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La pornographie, entre excès et épuisement du désir. Entretien avec Michela Marzano. Partie II

Publié le 1 avril, 2008 | Pas de commentaires
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Cet entretien est la seconde partie de la discussion engagée avec Michela Marzano, philosophe et spécialiste des corps et de la sexualité,sur les thèmes de l’excès et de la pornographie1.

Graffiti Sex Matrix
Jay Gooby, Graffiti Sex Matrix, 2006
Certains droits réservés.

Baptiste Godrie : Vous avez dit précédemment qu’à l’origine, les gens regardaient des images pornographiques pour s’exciter. Le paradoxe d’aujourd’hui, selon vous, est que loin de susciter le désir, la pornographie finit par le mécaniser, le banaliser, le vulgariser, l’épuiser. Pouvez-vous revenir sur ce paradoxe de l’épuisement du désir?

Michela Marzano : Disons que la pornographie continue à exciter. Elle est toujours utilisée afin de pouvoir s’exciter. La question du désir est différente. La pornographie n’utilise pas le désir pour susciter l’excitation, mais plutôt la domination et la violence. De ce point de vue, le désir est évacué, car le désir a une dimension qui n’est peut-être pas représentable. Il y a dans le désir quelque chose d’inexpliqué et d’inexplicable, quelque chose d’extrêmement subjectif. Étant donné que la pornographie ne fait que mécaniser la sexualité, il y a une évacuation de la subjectivité du désir. D’où la nécessité de recourir à toujours plus de moyens pour exciter (violence, domination, surenchère sexuelle, etc.). On voit à cet égard une évolution du champ sémantique qui est utilisé dans la pornographie. Si on va sur Internet et qu’on tape dans un moteur de recherche certains mots clés, on se retrouve devant des milliers de sites pornographiques. Dans les descriptifs de ces sites, il y a des mots qui sont sensés décrire l’acte sexuel et qui reviennent systématiquement. Quels sont ces mots clés? On retrouve des mots comme démonter, défoncer, exploser, etc. Ce sont des mots qu’on emploie lorsqu’on parle des choses. C’est un objet qu’on démonte, c’est une porte qu’on défonce, c’est une bombe qui explose. À partir du moment où ces termes sont sensés caractériser l’acte sexuel, on est dans un monde où l’acte sexuel ne relève plus de la rencontre, mais plutôt de l’utilisation de l’autre. C’est pour cela que je dis qu’il y a une évacuation du désir. Par opposition à la sexualité où ce qu’on cherche est la rencontre de l’autre et non pas sa destruction.

B. G. : Lorsque vous parlez de violence et de fragilité des individus. À qui s’adresse cette violence? Aux spectateurs? Aux acteurs? De quelle fragilité s’agit-il?

M. M. : La violence dont je parle est tout d’abord la violence qui est mise en scène dans les images et les films pornographiques. Il suffit de penser à la multiplication de scènes de viol ou de viol collectif où la violence est intrinsèque à l’acte. Ensuite il y a aussi une forme de violence subie par les acteurs, notamment les actrices, qui après avoir donné leur consentement au fait de tourner dans un film X se retrouvent parfois, lors du tournage, à accomplir des gestes qu’elles ne voudraient pas accomplir (comme le témoignent certaines actrices, parfois elles ont été obligées d’accepter de tourner des scènes qu’elles n’avaient pas envie de tourner). Enfin, il y a une forme de violence vis-à-vis des spectateurs, notamment les plus jeunes, qui se trouvent parfois confrontés, sans le vouloir, à des images très dures dont ils n’arrivent pas à se débarrasser facilement.

B. G. : Arrêtons-nous à l’expression «épuisement du désir». Est-ce un concept que vous avez théorisé? Est-ce que cet épuisement est exprimé par les adolescents dans les entretiens que vous avez réalisés avec eux?

M. M. : On peut employer l’expression «épuisement du désir» en deux sens. D’une part, c’est un épuisement dans le sens où le désir n’est plus présent dans les images. D’autre part, il est parfois employé par des gens qui n’auraient plus de désir et qui chercheraient à l’éveiller en regardant des images pornographiques. Le problème, c’est que la pornographie n’a rien à voir avec le désir, et ne sert qu’à exciter. Dans l’acte de la masturbation devant des images pornographiques, il n’y a pas de désir réveillé, mais une excitation qui est suscitée et qui trouve dans le même temps les moyens de se satisfaire. Le désir n’est pas là. La pornographie est dans une sorte d’impossibilité de réveiller le désir. Le désir surgit à partir du moment où on arrive à ressentir chez soi la présence d’un manque. C’est le manque qui pousse à désirer. Lorsqu’on se tourne vers un film pornographique pour s’exciter et satisfaire cette excitation, il n’y a plus ce manque qui est là et qui peut nous pousser à rencontrer quelqu’un.

B. G. : Avec la pornographie, on est dans une logique de consommation, d’utilisation, de satisfaction immédiate, et non pas de désir. Si on aborde la question des liens entre pornographie et liberté, on présente souvent la pornographie comme un aboutissement de la liberté sexuelle (faire ce qu’on veut de son corps, prendre son plaisir où on veut, etc.). Vous démentez ce lien entre pornographie et liberté. Loin de libérer, la pornographie asservit. Pouvez-vous préciser cette idée? Quels sont les mécanismes qui dépouillent l’autre de sa subjectivité?

M. M. : Au départ, effectivement, un des buts de la pornographie était de libérer la sexualité. Il s’agissait de montrer qu’on n’était plus soumis à un système rigide de normes judéo-chrétiennes, qui considérait la sexualité comme quelque chose de dangereux. Il y avait l’idée de libérer la sexualité de tout un chacun. Le problème est qu’au fil des années, la pornographie a commencé à codifier ces pratiques. Au lieu de devenir un moyen par lequel l’individu pouvait exprimer sa propre liberté, elle est devenue un moyen d’enfermer l’individu, dans le sens où il est mis face à des pratiques extrêmement codifiées, qui ne permettent plus d’essayer de comprendre librement ses propres désirs, ses propres souhaits. Avec en plus toute la question de la performance. Dans les images pornographiques, on peut avoir l’impression que les partenaires sont extrêmement contents à la fin d’un rapport. Si on cherche à être aussi performant que les acteurs dans les films, il peut s’installer une sorte de pression sur les gens qui nuit à la façon dont on peut s’épanouir et faire s’épanouir son partenaire. Du coup, au lieu d’être un moyen de libération, la pornographie renferme l’individu dans des modèles, des schémas à reproduire, des stéréotypes concernant à la fois les gestes à reproduire et les corps qu’on est sensé avoir pour pouvoir vivre une relation épanouie. Ce conformisme est contraire à la liberté.

B. G. : Et à l’autonomie?

M. M. : Effectivement. Cela relève de l’autonomie et également d’un schéma personnel, d’une recherche. On met un certain temps avant de savoir ce qu’on veut. On met un certain temps pour arriver à comprendre son désir. On met du temps pour essayer de comprendre la personne qui nous convient, quels sont les gestes qui nous conviennent. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’on va pouvoir être libre de vivre une relation telle qu’on la souhaite.

B. G. : Une fois qu’on connaît ses besoins, ses désirs, la pornographie ne se vit-elle pas sur un mode différent?

M. M. : On peut la vivre effectivement sur un mode différent. Mais probablement, à partir du moment où on sait ce qu’on veut, on n’a plus besoin d’aller se masturber devant ce type d’images. Parce qu’à ce moment-là, on est libre d’aller chercher la personne désirée. Et à la limite, de subir aussi la frustration si cette personne ne nous désire pas en retour, ce qui fait partie de la vie. Après, on peut aussi utiliser la pornographie de façon différente pour se détendre. Il y a des hommes par exemple qui disent: «J’en ai besoin de temps en temps, je regarde de la pornographie pour me détendre». Chacun fait ce qu’il veut, mais il me semble qu’une fois qu’on sait ce qu’on veut, la pornographie perd beaucoup de son attrait.

B. G. : Vous avez parlé de codification des pratiques pornographiques. Dans votre livre, vous évoquez aussi l’évolution vers des pratiques corporelles plus extrêmes ainsi qu’une surexposition sexuelle. Comment repérer et expliquer cette évolution? Que révèle-t-elle sur la société d’aujourd’hui?

M. M. : Je dirais qu’il y a eu une sorte d’évolution à l’intérieur de la pornographie dans les années 1995–1996 pour différentes raisons. Il y a eu d’une part une sorte d’ennui par rapport à des images qui étaient toujours les mêmes. La pornographie classique avait tout exploré et les consommateurs ont demandé quelque chose de nouveau. Il y avait une demande d’images moins idéalisées, car au départ, les femmes étaient toujours «parfaites et plastiques» dans la pornographie classique, ce qui rendait l’acte mois réel. Il y a eu une demande de plus de réalité dans la pornographie. On peut citer d’autres facteurs. Le débordement de la pornographie dans les médias, à savoir qu’on a retrouvé ce qu’on appelait pornographie classique un peu partout dans les médias. Ce qui appelait un renouvellement au sein de la pornographie. Enfin, un certain nombre de gens a développé une pornographie amateur, récupérée par la suite par l’industrie pornographique qui s’est créé un fonds de commerce avec des pseudo films amateurs. Plus fondamentalement, la pornographie a toujours tendance à aller plus loin. Car pour pouvoir exciter, il faut qu’il y ait systématiquement des interdits à dépasser. À partir du moment où une pratique est formalisée, cela ne relève plus du dépassement d’un interdit, mais davantage de la normalité. Et du coup, il y a un constant besoin d’aller plus loin. Cela pose la question: est-ce qu’il y a une limite? Est-ce qu’on peut aller plus loin étant donné qu’on peut tout trouver sur Internet (des pratiques masochistes, de la zoophilie, des pratiques scatologiques, etc.)? Quel est l’interdit à transgresser pour pouvoir montrer quelque chose de nouveau?

B. G. : Il y aurait une sorte de contradiction interne dans la pornographie qui pousse la pornographie à toujours se dépasser, à repousser les limites, car elle s’épuise perpétuellement.

M. M. : Elle s’épuise elle-même oui. C’est vrai qu’il y a un paradoxe interne à la pornographie. Elle est obligée d’aller toujours plus loin, car en codifiant les pratiques, elle épuise l’imaginaire et elle a besoin de rechercher des pratiques toujours différentes, qui seront à leur tour codifiées et ainsi de suite.

B. G. : Vous avez dit qu’après cette pornographie classique, on s’était dirigé vers une pornographie « amateur ». Est-ce qu’on peut parler de démocratisation des pratiques pornographiques? Des gens se sont faits acteurs de leurs propres actes sexuels. N’est-ce pas là un exemple de détournement des pratiques dominantes?

M. M. : C’est vrai, mais c’est un phénomène minoritaire. Et les vidéos «amateurs» sont tout de suite devenues un genre que l’industrie pornographique a récupéré. Il ne faut ni oublier la force de frappe de cette industrie, ni oublier que derrière toutes ces images et ces discours de liberté qu’elles sont sensées véhiculer, il y a une question économique extrêmement forte, des entreprises qui gagnent beaucoup d’argent et qui sont prêtes à tout pour en gagner plus.

B. G. : Le terme «industrie» est d’ailleurs assez parlant. Nous avons parlé jusqu’à présent de comportement sexuel «normal», «sain». Pour autant, votre analyse ne se situe pas sur le plan moral (elle n’est pas une condamnation morale), mais sur un plan éthique. Que signifie porter un regard éthique sur la pornographie?

M. M. : J’essaierai tout d’abord de répondre à la question «que signifie porter un regard éthique sur la réalité». Pour moi, cela veut dire essayer de prendre en compte la fragilité de la condition humaine et essayer de donner des instruments pour la contrecarrer. De ce point de vue, porter un regard sur la pornographie signifie tout d’abord déconstruire l’objet, c’est-à-dire montrer ce qu’il y a derrière pour donner des instruments critiques afin que les gens puissent prendre eux-mêmes position par la suite. Tout en sachant que ce qui me tient à cœur dans cette démarche éthique, c’est la question de la souffrance. Les questions éthiques se posent là où il y a violence, là où il y a des victimes, là où il y a un système puissant – qu’il soit économique ou autre – qui ne respecte pas cette fragilité.

B. G. : Vous avez parlé de donner des instruments. Est-ce que cette position éthique peut vous amener à militer, à exercer des pressions pour légiférer, pour dénoncer cette industrie pornographique? Ou est-ce que vous pensez que l’analyse et l’écriture sont suffisantes?

M. M. : Je suis assez portée à dire que c’est suffisant. Si j’essayais de récupérer ma pensée pour par exemple légiférer, ce serait me mettre dans une position de contradiction avec moi-même. Si j’utilisais cet argumentaire éthique dans le domaine juridique, je serais celle qui donnerait aux autres la clé de leur vie et je prendrais une position d’autorité vis-à-vis de ces personnes. Ce serait les pousser à l’autonomie d’un côté et exercer une autorité de l’autre. Ce serait finalement les traiter comme des enfants, alors que ce que je critique en partie dans la pornographie, c’est que les gens sont confrontés à des schémas préfabriqués et qu’ils ne peuvent pas librement comprendre ce qu’ils veulent réellement.

B. G. : Ce serait alors traiter des adultes comme des enfants. Mais est-ce qu’on doit selon vous traiter les enfants comme des adultes?

M. M. : Non. Dans le cas des enfants, c’est différent. Il y a une question de responsabilité de la part des adultes. À traiter les enfants comme des adultes, on oublie que ce sont des enfants et qu’en tant qu’enfants, ils ont besoin d’une éducation, d’être accompagnés et d’avoir des points de repère. De ce point de vue, je considère que la responsabilité parentale est importante. S’il y avait une intervention directe de la part de l’État, il y aurait une déresponsabilisation de la part des parents et des éducateurs. L’éducation des enfants en attendant qu’ils deviennent un jour des adultes nous revient collectivement, à nous, adultes, parents et éducateurs.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. La première partie de cet entretien est disponible sur la page de la thématique portant sur l’excès, sur le site du Panoptique.

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