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D’après Foucault. Une note de lecture(1)

Publié le 15 octobre, 2008 | Pas de commentaires
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Le livre(2), signé d’un historien et d’un philosophe de la génération d’après Foucault, rencontre les travaux du philosophe au début des années 1990 alors que l’Université française s’efforce, selon les auteurs, de l’éloigner ou de l’oublier, avec la ferme intention qu’il n’y ait, justement, aucun après Foucault.


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Ce silence sera inlassablement brisé par de rares intellectuels qui, «loin des tribunes et des chaires en vue» [p. 11], travaillent avec son oeuvre et la sollicitent sur des terrains inédits. Quelques universitaires, peu nombreux, serviront de passeurs et créeront les conditions d’un dialogue avec la génération d’après. Les auteurs citent Michelle Perrot, dans le champ historique, et Pierre Macherey, dans le champ philosophique. La voix de Foucault continue après sa mort à se faire fermement entendre, non pas d’un seul élan ou d’une seule portée, comme s’y emploierait une philosophie qui prétendrait faire école, mais sur le mode fragmentaire et démultiplié d’une pensée «produite pour servir des usages non définis par celui qui en est l’auteur […], d’une parole à user, à déformer, à faire grincer, crier » [p. 170].

Une pensée qui résiste

Dans les années 1990, cette pensée porte loin malgré le silence que l’Université lui oppose. Elle persiste, résiste. D’où lui vient cette force? C’est une pensée qui ne s’interrompt pas au moment où elle expose ses analyses, où elle livre éventuellement ses résultats, mais qui témoigne sans cesse de son processus [p. 65-66]. Foucault va recourir à la métaphore de la boîte à outils pour inciter ses lecteurs à extraire de son oeuvre les protocoles de pensée et les procédés de recherche auxquels lui-même s’est soumis et qui ont en quelque sorte «obligé» son propre travail. L’exercice de pensée auquel il s’est risqué prend la forme d’une invitation lancée à d’autres de s’exposer à leur tour – que cet «autre» appartienne à la génération suivante ou à une autre discipline, qu’il agisse dans un champ qui n’est pas spécifiquement intellectuel mais militant ou professionnel. S’il défend le caractère fécond de sa démarche, c’est avec le souci que d’autres s’y essaient également, qu’ils se saisissent d’un protocole de travail pour affronter des questions différentes, qu’ils le reconduisent et en renouvellent l’expérience. Cette invitation, Foucault se l’est en premier lieu adressée à lui-même. Comme le souligne Philippe Artières, «il y a chez lui un refus de donner à voir la couture des textes, mais un véritable désir de donner à lire le geste, le mouvement qui les produit, celui qui anime son travail». Foucault écrit ainsi qu’il :

n’y aurait peut-être pas de sens à se donner le mal de faire des livres s’ils ne devaient apprendre à celui qui les écrit ce qu’il ne sait pas, s’ils ne devaient le conduire là où il ne l’a pas prévu, et s’ils ne devaient lui permettre d’établir à lui-même un étrange et nouveau rapport. La peine et le plaisir du livre est d’être une expérience(3) [p. 175].

Travailler avec Foucault, ce n’est pas s’inscrire dans une continuité, encore moins dans une filiation, mais c’est véritablement lui emboîter le pas et renouveler en tant que lecteur l’expérience qu’il s’est accordée lui-même en tant qu’auteur, quitte à ce que cette expérience reparcourue avec lui entraîne le lecteur à penser au-delà de lui, en ouvrant de nouvelles questions ou en investiguant d’autres objets. Serait-ce excessif de dire que sa pensée se laisse le mieux connaître au moment où, paradoxalement, elle «échappe» déjà au texte qui lui a donné forme? Au moment où elle se déprend d’une argumentation constituée pour être aussitôt remise au travail, reprise à nouveau compte? Qu’elle n’offre pas de meilleur accès que sous la forme des «prolongements qu’elle autorise» [p. 95]? Elle en devient d’autant plus exigeante envers ses lecteurs. Peut-être plus que d’autres, la philosophie de Foucault «oblige» son lecteur. En effet, accéder à sa pensée revient à la reparcourir, à tracer en elle de nouvelles expériences de travail, loin d’une appropriation en extériorité en forme de commentaire, ainsi que l’impose si souvent l’exercice académique.

D’après Foucault est constitué d’une quinzaine de textes qui alternent les signatures des deux auteurs. Chaque chapitre constitue comme tel une pleine expérience de travail. Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville nous donnent à voir comment ils ont appris à penser avec Foucault. Et penser avec lui, c’est à la fois prendre la pleine mesure de ses écrits, à la fois mettre au travail sa pensée à partir de nouveaux questionnements. L’ouvrage est séduisant, car il se construit dans ce double mouvement: dans le moment même où Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville mènent une discussion exigeante et fructueuse de plusieurs thèses du corpus foucaldien, ils nous éclairent sur leurs propres recherches philosophiques et historiques. En cela l’ouvrage est très foucaldien. Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville prouvent par leur livre combien sa pensée est indissociable des multiples devenirs que ses lecteurs construisent à partir d’elle.

En ouverture de leur livre, les auteurs soulignent à quel point sa boîte à outils va nourrir, à son début, la réflexion et l’action du mouvement de lutte contre l’épidémie du SIDA. Elle contribuera à cartographier les enjeux de pouvoir/savoir qui constituent le coeur de la relation de soin et qui se ramifient dans l’ensemble de la société, en lien avec les politiques sanitaires, la recherche médicale et l’industrie pharmaceutique [p. 12]. Elle favorise aussi un déplacement de l’attention politique, qui, historiquement, dans la foulée des luttes des années soixante et soixante-dix, se porte principalement du côté des exploités et des opprimés et que Foucault invite à redéployer en prenant en compte le point de vue des silencieux et des marginalisés – en fait le point de vue des gouvernés, tous ceux dont la parole se fait entendre dans leur face à face avec le pouvoir – dans leur confrontation à lui [p. 236]. Sa présence intellectuelle a quelque chose d’une «évidence» dans la lutte des sans-papiers et, ultérieurement, dans les multiples mouvements des «sans».

Qu’est-ce qui construit cette «évidence»? Cette interrogation nous entraîne au coeur de la constitution conceptuelle et méthodologique qui spécifie sa philosophie et nous fait rencontrer également sa posture d’intellectuel, la façon dont il conçoit son intervention en tant que philosophe. L’ouvrage de Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville nous aide à déchiffrer cette «évidence foucaldienne», cette présence insistante, pressante, au coeur des résistances et luttes contemporaines.

Foucault diagnosticien

Foucault souligne l’indignité qu’il y a à déposséder les individus de leur parole, à parler pour eux ou à leur place [p. 90, p. 273]. Il s’oppose à ceux qui font profession de parler pour les autres (l’intellectuel engagé, dans son acception historique) ou à ceux qui font politique de parler à la place des autres (une conception militante «classique»). Il récuse tout autant la position de l’expert qui prétend donner à ses choix une valeur de vérité et qui mobilise, en droit, ce discours de «vérité» afin de modeler l’action ou l’opinion de ses interlocuteurs. Foucault se tient donc très éloigné de toute position qui tend à priver les protagonistes d’une situation de la parole qu’ils sont en capacité de prendre, de l’intérieur de cette situation et en réaction à elle. À ses yeux, rien ne justifie que l’intellectuel s’arroge un privilège de lucidité ou de «vérité». Sa critique n’est jamais prophétique (énoncer la vérité d’un avenir, au détriment des multiples devenirs que les protagonistes peuvent explorer ou expérimenter) ni démystificatrice (énoncer la vérité du présent en disqualifiant le point de vue des protagonistes au motif qu’il serait le simple reflet de leur aveuglement ou de leur fausse conscience). Foucault a caractérisé son rôle comme celui d’un diagnosticien:

«Le rôle de la philosophie n’est pas de découvrir des vérités cachées, mais de rendre visible ce qui précisément est visible, c’est-à-dire [ainsi que l’écrit Foucault] de faire apparaître ce qui est si proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le percevons pas» [p. 29-30].

[Ses travaux] ont la même visée : diagnostiquer ces forces qui constituent et agitent notre actualité» [p. 29-30]. Le diagnostic contribue à faire émerger, dans une situation donnée, les points de tension et les lignes de force, les fractures et les ouvertures. Il ne peut donc pas se pratiquer par le dessus, en surplomb, mais dans les «intervalles» de la situation elle-même, à l’endroit où les relations de pouvoir/savoir agissent et frappent, à l’endroit où il devient donc possible de les sentir et de les remettre en cause, de les percevoir et de les critiquer [p. 69]. Foucault inaugure donc une pratique du savoir qui s’inscrit dans une situation et, en même temps, parvient à la problématiser – une pratique du savoir qui se montre extraordinairement attentive «aux idées qui émergent, aux modes de vie qui s’inventent, aux savoirs les plus fragiles» [p. 246]. S’il marque son intérêt pour une situation c’est pour les tensions qu’elle révèle, les conflits qu’elle sous-tend, les cassures qu’elle provoque. Réussir à cartographier ces lignes de rupture ou ces points d’émergence, de surgissement. Ne pas rabattre cette expérience sur du singulier, mais prendre la mesure de l’entreprise de rapport/savoir dont elle est partie prenante et qui la constitue [p. 23]. Telle est l’ambition du diagnosticien.

Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville nous font donc découvrir sous différentes facettes un Michel Foucault diagnosticien, dont il donne à voir le travail dans des contextes de recherche et d’intervention très divers, lors de son séjour en Iran ou en soutien à des réfugiés politiques mais également dans son approche de l’archive.

Prise de parole

Cette posture du diagnosticien oblige l’intellectuel à reconsidérer en profondeur le rapport qu’il entretient avec les situations ou les expériences qui motivent son questionnement: l’expérience historico-politique n’est pas constituée en objet de l’investigation mais en «centre de perspective» à partir duquel le travail d’enquête va être conduit. Autrement dit, le diagnostic n’équivaut pas à un savoir «à propos d’une situation», mais à un savoir qui s’élabore du point de vue d’une situation, pour ce qu’elle réserve comme lignes de fracture et de tension, comme lignes constituantes, et pour l’opportunité qu’elle accorde de dresser une cartographie des savoirs/pouvoirs à l’oeuvre. Le diagnosticien construit avant tout un rapport d’opportunité(4) à la situation:

«On pourrait montrer, de ce point de vue, que l’exercice de Surveiller et punir est, sur bien des aspects, analogue à celui que Foucault mettait en oeuvre dans l’Histoire de la folie, en écrivant une histoire de l’asile « du point de vue » de Nietzche, Artaud ou Roussel. Dans les deux cas, l’exercice consiste à prendre appui sur une expérience, non unitaire ou synthétique, mais au contraire hétérogène et disjonctive, et à en faire non l’objet de l’enquête, mais le centre de perspective depuis lequel les catégories de cette enquête même vont être élaborées et distribuées» [Mathieu Potte-Bonneville, p. 117].

Dans un autre contexte – l’intervention de Foucault en soutien d’un réfugié politique – Philippe Artières met en lumière un procédé similaire.

Foucault «intervient lorsqu’un individu est menacé et, à partir de cette existence menacée, il dresse la cartographie de cette menace; à chaque fois, une cartographie historico-politique […]. C’est l’esquisse d’une généalogie de l’État moderne qu’il veut dessiner; une esquisse dont le point d’arrivée est précisément la société qui se dévoile avec l’affaire Croissant»(5) [p. 200].

Cette visée propre au travail du diagnosticien permet aussi de mieux comprendre l’attachement que porte Foucault, par-delà des motifs éthiques ou politiques, à la parole des individus protagonistes d’une situation.

Dans la mesure où l’irruption de forces et l’émergence d’idées sont au centre de l’attention de Michel Foucault diagnosticien [p. 41, p. 246], il est logique que sa vigilance théorique et politique se porte sur les processus de subjectivation inhérents à une situation, sous la forme, en premier lieu, de la prise de parole. Et cette prise de parole aura d’autant plus de pertinence et de portée pour le diagnosticien qu’elle sera respectée pour ce qu’elle est, pour les perspectives qu’elle inaugure, les contradictions qu’elle incorpore ou les enjeux qu’elle dessine. En se mettant à l’écoute de cette parole ou, mieux, en soutenant son émergence, le philosophe réunit les meilleures conditions pour cheminer dans son travail de diagnostic. La prise de parole ouvre l’accès à la situation. Mieux encore, elle contribue à ouvrir la situation comme telle: elle provoque, bouscule, interpelle et, en cela, renvoie la situation au processus qui la traverse et la constitue, en premier lieu les entreprises de pouvoir/savoir. C’est donc en s’exposant à cet événement que représente la prise de parole que le philosophe exerce pleinement son travail de diagnosticien.

D’après Foucault offre avant tout un parcours de lecture, un parcours à la rencontre de Foucault au travail; en diversifiant les approches, l’ouvrage permet de mieux cerner cette fabrique de philosophie qui lui est spécifique: ce souci de la cartographie des situations et des expériences, cette attention à la prise de parole, jamais rabattue sur un singulier, cette vigilance sur l’en-dessous des réalités historico-politiques, là où surgissent de nouvelles forces. Chaque texte en soulève une facette et l’ensemble des textes compose, non pas un portrait de Foucault, mais un paysage foucaldien dans ce qu’il a nécessairement de contrasté.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

(1) Cette note de lecture est une version abrégée. Le texte intégral est disponible sur le site de l’auteur: http://www.le-commun.fr/index.php?page=d-apres-foucault.
(2) Les passages en italiques sont des citations de Michel Foucault reprises de l’ouvrage de Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville.
(3) Un rapport d’opportunité qui n’est pas, pour nous, un opportunisme mais une relation dynamique entretenue avec une situation dans l’optique de prendre en compte les enseignements qu’elle réserve, les perspectives qu’elle esquisse.
(4) Du nom de l’avocat allemand qui défend les membres de la Fraction Armée Rouge et qui demande, le 11 juillet 1977, l’asile politique à la France. La justice française rejette la demande et décide son extradition vers l’Allemagne. Une forte mobilisation des «intellectuels de gauche», en soutien de l’avocat, s’en suivra.
(5) D’après Foucault (Gestes, luttes, programmes), (2007), Artières P., et M., Potte-Bonneville, Édition Les prairies ordinaires, Paris.

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