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L’interventionnisme militaro-humanitaire: un impérialisme?

Publié le 1 octobre, 2008 | 1 commentaire
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La participation canadienne à l’intervention militaro-humanitaire en Afghanistan soulève de nombreux débats dans lesquels cette intervention est parfois qualifiée d’invasion impérialiste.


NMG RIR_Collective, « We Won’t Fight Your
Imperialist War » Sticker Los Angeles

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L’interventionnisme «militaro-humanitaire» fait les manchettes de l’actualité internationale depuis plus d’une quinzaine d’années déjà et occupe une place prédominante dans les discussions récentes sur l’impérialisme. Le détour par les notions d’empire et d’impérialisme nous permet d’expliciter ces enjeux et de considérer l’interventionnisme contemporain sous l’angle d’un impensé impérialiste de la globalisation.

Imperium, empire et impérialisme

Plus qu’une question d’exploitation économique, d’extraction de ressources naturelles, de contrôle territorial ou de puissance militaire, un empire est avant tout une organisation juridico-politique qui s’étend hors de ses frontières pour intégrer d’autres entités sociétales sous son autorité. Son existence est supportée par une idéologie civilisationnelle, à prétention universelle, et ses actions sont généralement justifiées par une philosophie concernant autant les relations de sociabilité minimale entre les individus que la moralité des relations entre États. La représentation du monde qui s’en dégage s’explicite alors dans un ordre géopolitique hiérarchisé entre territoires aux statuts divers (provinces impériales ou libres, États-clients, protectorats, colonies) selon l’identité nationale, ethnique, religieuse ou, dorénavant, selon la solvabilité financière, le système politique et le respect des droits humains.

Le terme empire provient du mot latin imperium qui signifie «domination souveraine effective(1)». Alors que l’imperium est une prérogative de commandement et de juridiction, l’empire est une structure juridico-politique et l’impérialisme est une «tendance favorable au régime impérial(2)», soit un ensemble de pratiques d’expansion et de domination. Sans être un empire, un État peut être qualifié d’impérialiste à l’aune de sa volonté d’expansion territoriale, d’exploitation économique ou, encore, de contrôle direct ou indirect des peuples.

Il existe bien sûr de nombreuses différences entre l’impérialisme colonial du XIXe siècle et l’impérialisme post-colonial naissant à la fin du XXe siècle. N’étant plus qu’une seule question d’économie politique, ce «nouvel impérialisme» serait directement relié à la formation de blocs continentaux(3) par des accords politiques, commerciaux et financiers, ou encore par des traités de coopération et de sécurité supranationale(4). Il ne reposerait plus sur une conception centre-périphérie, mais sur une représentation du monde en cercles concentriques selon le respect des droits de l’Homme, de la démocratie et du libéralisme. Il ne s’appuierait plus sur une représentation raciale ou civilisationnelle de l’humanité, mais sur une vision du «tout inclus» dans un multiculturalisme «essentialiste». Sa gestion impliquerait non seulement une «bureaucratie des experts», mais une capacité de contrôle des nouvelles technologies de l’information et des communications dans une économie de services dont le moteur est le capitalisme financier(5). Enfin, son expansion ne tiendrait plus d’une conquête de territoires «libres», mais serait plutôt le résultat de la capacité d’ingérence dans un monde composé d’États-nations souverains.

De la globalisation émanerait une nouvelle réalité impériale issue des interactions entre États(6), à laquelle s’ajouterait la combinaison de la capacité de projection militaire, de la puissance expansive du capitalisme financier et des technologies d’information et de communication. Dans ce cadre, la pratique de l’interventionnisme résulterait d’un partage de l’imperium étatique avec des corporations et des organisations internationales, publiques ou privées, et une nuée d’acteurs «porteurs de normes(7)».

C’est dans cette perspective générale que nous pouvons considérer l’interventionnisme comme un impensé impérialiste. Soutenu par l’idéal d’une vision universaliste de l’Humanité reproduisant une hiérarchisation entre les peuples et les États-nations, l’interventionnisme serait cependant moins un mécanisme de domination directe et d’exploitation forcée que de surveillance et de contrôle du «système mondial».

L’interventionnisme contemporain

Le paradigme de l’intervention militaro-humanitaire fait ses premiers pas sur la scène internationale au cours des années 1990. Dans un premier temps, la conjugaison de l’assistance humanitaire et de l’intervention militaire provient de la volonté de sécuriser les couloirs acheminant l’aide aux populations victimes des conflits. Cependant, avec l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999, ce type d’intervention est devenu une modalité affirmée de la politique extérieure des pays occidentaux. Reposant sur la légitimité de l’«urgence», des «droits humains» et de la «reconstruction» comme prétextes pour appliquer une politique d’ingérence, celui-ci se caractérise avant tout par ses visées politiques.

À la différence d’une guerre, c’est-à-dire d’un conflit militaire opposant deux États se reconnaissant mutuellement souverains sur leurs territoires nationaux respectifs, la pratique de l’intervention se définit comme l’ingérence d’un pays dans les affaires internes d’un autre pays et ce, dans le but d’en influencer la régulation, la reproduction ou encore afin d’assurer la transformation de la structure du pouvoir, ce qui implique généralement des actions coercitives – économiques, militaires ou juridiques(8).

Le concept d’intervention «militaro-humanitaire» sous-entend l’idée du droit d’ingérence. Critiqué par Philippe Ryfman comme «un retour du refoulé colonial et de la politique canonnière(9)», il n’existe ni article ni résolution concernant un «droit d’ingérence» dans la Charte des Nations Unies, mais plutôt, d’un côté, un devoir d’assistance humanitaire et, de l’autre, un droit de légitime défense. Et puisque dans le cadre onusien toute intervention ne peut se réaliser qu’avec l’accord du Conseil de Sécurité ou de l’État qui la subit, toute ingérence ne peut se justifier que par sa dimension humanitaire.

Dans sa lecture de l’évolution des droits de la guerre du XVIe au XVIIIe siècles, Richard Tuck suggère que le principe d’une intervention militaire supportée par une justification «humanitaire» prend son essor dans la pensée humaniste dont les débats au sujet d’une morale minimale entre les individus servaient, entre autres, à justifier la prise de terre des empires européens lors des conquêtes du Nouveau monde, tout en restant conforme à la Loi divine ou au droit naturel(10). Selon Éric Dachy, le droit d’ingérence humanitaire actuel que s’arrogent les grandes puissances semble n’être qu’une «[…] justification morale donnée à l’usage, et au non-usage, de la force de celui qui le détient.(11)» C’est dire alors que la guerre, par l’argument humanitaire, est signe d’une régression à l’âge des empires(12). Cet état de fait est connu des acteurs humanitaires. Comme le souligne l’avocat activiste David Kennedy:

«La porosité du vocabulaire des droits humains implique que les interventions et les exercices de l’autorité de l’État qu’il légitime ont plus tendance à favoriser les intérêts politiques que son agenda d’émancipation.(13)»

L’intervention tendrait alors à apparaître comme un instrument de gestion interne d’une politique internationale globalisée. Aux mains des grandes puissances occidentales, cette action servirait plus à la consolidation et à l’expansion d’un projet néolibéral de globalisation qu’à la protection de vies humaines menacées.

Toutefois, l’appareil militaire n’est qu’un instrument parmi une multitude d’autres outils. Nous devons considérer la dynamique qui se développe entre les organisations publiques et privées, nationales, internationales ou transnationales, et les corporations multinationales devenues, sur la scène internationale, des acteurs légitimes au même titre que les États. Ainsi, l’imposition et la reproduction d’une structure capitaliste néolibérale globale se réaliserait, entre autres, par l’intervention, concertée ou non, d’organisations telles que le FMI, l’OMC, la Banque Mondiale, l’OTAN ou l’ONU et ses différentes agences, le Conseil de l’Europe et l’OSCE, comme nouveaux détenteurs du contrôle sur un espace stratégique, principalement la société civile et les institutions locales. Ajoutons à cela le recours récurrent à des joint-ventures(14) civiles et militaires tels que les bureaux ACM ou CMOC(15).

Orchestrant une transformation du rôle des États, des structures sociales ou des économies nationales, certaines catégories d’organisations semblent ainsi devenir des agents externes de régulation socio-économique du développement interne d’un pays. Les Balkans sont un exemple patent de l’interventionnisme comme modalité d’intrusion servant à modifier les interactions entre l’État, la société civile et le marché:

«Dans les Balkans post-communistes, […] l’idéologie de l’ingérence humanitaire se confond avec la réalité de l’intervention militaire, pour devenir une intervention humanitaire aux ramifications multiples, une colonisation de l’espace politique et social local. Celle-ci procède par opérations chirurgicales en neutralisant les zones qui peuvent l’être et en divisant […] la société locale entre ceux qui s’impliquent à différents degrés à ses côtés, et ceux qui sont rejetés en marge de l’idéologie et des pratiques du développement. Peu importe si cela modifie les relations de pouvoirs préexistantes et favorise l’émergence de nouveaux lobbies locaux. L’essentiel est que se substitue aux structures de pouvoir traditionnelles un réseau d’information connecté au réseau international et suffisamment flexible.(16)»

Insidieusement, l’interventionnisme tend ainsi à favoriser des processus de catégorisation identitaires entre les groupes sociaux, par exemple lors de la redistribution de l’aide ou encore par une confiscation de l’usage des ressources sociales et des pouvoirs locaux. L’envers de la médaille est la dépendance de ces sociétés à l’égard des diverses organisations pour obtenir un transfert des ressources nécessaires à leur développement. Ces pouvoirs sont alors transférés sous la responsabilité des organisations étrangères se chargeant de recomposer les échanges économiques, les actions politiques, sociales et culturelles, les soins de santé et l’éducation ou encore de réécrire la constitution et de désigner des ministères des relations extérieures. Reprenons l’exemple des Balkans où

«[…] la présence militaire et humanitaire tend à occuper tous les espaces décisionnels et opérationnels relevant naguère de celles des souverainetés locales qui ne répondent plus aujourd’hui aux critères planétaires en matière éthique.(17)»

«Des faucons humanitaires(18)»?

En 1942 Carl Schmitt affirmait qu’utilisée comme instrument idéologique, l’humanité sert à merveille l’impérialisme économique(19). Contrairement aux impérialismes modernes, l’expansion impérialiste actuelle n’est plus synonyme de colonisation, de conquête ou d’annexion dans l’objectif de faire du commerce, de fidéliser ou de civiliser un autre peuple, mais de reconstruire, de bêcher la terre, de briser les racines et de replanter une société civile, une démocratie ou un État, afin de les synchroniser aux règles du marché mondial ou d’établir une égalité dans les règles de fonctionnement du consensus démocratique international. Dans son livre sur «l’impérialisme humanitaire», Jean Bricmont relève ceci d’intéressant à propos des accords de Rambouillet (mettant fin à l’intervention de l’OTAN au Kosovo):

«Dans le reste de l’accord, on trouve des détails curieux, par exemple que l’économie du Kosovo sera régie par les principes du marché libre (chapitre 4a, article I). On peut penser ce qu’on veut du «marché libre», mais on peut difficilement soutenir que la privatisation des mines du Kosovo (par exemple) fait partie, d’une façon non négociable, d’un accord de paix.(20)»

«En un mot, ce sont des relations impériales de « gouvernance globale » […] plutôt que des relations impériales de gouvernements coloniaux.(21)» Toutefois, malgré les nombreuses critiques entourant l’interventionnisme humanitaire, gardons-nous de jeter le bébé humanitaire avec l’eau du bain impérialiste ou d’y voir une conspiration entre l’aide et le pouvoir. Il serait à propos de nous pencher sur les bons côtés de l’entraide internationale et de nous interroger sur les moyens de l’améliorer. Pour ce faire, il importe de ramener l’éternelle oubliée des débats sur l’humanitaire: la parole des sujets de l’aide.

Notes

(1)Dictionnaire Quillet de la langue française, Paris, Librairie Aristide Quillet, 1959, p. 628.
(2)Ibid., p. 947.
(3)Par exemple: l’Union Européenne ou l’Amérique du Nord. Lire COOPER, Robert, «The New Liberal Imperialism», The Observer, [en ligne] 5 pages. <www.guardian.co.uk>, consulté le 7 avril 2002. BECK, Ulrich, Pour un empire européen, Paris, Flammarion, 2007.
(4)Moreau Defarges, Philippe, Droits d’ingérence dans le monde post-2001, Paris, Presse de la Fondation nationale des sciences politiques, 2006.
(5)Freitag, Michel, «L’avenir de la société: globalisation ou mondialisation?», Société, no 24-25 (hiver 2005), p. 178.
(6)Base de l’«impérialisme postmoderne» selon Fearon et Laitin. Fearon, James D. et David D. Laitin, «Neotrusteeship and the Problem of Weak States», International Security, no 4 (vol 28, printemps 2004), p. 5-43.
(7)Rouillé d’Orfeuil, Henri, La diplomatie non gouvernementale. Les ONG peuvent-elles changer le monde?, Montréal, Écosociété, 2006.
(8)MacFarlane, Stephen Neil, Intervention in Contemporary World Politics, New York, Oxford University Press, 2002, p. 13.
(9)Ryfman, Philippe, La question humanitaire: histoire, problématiques, acteurs et enjeux de l’aide humanitaire internationale, Paris, Ellipses, 1999, p. 52.
(10)Tuck, Richard, The Rights of War and Peace. Political Thought and the International Order from Grotius to Kant, Oxford, Oxford University Press, 1999.
(13)Kennedy, David, The Dark Sides of Virtue. Reassessing International Humanitarianism, Princeton and Oxford, Princeton University Press, 2004, p. 25-26.
(14) «Entreprise en participation» ou «partenariat stratégique».

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Commentaires

One Response to “L’interventionnisme militaro-humanitaire: un impérialisme?”

  1. mehdi
    décembre 28th, 2012 @ 21:47

    Un très bon article…à mon avis ont peut jeter le bébé dans le bain, l’empire américain les aides internationales sont donnés selon des priorités stratégique, c’est une réalité incontestable…la guerre de Serbie…le pourquoi du comment,le résultat est la…islamisation de la société bosniaque, une société gangrenée par une mafia…des camps d’entraînement pour djhiadiste en Bosnie, très intéressant…l’alliance de la cia aux islamistes ? Vous en pensez quoi ? Perso vos articles en géopolitique…on n’y apprend rien, vous supposés que les aides humanitaire sont liés à des intérêts stratégique…ce n’est pas une supposition…mais plutôt une certitude…

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