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L’Université populaire comme lieu de micro résistance. Entretien avec Michel Onfray.

Publié le 1 janvier, 2009 | Pas de commentaires
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Fondateur de l’Université populaire de Caen, Michel Onfray revient au cours de cet entretien sur les enjeux d’une telle institution et plus généralement sur le rôle et la place de l’université aujourd’hui. Contre le mouvement de privatisation des universités, il invite les étudiants à investir ces lieux et à multiplier les micro résistances.

GDF,  100% Public
Emilia, GDF, 100% Public, 2006
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Baptiste Godrie: Michel Onfray, bonjour. Au nom de la section Société de la revue en ligne Le Panoptique, je vous remercie d’accepter cet entretien sur la thématique des Universités Populaires. Vous êtes le fondateur de l’Université Populaire de Caen. Si on revient en 2002, à l’époque de sa création, quelles étaient vos motivations et les enjeux liés à ce projet?

Michel Onfray: Je voulais répondre concrètement, modestement, avec mes moyens d’intellectuel ne disposant d’aucune relation intellectuelle parisienne, vivant délibérément en province, à la situation politique qui avait conduit Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles. Lors de l’affaire Dreyfus, un ouvrier anarchiste dont on a même oublié le nom, Georges Deherme, avait créé les Universités Populaires pour répondre à la situation politique du moment: il croyait qu‘il fallait lutter contre l’antisémitisme par une injection massive de culture et d’éducation populaire dans la classe ouvrière, majoritaire à l’époque. Je crois que l’Université Populaire est un micro lien lilliputien qui peut un jour, s’il existe mille autres liens du même type, immobiliser un géant comme Gulliver…

B.G.: Avez-vous rencontré des obstacles lors de sa création? Rencontrez-vous des obstacles au quotidien pour faire vivre ce projet? De quel type? A l’inverse, quels sont les soutiens dont vous avez bénéficié (appuis, financement, etc.)?

M.O.: Oui… Des gens qu’on prend a priori pour des alliés parce qu’ils mènent le même combat politique que nous, du moins le croit-on, comme la Ligue de l’enseignement du département du Calvados, mais qui se découvrent de réels adversaires en nous mettant des bâtons dans les roues après avoir constaté l’impossible noyautage de la structure – pendant que le conseil régional de droite nous a financièrement soutenu dès la première année; la maire de Caen, qui elle aussi est de droite, nous a suivis dans notre aventure; l’appel téléphonique de la présidente de l’université d’alors qui me propose des locaux, la présidente suivante qui elle aussi nous offre l’hospitalité malgré la bronca d’un certain nombre de professeurs d’université… Le monde à l’envers quoi… Et puis, pour d’autres projets ayant trait tout de même à l’Université Populaire, il y eut les inévitables pesanteurs bureaucratiques et administratives françaises, la découverte d’une véritable escroquerie intellectuelle de la part d’un architecte qui, dans son domaine, se présente partout en France comme un homme d’alternatives, de gauche engagée, de façons inédites de procéder, et qui, sur le terrain, se montre un cynique personnage faisant un usage très personnel des subventions publiques, mais il n’est pas utile d’entrer dans les détails…

B.G.: Vos motivations sont-elles toujours d’actualité? Quels sont les nouveaux défis qui émergent ou ont émergé de vos cinq ans d’enseignement à l’Université Populaire de Caen? Votre rencontre avec le public a-t-elle modifié vos attentes, vos aspirations?

M.O.: Plus que jamais! Au point que j’ai créé une seconde université populaire, du goût celle-là, à Argentan ma ville natale où je vis encore. Pour répondre à des défis semblables, mais dans ce cas-là, en travaillant à la création de liens sociaux via la cuisine, la gastronomie, les jardins potagers ouvriers de réinsertion.

B.G.: Le modèle de séminaire proposé à l’Université Populaire de Caen (une heure de cours magistral et une heure de discussion en grand amphithéâtre) est une formule assez académique. Pensez-vous qu’elle est adaptée aux objectifs de l’Université Populaire? Quelle serait selon-vous la formule la plus adaptée pour transmettre des connaissances et rompre la traditionnelle distance entre le public et les auteurs, d’une part, et le public et le professeur, d’autre part?

M.O.: Non, cette formule n’est pas académique! Où êtes-vous allé voir qu’un «professeur» consacre une part égale (en l’occurrence une heure) à la présentation de son contenu et au commentaire de ce contenu? Habituellement, l’académisme, c’est le cours magistral, pas le cours interactif…

B.G.: Les universités françaises sont touchées par des réformes portant sur l’autonomie des universités qui introduisent, entre autres, une part de financement privé dans leur budget. Que pensez-vous de ces réformes? La réforme des universités vers un modèle de rentabilité financière est-elle inévitable? Y a-t-il un risque, selon-vous, de voir l’université se réduire à une «machine à diplômes»?

M.O.: Mon combat politique est radicalement à gauche et anti-libéral. Vous ne vous étonnerez donc pas qu’avec ces réformes je pressens la fin rapide de l’université républicaine en France, la disparition de l’éducation nationale comme service public. Car l’ouverture de l’université aux budgets privés va, d’une part, transformer l’université en lieu d’un tri sélectif où les entreprises qui financeront formeront un personnel à leur main et où, d’autre part, les sciences dites humaines disparaîtront, autrement dit toute possibilité d’esprit critique. Quelle banque, quel grand groupe industriel en effet financeraient un institut de philosophie, une faculté de littérature? La psychologie et la sociologie ne subsisteront que comme des disciplines d’entreprise, au service de la mécanique libérale…

B.G.: A l’origine, les Universités Populaires visaient à permettre la formation des ouvriers par une rencontre avec le monde intellectuel. Quelle est la portée politique des critiques formulées lors de leur création (accessibilité, gratuité, démocratisation du savoir) dans ce contexte de réforme?

M.O.: Le moment n’est pas à faire l’histoire des anciennes Universités Populaires, ce qui n’aurait d’intérêt qu’archéologique. La logique des Lumières qui anime les acteurs des Universités Populaires en prend un coup quand l’époque augmente l’obscurité – le moment pourtant le plus nécessaire aux Lumières! L’Affaire Dreyfus a généré réactivement la création des Universités Populaires dans les années 1898, la déclaration de la Première Guerre mondiale en a marqué la fin… À quoi bon une Université Populaire quand les forces vives d’une nation meurent par millions en Europe? En ce qui nous concerne, le traumatisme Le Pen au second tour d’une élection au suffrage universel a fonctionné comme le déclencheur, l’avenir dira ce qui pourrait avoir raison des Universités Populaires…

B.G.: Un groupe d’étudiants de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), déçu par le devenir de leur université (inspirée de plus en plus par le modèle de l’entreprise capitaliste), a fondé l’Université Populaire à Montréal afin de créer un espace public au sein même de l’université. Ils avancent que «si l’université ne peut plus être ce lieu [de débats publics], [ils] le créeront». Que pensez-vous de ces initiatives étudiantes? Dans quelle mesure ces projets collectifs peuvent-ils palier la démission du service public? Constituent-ils un moyen de pression efficace? Enfin, quels conseils leur adresseriez-vous?

M.O.: C’est une excellente idée et une nouvelle fameuse! Bravo, mille fois bravo! La lecture de la pensée critique française (Foucault, Deleuze, Guattari, Bourdieu) nous permet de faire le constat que les modes de domination contemporains relèvent de micro fascismes. Dès lors, il faut en tirer une leçon: la guerre n’est plus la solution, mais la guérilla, autrement dit des stratégies ponctuelles de micro résistances adaptées aux micros pouvoirs que l’on souhaite attaquer. D’où mon goût pour cette métaphore que je nomme «le principe de Gulliver»: le géant peut toujours être immobilisé si les liens sont suffisamment nombreux. Selon le vieil adage que l’union fait la force, il nous faut augmenter ces lieux de résistance. Il ne faut pas pour autant délaisser l’université traditionnelle et, sur «le principe du cheval de Troie», faire le nécessaire pour obtenir les diplômes, accéder à des places stratégiques dans la société, et continuer son travail de guérilla. Plus on est haut placé dans la mécanique sociale, plus la guérilla produit d’effets dévastateurs… Mon conseil? Continuez le combat, multipliez les lieux de micro résistance et fédérez- les… À suivre donc!

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