures simplifiées pour encourager la venue sur leur territoire de personnes hautement qualifiés et retenir leurs joyaux nationaux5. On ne peut pour autant parler de pillage des ressources intellectuelles des pays en voie de développement. On assiste de plus en plus à un phénomène nouveau, la création de diasporas6. En effet, les émigrés de pays émergents créent de forts réseaux sociaux, lesquels facilitent l’intégration des nouveaux arrivants tout en posant des actions favorisant le développement de leur pays d’origine. Les produits de la «croissance intellectuelle» des pays riches sont donc en partie redistribués vers les pays en voie de développement.

La mondialisation a pour effet de mettre en concurrence directe des entreprises du monde entier. Les compétences techniques et scientifiques sont en tout point déterminantes pour le succès économique d’une entreprise. De ce point de vue, le nomadisme des élites scientifiques n’est pas prêt de s’atténuer mais va plutôt évoluer. Le flux migratoire des scientifiques, après avoir été consacré à l’avancée des sciences, tend désormais à suivre les lois du marché mondial. En faisant du savoir un atout commercial stratégique, la globalisation fait des élites scientifiques une denrée rare que les pays développés s’arrachent au prix fort. Comme toute matière première, leur échange est de plus en plus réglementé. Malgré le fait que le télétravail soit désormais techniquement possible, les scientifiques resteront pour encore longtemps de grands nomades.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Cet article est largement inspiré de l’excellent texte de J-B Meyer, D. Kaplan et J. Charum, «Nomadisme des scientifiques et nouvelle géopolitique du savoir», Revue internationale des sciences sociales, nº 168 (2001), p. 341-354.
2. HORTON, R. et R. FINNEGAN, Modes of Thought, Londres, Faberand Faber, 1973.
3. GAILLARD, J. et A. GAILLARD, «The international mobility of brains: Exodus or circulation?», Science, Technology and Society, vol. 2, n° 2 (1997), p. 195-228.
4. STEWART, J., Intellectual Capital, Londres, Nicholas Bradley, 1997.
5. WALLERSTEIN, I., «World system analysis: Theoretical and interpretative issues», dans B. Kaplan, Social Change in the Capitalist World Economy, Beverly Hills, Sage, 1978, p. 219-236.
6. MEYER, J.-B. et M. BROWN, «Scientific diasporas: A new approach to the brain drain», dans UNESCO, Conférence mondiale sur la science, Budapest, document de discussion MOST, (juin 1999).

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