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Excès d’humanitaire? Réflexion sur les ONG au Cambodge

Publié le 15 août, 2008 | 4 commentaires
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L’expression «excès d’humanitaire» se présente peut-être à première vue comme un malhonnête oxymore. Une année passée au Cambodge, pourtant, a éveillé en moi certains doutes sur les bienfaits de la présence excessive d’ONG et a levé le voile sur les multiples conséquences sociales d’une coopération internationale disproportionnée.

 Teethbrushing Education
Maryquest8, Teethbrushing Education, 2006
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En tant que pays post-conflit et sous-développé, l’un des plus pauvres de la région du Sud-Est asiatique, le Cambodge semble tout désigné pour recevoir une myriade d’organisations non gouvernementales (ONG) venues contribuer au développement de ce pays aux institutions politiques instables, à l’histoire récente violente, à la corruption endémique(1) et à la pauvreté flagrante.

Le Cambodge a cette particularité d’attirer plus que partout ailleurs les ONG. Le ministère de l’Intérieur cambodgien rapporte que plus de 1500 ONG sont enregistrées au Cambodge. Il est de plus difficile d’évaluer le nombre d’organisations ayant entrepris au pays des activités sans s’être préalablement rapportées au Ministère. Ce nombre élevé fait de ce petit pays de 14 millions d’habitants l’un des pays avec la plus forte concentration d’ONG proportionnellement à sa population. La grande majorité d’entre elles a la capitale pour siège social et concentre leurs activités dans la région de Phnom Penh, laissant sous-représentées les régions rurales du Cambodge où se concentre plus de 80% de la population.

En 1992, le Cambodge voyait débarquer la mission des Nations Unies UNTAC (United Nations Transitional Authority in Cambodia) qui avait pour tâche d’appliquer les Accords de Paris (signés en octobre 1991). Ces accords mettaient fin à l’occupation vietnamienne, qui datait de la fin de la période des Khmers rouges en 1979, et marquait le début d’une transition démocratique. Dans l’année qui a suivi, le nombre d’ONG est passé d’une vingtaine à près de 150(2) et n’a ensuite cessé de croître. L’absence d’institutions politiques actives et engagées envers le développement de leur propre pays a laissé un vide certain dans les différents domaines sociaux, vide que d’innombrables ONG sont venues combler. Bref, une véritable NGO fever a atteint le Cambodge. Les droits de l’homme, la réhabilitation physique des victimes de mines anti-personnelles, les droits des femmes, la violence domestique, l’aide juridique et les questions environnementales sont autant de domaines où les ONG prennent malgré elles le relais d’un gouvernement affairé davantage à outrepasser ses obligations sociales qu’à les remplir.

Si cette omniprésence d’ONG dans ces différents domaines sociaux apparaît assurément indispensable dans un pays où l’État brille le plus souvent par son absence, elle porte néanmoins son cortège d’effets négatifs. À moyen terme, une dépendance envers les ONG s’est développée et celles-ci sont parfois perçues comme une véritable panacée par les Cambodgiens. Les attentes envers elles sont très élevées.

Baraign: l’évocation d’un néo-colonialisme?

L’évocation du concept de néo-colonialisme pour dépeindre le travail des ONG pourrait paraître à certains être une exagération, mais l’image demeure intéressante pour les fins de l’analyse du contexte cambodgien. Sur le plan sémantique, notons qu’au Cambodge, un étranger est appelé Baraign en khmer, qui signifie en même temps français. Cette évocation imagée et historique du passé colonial de l’Indochine nous rappelle la mince ligne qui sépare les humanitaires des colonialistes. À certains égards, le Cambodge s’apparente à un vaste laboratoire du développement où se succèdent des troupeaux éphémères de jeunes professionnels peu expérimentés venus lancer leur carrière internationale. Ces mandats à court terme semblent ajouter à l’instabilité déjà inhérente à de nombreuses sphères d’activités. Dans de telles conditions, il semble légitime de se demander si la présence immodérée d’étrangers est véritablement un atout au développement ou si elle ne plonge pas la population dans un perpétuel état de fragilité et de vision à court terme.

Le Cambodge, il est vrai, est un pays où l’éducation est déficiente et où la classe intellectuelle a été décimée par le bref mais néanmoins très meurtrier régime des Khmers rouges(3). De nos jours, l’éducation universitaire demeure un privilège dont ne peut se prévaloir qu’une infime proportion de la population. En ces circonstances, la participation des étrangers apparaît comme une nécessité. La question est moins de savoir si le Cambodge a besoin des ONG que de trouver un équilibre viable dans ce vaste monde de l’humanitaire cambodgien.

Pour la cause ou l’argent?

Nombre de Cambodgiens rêvent d’un boulot dans l’une des nombreuses organisations. Sous-jacent à ce désir de travailler pour une ONG, on ne trouve pourtant pas forcément celui de participer au développement du pays ou de défendre une cause. Les ONG représentent une opportunité d’emploi très avantageuse au Cambodge. Les salaires y sont parmi les plus élevés tous domaines confondus, hormis celui de la très lucrative corruption. Il peut atteindre de trois à quatre fois le salaire moyen. Si les maigres salaires octroyés aux policiers et bureaucrates constituent très certainement un important vecteur de la corruption endémique qui afflige le pays, ils semblent aussi expliquer en partie l’engouement «humanitaire» des Cambodgiens.

Attirés davantage par les salaires élevés et l’opportunité d’économiser en vue d’autres projets de vie ou de carrière, les Cambodgiens semblent parfois adopter l’argent avant la cause et rêvent de projets futurs moins socialement engagés. Si certaines ONG semblent échapper à cette situation et se composent d’un personnel dont le dévouement est indiscutable, la plupart se présentent plus souvent qu’autrement comme une opportunité économique plutôt que sociopolitique. Si cette motivation n’empêche pas que le travail soit effectué de manière efficace, il n’est pas clair qu’il en résulte la construction d’une société civile assez forte pour assurer sa propre survie dans l’hypothèse où les ONG et nombreux expatriés au Cambodge auraient à se retirer subitement du pays.

Un autre effet pervers de cette situation est que le secteur de l’aide au développement est susceptible d’engendrer, si ce n’est pas déjà le cas, un véritable drainage de cerveaux, qui ont tendance à adopter la voie humanitaire avant celle de la politique et des affaires. Si les ONG sont indiscutablement une composante importante du système politique, il n’en demeure pas moins qu’elles ne sont pas le politique.

Moins d’argent…

Plus de 50% du budget du Cambodge dépend de l’aide extérieure(4). En juin 2007, ce sont plus de 690 millions de dollars américains qui ont été octroyés au Cambodge par les pays donateurs. Parallèlement à cette aide étatique, se trouve accordée aux organisations de la société civile une aide qui a tendance à décroître avec les années. La Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement, signée en 2005, préconise que l’aide au développement soit désormais orientée davantage vers les États, et ce, au détriment de la société civile. Il va sans dire que la compétition pour l’obtention des fonds s’en trouvera certainement grandie, et s’imposera peu à peu comme une toile de fond permanente sur la grande scène de la coopération internationale.

Le règne de la confusion?

La présence trop nombreuse d’ONG au Cambodge et l’absence de régulation de celles-ci engendrent de la confusion. La définition même d’organisation non gouvernementale connaît des dérives: si, au Canada, une ONG est par définition un organisme à but non lucratif voué à une cause sociale, certaines écoles privées au Cambodge ont le luxe d’être enregistrées comme ONG, bien que l’objectif déclaré soit celui d’engendrer des profits. Malgré la confusion qui règne au sein du monde des ONG, la régulation de leurs activités par l’entremise d’une loi est perçue par plusieurs comme une tentative de la part de l’État de contrôler leur travail et, surtout, de les restreindre. La nature autoritaire du gouvernement cambodgien aurait tendance à suggérer que ces appréhensions sont fondées. Retour, donc, dans ce cul-de-sac humanitaire.

Conclusion: un portrait pas complètement noir

Ce qui apparaît a priori comme une véritable diatribe sur le travail des ONG se veut en réalité un travail de réflexion sur les effets négatifs de «l’excès d’humanitaire» dans ce pays fragile qu’est le Cambodge. Une réflexion qui, je le souhaite, met en lumière une facette de la coopération et de la gestion de ce domaine qu’est l’humanitaire. Je suis consciente de correspondre au portrait de la jeune expatriée à court terme, de la jeune professionnelle inexpérimentée. Consciente, aussi, d’avoir été un engrenage de plus dans cette machine que je critique. Loin de ne plus croire aux bénéfices de la présence et du travail des ONG, je poursuis maintenant mon travail auprès d’une organisation non gouvernementale au Vietnam. Je garde en mémoire des exemples inégalables de dévouement chez de nombreuses personnalités au Cambodge. Je demeure convaincue que les ONG constituent une composante essentielle du développement et un atout incomparable à la construction d’une société civile digne de ce nom, une contrepartie nécessaire au politique, particulièrement dans les pays à la corruption endémique et à la démocratie chancelante. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer le Cambodge sans ONG. Un défi s’impose pourtant à ces dernières: le défi de leur organisation en un groupe qui saurait être le moteur d’une société civile cambodgienne pour l’instant fragile, voire absente. Il demeure important de se pencher sur les conséquences sociales de la présence d’ONG; car ce n’est pas le travail des ONG que je critique ici, mais plutôt l’impact de leur nombre trop important que je tente de dépeindre. Parce que trop, c’est comme pas assez…non ?

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Le Rapport mondial sur la corruption réalisé annuellement par l’organisation Transparency International classe le Cambodge 151e sur près de 163 pays étudiés (2006). Ces résultats en font le pays le plus corrompu de l’Asie Pacifique après le Myanmar, tel que le souligne la Commission asiatique des Droits de l’Homme dans un communiqué de presse émis le 27 février 2008. Sources: Asian Human Rights Commission Statement: http://www.ahrchk.net/statements/mainfile.php/2008statements/1396/; Transparency International, Rapport Mondial sur la Corruption 2007: http://www.transparency.org/publications/gcr/download_gcr/gcr_french_2007.
2. Voir entre autres les articles de François Ponchaud et de Claire Moucharafieh «Les méfaits de l’aide internationale au Cambodge» (Oct.1994; http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fiche-premierdph-1761.html) Dès 1994, François Ponchaud soulevait l’importante question des méfaits de la présence d’ONG au Cambodge et des disparités que cette omniprésence engendre.
3. Le régime des Khmers rouges a dirigé le pays entre 1975 et 1979. Entre 1,7 et 2 millions de Cambodgiens sont morts au cours des quatre années du régime, ce qui représente près d’un quart de la population pendant cette période. Pour plus d’informations, il est possible de consulter le site du Cambodian Genocide Program de l’Université Yale: http://www.yale.edu/cgp/
4. Human Rights Watch, «Cambodia: Donors Must Hold Government Accountable», June 15th 2007 [en ligne] <www.hrw.org/english/docs/2007/06/15/cambod16195.htm>, page consultée le 15 mars 2008.

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Commentaires

4 Responses to “Excès d’humanitaire? Réflexion sur les ONG au Cambodge”

  1. maxime guérin
    juin 14th, 2012 @ 05:11

    2006: l’Association contre la Mutilation des Enfants décerne son prix littéraire à Mlle Sabine Tranin pour son essai « Les ONG occidentales au Cambodge, la réalité derrière le mythe » paru aux éditions L’Harmattan.

  2. Eric W
    novembre 26th, 2012 @ 15:05

    Merci pour cette réflexion qui cherche la bonne voie par la recherche d’une balance saine et non la critique arriviste. Toute idée sociale je le crois ne peux naitre que d’un concept fertile donc forcément positif et non de grosse éclaboussure, à moins de causer une révolution brutale, la pire des choses. Vos idées méritent une grande participation des actifs impliqués. Difficile de dire ce qu’aurais été le Cambodge aujourd’hui avec une aide extérieure minimale. Supposez un instant, pour mieux cerner certaines idées, purement hypothétiquement que le peuple de Corée du Nord soit d’un jour à l’autre « libéré » de la main de fer de son dictateur et de sa suite sans conflit majeur. L

  3. Eric W
    novembre 26th, 2012 @ 16:30

    Merci pour cette réflexion qui cherche la bonne voie par la recherche d’une balance et non la critique arriviste. Toute idée sociale je le crois ne peux naitre que d’un concept fertile donc forcément positif et non de grosses éclaboussures. Vos idées méritent une grande participation des actifs impliqués. Difficile de dire ce qu’aurais été le Cambodge aujourd’hui avec une aide extérieure minimale. Supposez un instant, pour mieux cerner certaines idées, purement hypothétiquement que le peuple de Corée du Nord soit d’un jour à l’autre « libéré » de la main de fer de son dictateur et cela sans conflit majeur. Supposez encore que la Corée du Sud n’existait pas sinon la suite à donner à cette affaire serait évidente par analogie avec l’Allemagne à la chute du mur entre RFA et RDA. Donc La corée du Nord seule subitement ouverte au monde. Envahie par des centaines d’ONG. Exposée à un monde basé sur la consommation et la recherche du profit. Quelles seraient les chances pour ce pays de garder son identité culturelle et de construire des institutions sociales et politiques autonomes en balance avec son identité ethnique millénaire et sa culture. Aucunes. En quelques années le pays serait méconnaissable et absorbé, par le corporatisme oligarchique anglo saxon dominant et son peuple transformé en esclave du corporatisme extérieur. On n’intervient pas dans une biosphère sans bouleverser les balances. C’est l’esprit du profit qui domine la mondialisation ce fléau terrible et silencieux du XIX siècle apporté par la technologie. Pour le cambodge l’effet positif des ONG est indéniable mais le revers est probablement comme vous l’avez souligné d’empêcher de vrais progrès structurels intérieurs de la société et la naissance d’une force politique Khmer aux intérêts Khmers et d’une unité plus forte s’opposant à la corruption et les attraits de biens de consommation extérieurs SUV, gadgets ostentatoires et autres Iphones. Pourtant il n’y a pas de chemin facile à prendre dans la reconstrution après les ravages que l’on sait. Mais si l’histoire est représentative on peut etre optimiste. Tant que la culture khmer existe sans etre diluée le pays peut se reconstruire de lui meme avec le temps. Un autre coté positif est la diversité nationale des ONG non limitées à quelques pays dominateurs qui seraient tentés d’imposer leur modèles de penser et leur culture (surtout le modèle anglais extremement ego-centré et unilatéral, fortement centré sur sa maitrise du financier, une autre danger la chinese invisible qui travaille sous les tables). Le défunt roi père Sa Majestée Shihanouk Norodi était je crois un visionaire actif toute sa vie, initiateur et plébisciteur de l’aide d’une multiplicité de nations extérieures pour éviter de tomber sous l’emprise unique d’aucune d’elles, cet esprit à certainement mieux que tout autre préservé l’identité du Cambodge. Il n’a pas empêché cependant son plus grand malheur que l’on sait mais a été la clé meme de la longévité de son royaume. C’est le début d’une réponse à la question des ONGs. Réduire leur nombre en balançant leur diversité nationale pour éviter tout monopole par un seul groupe réduit. La présence des agences de la France, du Canada, du Japon, de l’allemagne, des états unis, de la Corée et de la Chine (?) au Cambodge est une bonne chose sur le moyen terme et leur retrait au moyen terme désirable.

  4. Guillaume
    juin 11th, 2013 @ 05:07

    Je n’ai lu qu’en diagonale cet article mais sur le postulat je suis assez d’accord. Il y a trop d’ONG au Cambodge qui sont là non pas pour les cambodgiens ou pour le Cambodge mais pour ceux qui instituent l’ONG à savoir les Barang.

    il y a des ONG sur tout maintenant, une récente porte sur le devellopement du Rugby au Cambodge et arrive à soulever des fonds assez importants…. sérieusement ? Est-ce là la priorité de ce pays ?

    En poussant la réflexion un peu plus loin, est-ce que nous, Barang, qui intervenont de près ou de loin dans la société cambodgienne en vue de « l’aider » à se developper, sommes nous légitime dans cette mission que l’on s’est soit même attribué ?

    tout comme les CETC, nous estimons que ce pays a besoin de notre aide et nous le mettosn sous perfusion, et c’est bien là encore un comportement colonialiste que de croire que nous pourrons « éduquer » les khmers. Qui sommes nous pour juger ainsi ? Quelle est notre vision pour pouvoir à ce point faire de l’ingérence ?

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