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Science et pouvoir en URSS

Publié le 1 juin, 2007 | 1 commentaire
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Les images qui viennent à l’esprit lorsque l’on pense aux sciences en URSS sont souvent celles des grands exploits d’exploration spatiale et de développement d’armes nucléaires. On peut aussi penser aux aspects plus sombres, comme l’interdiction de l’étude de la génétique par le pseudo-scientifique Lyssenko ou l’emprisonnement du physicien, inventeur de la bombe H et prix Nobel de la paix, Andrei Sakharov. Ces exemples résument bien un aspect paradoxal de l’entreprise scientifique en URSS: d’une part, une série d’accomplissements et de découvertes impressionnantes réalisés par une communauté privilégiée soutenue par le régime et, d’autre part, un contexte de méfiance et de répression parfois brutale dirigée contre cette même communauté. Retours sur l’histoire des relations conflictuelles entre science et État ou entre savoir et pouvoir en URSS.

Dead Gagarine ( Gagarine mort)
Ben alias Mister Softy, Dead Gagarine
( Gagarine mort)
, 2005
Certains droits réservés.

Dans son laboratoire ultra secret réservé au développement de la bombe à hydrogène, Andrei Sakharov reçoit la visite du très brutal chef de la police secrète et bras droit de Staline, Lavrenty Beria. Ce dernier lui demande ce qu’il pense de la génétique, alors interdite en URSS. Sans trop hésiter, Sakharov répond que l’interdiction de la génétique est une erreur. Cette réponse dissidente, qui dans le contexte soviétique aurait garanti dix années de camp de travail à n’importe qui, n’eut aucune conséquence négative pour Sakharov. C’est qu’en pleine course aux armements, il était simplement impensable d’emprisonner l’inventeur de la bombe à hydrogène.

Cet épisode met en lumière un aspect important de l’histoire des sciences en URSS: la dépendance de l’État à l’égard du travail de certains scientifiques. Tant pour les impératifs de modernisation et d’industrialisation au début du régime que pour les besoins de la course aux armements durant la guerre froide, le régime soviétique dépend des scientifiques et des ingénieurs, considérés comme des ressources nationales stratégiques. Contrairement aux artistes ou aux simples travailleurs, on ne peut remplacer facilement un scientifique. Publier un mauvais roman n’a pas les mêmes répercussions que d’utiliser de mauvais calculs pour construire des missiles.

La Révolution

L’Académie des sciences, l’organe central des sciences en Russie, fut l’une des seules institutions à survivre au régime tsariste suite à la Révolution de 1917. Alors que les bolcheviques transformaient l’ensemble des institutions à travers le pays pour les rendre conformes à l’idéal soviétique, l’Académie des sciences, qui ne comptait pourtant aucun membre du Parti communiste dans ses rangs, eut le privilège de conserver ses membres et son mode de fonctionnement, incluant le droit d’élire ses propres membres sans ingérence du Parti. Les attaques contre l’Académie furent toutefois nombreuses et elle fut souvent accusée par des communistes zélés d’être une institution bourgeoise pratiquant des «sciences bourgeoises». La méfiance était alors grande envers l’élite scientifique et technique qui n’était pas des plus coopérative sur le plan idéologique, mais en bout de ligne les impératifs pragmatiques l’emportèrent. Lénine lui-même intervint en faveur des scientifiques et des rations supplémentaires furent même octroyées aux membres de l’Académie durant la guerre civile de 1917. Une Académie communiste fut ouverte durant ces années, mais la piètre qualité de ses travaux fit en sorte qu’elle fût pratiquement ignorée par le régime, qui se tourna plutôt vers l’ancienne Académie impériale pour demander conseil.

Les privilèges et le soutien octroyés par le régime aux scientifiques ont toutefois un prix: l’Académie doit se rendre utile à l’État. En pleine phase de modernisation de l’économie, l’élite scientifique et technique se doit de participer activement au développement de l’industrie. Bien que quasiment aucun scientifique n’approuve les positions idéologiques bolcheviques, la plupart d’entre eux collaborent activement. Plusieurs obtiennent même des postes importants malgré leur dissension idéologique. Dans un premier temps, les scientifiques dissocient la politique et la science. Dans cette optique, le type de régime au pouvoir n’a pas d’influence sur leur travail; les scientifiques collaborent pour le bien de la population. Dans un deuxième temps s’opère un certain rapprochement avec le régime qui soutient considérablement les sciences et accorde une grande place aux scientifiques. Il est alors plus difficiles pour certains de contester les actions et les orientations des décideurs.

En plus des raisons d’ordre militaire, économique et de prestige national, les sciences sont fortement soutenues pour des raisons idéologiques en URSS. L’État marxiste, dans sa définition identitaire, se veut lui-même «scientifique» puisqu’il se considère comme l’aboutissement des «lois de l’histoire» voulant que les sociétés passent d’un système féodal à un système capitaliste pour ensuite aboutir inévitablement au communisme. Sa légitimité étatique provient de ces arguments de nature «scientifique». Le fonctionnement complet de l’État, qui découle des théories marxistes, se veut également scientifique: les décisions sont prises de façon «scientifique» pour instaurer cette société sans classe fondée sur la propriété collective. De plus, selon l’idéologie marxiste, le savoir scientifique se situe à la source du développement industriel et économique. L’élément idéologique joue donc un rôle majeur dans le soutien accordé par l’État à la recherche en URSS. C’est d’autant plus vrai que hormis dans le domaine militaire, le développement des sciences n’a jamais réussi à se transformer en outil de développement économique et industriel au service des masses tel que le prévoyait la théorie.

Comme c’est le cas pour le reste de la société, Staline met les scientifiques au pas. C’est alors la fin de l’octroi de plusieurs privilèges pour l’Académie des sciences et le début des arrestations arbitraires. Dès 1928, on assiste à des déportations vers les camps de travail pour certains académiciens. Mais même durant ces moments troubles qui affectent l’ensemble de la société soviétique, plusieurs scientifiques et ingénieurs ont la «chance» d’éviter les goulags, ces camps de travaux forcés, pour se retrouver dans des charachki (des prisons pour scientifiques). Dans ces prisons, dont Soljenitsyne trace un portrait dans son roman Le premier cercle, les détenus se devaient de travailler sur différents projets scientifiques dans des conditions quelques fois supérieures à celles de la vie à l’extérieur des «barreaux».

La guerre froide

Sous Krouchtchev (1956-1964), les scientifiques prennent conscience de leur importance pour le régime: les physiciens nucléaires ont inventée la bombe atomique et les astrophysiciens ont envoyé le premier satellite artificiel et le premier homme dans l’espace. Les sciences sont encore fortement subventionnées par le régime et leur prestige social est immense. À partir de ce moment, certains scientifiques commencent à s’exprimer sur des sujets autres que les sciences, s’aventurant quelques fois à critiquer le système politique soviétique. Avec le recul, on constate que la proportion de scientifiques dissidents est très élevée en URSS, contrairement aux pays d’Europe de l’Est où les scientifiques ne travaillent pas sur des projets militaires.

L’exemple de Sakharov, quoique atypique, démontre bien cette relation conflictuelle entre l’État soviétique et ses scientifiques. Brillant physicien, le jeune Sakharov est recruté pour travailler sur le projet atomique. C’est sous sa direction que l’URSS fait exploser sa première bombe à hydrogène en 1956. Le physicien, considéré comme un héros national, reçoit alors honneurs et privilèges de toutes sortes. Habitué de s’exprimer et d’être écouté par ses patrons sur les questions scientifiques, Sakharov projette cette attitude dans d’autres domaines. Sa dissidence débute alors qu’il remet en question la pertinence de procéder à des essais nucléaires, dont la radioactivité contamine de vastes territoires. Agissant à l’encontre du comportement attendu en URSS, il demande alors personnellement à Brejnev d’arrêter ces pratiques nucléaires. Ce dernier lui répond, offusqué, que son travail est de construire les bombes, sans plus.

Au fil des ans et de la multiplication de ses actions, usant de son prestige et de sa conscience, Sakharov deviendra le plus important dissident d’URSS(1). Son statu spécial, que l’on peut presque qualifier «d’intouchable», lui permettra de défendre plusieurs causes, dont des plus importantes: le respect des droits humains en URSS et la paix universelle. Alors que ses collègues dissidents sont emprisonnés dans les années 1960 et 1970, Sakharov se fait progressivement retirer ses privilèges, jusqu’à ce qu’il soit finalement exilé à Gorky en 1980 et interdit de tout contact avec l’extérieur pour avoir dénoncé la guerre en Afghanistan. C’est finalement son prestige et son importance pour le régime, liés à ses fonctions de scientifique, qui lui auront permis d’être le plus important critique du système soviétique. Son exil prend fin alors que Gorbatchev en personne l’invite à revenir à Moscou en 1987.

Sous Brejnev, de 1964 à 1982, les sciences sont fortement subventionnées et l’on permet des échanges avec les scientifiques américains et européens. Paradoxalement, c’est durant cette période d’apparente ouverture que le régime resserre son contrôle sur les scientifiques, multipliant les procès et les condamnations. Parallèlement, le régime offre privilèges et confort à ces mêmes scientifiques, privilèges qui sont retirés à la première infraction aux règles de conformité. Ce système «de la carotte et du bâton» s’avère très efficace pour contenir la dissidence. À un collègue à qui Sakharov demande de l’aide, celui-ci répond que, bien qu’il soutienne sa cause, il ne peut l’aider puisque ce faisant, il risque de ne jamais pouvoir voyager plus loin que l’Allemagne de l’Est.

L’effondrement

La communauté scientifique jouera un rôle de premier plan lors de la Perestroïka, cette période d’ouverture et de réformes démocratiques initiées par Gorbatchev en URSS. Si l’on est parfois porté à croire en une propension naturelle de la communauté scientifique en faveur de la démocratie, la réalité est toute autre lorsque l’Académie des sciences appuie implicitement le putsch raté de 1992 qui avait pour objectif de restaurer le pouvoir communiste en URSS. Sentant que le nouvel ordre démocratique n’allait plus soutenir les sciences, l’Académie des sciences se positionne implicitement en faveur d’un retour à l’ancien système. Notons que la position de l’Académie ne reflète pas celle de tous les scientifiques d’URSS (qui compte environ 1,5 millions d’individus, ce qui en fait la plus importante communauté scientifique au monde), mais bien celle de l’élite scientifique dirigeante, membre de la nomenklatura. Celle-ci profitait de l’appui considérable que lui apportait le système et s’en accommodait bien, ce malgré le manque de liberté dont elle était victime. Bien qu’importantes dans la prise de décision des scientifiques, les considérations démocratiques n’ont donc pas fait le poids contre la menace de compressions budgétaires et l’éventualité d’une perte de prestige.

Tensions entre savoir et pouvoir

Les tensions entre la communauté scientifique et l’État en URSS trouvent en partie leurs racines dans les contradictions inhérentes à la position d’un État qui essaie de se moderniser tout en restant autoritaire. La modernisation passe par la science et le savoir technologique qui deviennent sources de développement militaire et économique, dont l’État ne peut se passer. Dans le cas de l’URSS, l’incapacité à transformer les découvertes scientifiques en développement technologique, mis à part dans le domaine militaire, peut être résumée par cette blague russe: un membre du Parti communiste se présente dans une usine, comme cela se faisait souvent, pour discuter de la progression du socialisme en URSS et dit aux employés: «Bientôt camarades, chaque citoyen soviétique aura droit à son propre avion», ce à quoi un employé répond «c’est très bien, lorsque la file sera trop longue pour acheter le pain dans notre ville, nous pourrons aller le chercher dans une autre ville».
L’État soviétique nourrit et éduque une partie de la population pour que celle-ci puisse en échange produire et inventer au compte de l’État. Mais l’éducation et l’ouverture nécessaires à la création provoquent des tensions entre les bénéficiaires et le régime qui demeure rigide. La loyauté envers l’autorité étatique et le respect de l’orthodoxie ne sont pas les priorités de cette classe éduquée dont l’activité professionnelle requiert bien souvent une connaissance et une ouverture envers les pays étrangers. Cette connaissance implique de se familiariser avec d’autres systèmes de valeurs, potentiellement déstabilisants pour un État prônant l’orthodoxie. Les scientifiques soviétiques dissidents se percevaient comme un intermédiaire entre l’État et le peuple, à la défense de ce dernier, dans le même esprit que l’intelligentsia à l’époque tsariste: celui d’une élite détentrice d’un devoir moral envers le peuple.

Notes

(1) Plusieurs se demandent sûrement comment l’inventeur de la Bombe H pour l’URSS peut être considéré comme la «conscience» de l’URSS. Sa justification pour participer au projet nucléaire est simple: le monde sera plus sécuritaire s’il y a la parité nucléaire. De même, la justification des scientifiques américains en faveur du développement de la bombe était la crainte que l’Allemagne nazie développe la bombe.

Bibliographie

Andrei Sakharov, Mémoires, Paris, Éditions du Seuil, c1990. Traduit du russe par Alexis et Wladimir Berelowitch.
Graham R. Loren, What Have We Learned About Science and Technology from the Russian Experience? Standford, Stanford University Press, 1998.

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Commentaires

One Response to “Science et pouvoir en URSS”

  1. Maroussia
    septembre 9th, 2012 @ 16:19

    Bonjour,
    Vous écrivez que
    « L’Académie des sciences appuie implicitement le putsch raté de 1992 » – pourriez-vous s’il vous plaît indiquer une source de cette affirmation?
    Par ailleurs le putsch a eu lieu en août 1991 et non en 1992.

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