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Quelle réponse féministe aux accommodements raisonnables?

Publié le 1 mars, 2009 | Pas de commentaires
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Tanya Dery-Obin est coordinatrice des événements au sein de l’Institut Simone de Beauvoir de Concordia University. Cet entretien évoque le traitement des positions féministes par la Commission Bouchard-Taylor relative aux accommodements raisonnables qui s’est tenue au Québec entre septembre et décembre 2007. Tanya Dery-Obin présente l’initiative et les positions de l’Institut pour porter la parole des femmes auprès de la Commission et aborde également la question de leur place au sein des débats publics.


Luís Vieira, 2006Certains droits réservés.

Agnès Berthelot-Raffard: Pouvez-vous vous présenter et présenter l’Institut de recherche Simone de Beauvoir? Quels types de recherches menez-vous dans cet Institut?

Tanya Dery-Obin: Je suis coordonnatrice aux évènements de l’Institut. Cet institut existe depuis trente ans. C’est l’équivalent d’un département d’université mais en plus petit. L’Institut est dédié à la recherche et à l’enseignement. Les recherches varient en fonction des chercheurs présents dans l’Institut mais elles sont concentrées sur les conditions de vie des femmes. En ce moment, des recherches se font sur la santé et la prévention chez les femmes à comportement bisexuel. Certains travaillent sur la diaspora irlandaise, sur les méthodes d’analyse différenciées des genres, etc. Puis, on offre des cours, comme sur la culture populaire féministe, le black feminism, le corps, la recherche et la méthode féministes, etc.

Baptiste Godrie: Depuis plusieurs mois, une Commission de consultation sur les pratiques d’accommodements raisonnables reliées aux différences culturelles, animée par MM. Bouchard et Taylor, parcourt le Québec. Quel est à vos yeux le mandat de cette Commission?

T. D-O.: Le mandat de la Commission a été défini par les présidents eux-mêmes comme voulant donner des balises quant à la question des accommodements raisonnables d’un point de vue culturel. Ils ne se restreignent pas à la dimension juridique. La Commission vise à formuler des recommandations de manière à encadrer le traitement des différences culturelles au Québec.

B. G.: Pouvez-vous expliciter cette différence entre accommodements juridiques et accommodements culturels?

T. D-O.: Le terme d’accommodement raisonnable relève, à la base, d’une question juridique. C’est-à-dire de gens qui vont en Cour, et lorsqu’il s’ensuit un changement au niveau de la loi pour accommoder un groupe de personnes, non pas seulement un individu. Alors que les problèmes soulevés lors du passage de la Commission étaient d’ordre privé, si on pense aux vitres du YMCA ou à la petite fille qui voulait porter son hijab sur un terrain de soccer et également la question du kirpan à l’école. Normalement, lorsque l’on parle de ces sujets, nous ne sommes pas au niveau des accommodements raisonnables mais au niveau d’ententes privées entre des individus et une institution.

A. B-R.: Vous êtes membre du Comité féministe en réponse à la Commission sur les accommodements raisonnables; comment est née l’idée de créer un comité permettant d’amener la question du droit des femmes devant la Commission Bouchard-Taylor? En quoi cette question est-elle liée aux accommodements raisonnables?

T-D-O.: Je tiens tout d’abord à préciser que notre démarche était une démarche collective qui unissait à la fois des étudiants, des professeurs et des employés. L’idée vient d’un cours que nous avons eu à l’automne sur la culture. Et la question principale était liée aux accommodements raisonnables et à la Commission. Nous étudions comment le discours était présenté et porté dans les médias. Nous avons eu le désir d’agir par rapport à cette question. Les étudiantes avaient beaucoup de frustrations par rapport à la manière dont le débat était amené. Notre intervention n’est pas «Est-ce qu’on doit accepter ou non les accommodements raisonnables?» ou «Dans telle situation, est-ce que les communautés culturelles doivent être accommodées?», mais on questionne la manière dont le débat est construit et qui amène selon nous une restriction des droits des femmes mais surtout une hiérarchisation de culture. Le débat est aussi concentré sur l’opposition «eux» (les communautés culturelles) et «nous» (les Québécois «de souche»).

B.G.: Quelles étaient vos sources d’inspiration (théoriques, politiques, etc.) et votre stratégie?

T. D-O.: Sur notre site web1, nous avons indiqué un certain nombre de références. Une de nos influences serait le livre de Yasmin Jiwani, Discourses of Denial: Meditations of Race, Gender and Violence. Les théories féministes et post-coloniales nous influencent aussi beaucoup. Le débat dans les années 1980 au sein du mouvement féministe sur les problématiques d’exclusion est intéressant pour penser les accommodements raisonnables. Dans le mouvement féministe actuel, il y a des préoccupations importantes sur la question de l’intersectionnalité et l’imbrication de la culture et des questions de genre.

B.G.: Avez-vous rencontré des difficultés lors de l’élaboration ou de la diffusion de votre position?

T. D-O.: Notre position va à l’encontre de celle du Conseil du statut de la femme (CSF). On les attaque directement et ils sont en désaccord avec nous. Au niveau du féminisme, il y a trois réponses majeures qui ont été apportées à la Commission Bouchard-Taylor. Il y a la nôtre, celle du CSF et celle de la Fédération des femmes du Québec. Le Conseil du Statut de la Femme demande une interdiction de symboles religieux ostentatoires dans la fonction publique, ainsi que la priorité relative de l’égalité entre les sexes sur la liberté de religion. Quant à la Fédération, elle affirme l’importance de l’égalité des sexes et de la laïcité.

B. G.: Vous avez rédigé un manifeste pour expliciter vos positions et avancer des critiques envers la Commission Bouchard-Taylor. Ce manifeste est axé sur une argumentation dénonçant un racisme et un sexisme latents dans la société québécoise. Comment se manifeste ce racisme? Pensez-vous que la Commission Bouchard-Taylor a permis de l’aplanir ou au contraire de le faire surgir?

T. D-O.: Plusieurs points dans cette question. Comment le racisme se manifeste? Les femmes immigrantes au Québec sont dans la catégorie la moins présente sur le marché de l’emploi. La question de l’emploi est la question, au niveau des groupes communautaires (par exemple No one is illagalet Work immigrant rights), qui a été soulevée devant la Commission. Selon eux, cette question n’est pas abordée par la Commission. La Commission ne se place pas des deux côtés, des communautés culturelles et des Québécois de «souche», mais seulement des seconds. La Commission n’a pas tenu compte des préoccupations de ces groupes communautaires. Au niveau du travail, il y a un racisme prévalent. Également, au niveau du discours entourant la Commission, on voit que les immigrants ou les membres des communautés culturelles sont présentés comme des «Autres» qui vont venir menacer notre culture. Et c’est selon nous la pierre angulaire du racisme présent dans la société québécoise. Un racisme qui se situe au niveau de la culture et non de la question du sang ou de l’hérédité comme c’était le cas avant. Aujourd’hui, on dit «votre culture est différente, elle est rétrograde, elle ne respecte pas le droit». Cela suppose une hiérarchie entre les cultures.

B.G.: Vous avez dit que la Commission ne tenait pas compte du point de vue des communautés culturelles. Comment cela se manifeste-t-il? Dans le discours, les concepts utilisés ou encore dans la forme même du processus de consultation?

T. D-O.: Si on regarde la façon dont la Commission n’a pas pris en compte les points importants pour les personnes immigrantes et issues de communautés culturelles. C’est surtout ça.

B.G.: Durant les débats ou lors de la mise sur pied de la Commission?

T. D-O: Lors de la mise sur pied de la Commission. Les préoccupations de la Commission étaient la religion, le fait d’accommoder des personnes à notre société mais en se plaçant du point de vue de la «société d’accueil». Si on prend par exemple la question du voile et du vote voilé, c’est une question qui n’a jamais été portée par les femmes voilées. La question a été posée en dehors de toute revendication.

B.G.: La forme du débat a été imposée, selon vous?

T D-O.: Oui. La forme et l’existence du débat. Les femmes voilées n’ont jamais fait cette demande.

A. B-R.: À propos du débat, justement, que pensez-vous de la consultation publique en tant que méthode pour recueillir des avis, débattre et aboutir à des propositions politiques? Les études historiographiques, notamment celle de Jane Mansbrige, ont montré que lors de délibérations publiques dans des assemblées mixtes, la parole des femmes est soit peu entendue, soit dénigrée. Comment pensez-vous que les femmes puissent davantage accéder au débat au sein d’un espace public (dans un cadre plus large qu’une Commission)?

T. D-O.: Je vais ici m’exprimer en mon nom personnel. Je n’irais pas jusqu’à renier l’idée de commission. Je pense que cela peut-être très bénéfique. Les raisons pour lesquelles on a critiqué cette Commission en particulier étaient la manière dont le débat était amené. Parce que les personnes autochtones n’étaient pas invitées à exprimer leurs points de vue (leur cas doit être traité à part), sinon au niveau de la capacité des femmes à exprimer leur point de vue. Pour avoir assisté à une audience, je pense que le point de vue des femmes a été assez bien entendu. Mais au niveau de la manière dont la Commission aurait pu mieux se faire entendre, il aurait été bien d’aller davantage discuter avec les groupes eux-mêmes (même si cela a été en partie fait dans un second temps, en réaction aux critiques). À partir de là, on ne peut qu’attendre le rapport pour voir s’ils ont été entendus.

B. G.: Vous évoquez une autre critique dans votre manifeste. Vous parlez entre autres d’un procédé consultatif qui serait «plus rigoureux», qui prendrait en compte la dimension historique notamment du point de vue des relations de pouvoir (violence coloniale et patriarcale envers les peuples autochtones). Quelle forme prendrait ce procédé consultatif? Quelles solutions privilégierez-vous afin de susciter le débat sur le racisme et le sexisme au sein de la société québécoise?

T. D-O.: J’en ai parlé un peu précédemment, mais le fait que les personnes autochtones aient été exclues du débat est le point fondamental. Il y a eu un complet déni. Il y a eu un déni également du fait que les personnes qui ont pris la parole sont elles-mêmes des personnes issues de la colonisation et qu’elles ont colonisé la terre des habitants en s’installant. Il n’y a pas eu de réflexion à ce sujet- là. Une reconnaissance de ce fait-là et une invitation des communautés autochtones au même titre que les autres auraient été plus efficaces.

A. B-R.: Pour revenir à votre manifeste, vous y évoquez le fait que des décisions ou des propositions de lois formulées par la Commission constituent ou constitueraient des contraintes aux droits des femmes. Pouvez-vous nous donner des exemples?

Dans ce paragraphe-là (le préambule du manifeste), on visait surtout la proposition du Conseil du statut de la femme qui vise à instaurer la priorité relative du droit des sexes sur le droit à l’expression religieuse. Leur idée est d’interdire les symboles religieux ostentatoires dans la fonction publique. Nous considérons que cette demande restreint le droit des femmes, notamment sur la question du voile islamique. Si on interdit le port du voile dans la fonction publique, ça va surtout empêcher les femmes voilées de sortir dans l’espace public, cela ne va pas nécessairement les obliger à retirer leur voile dans l’espace public. Nous trouvons que cela limiterait leur participation à l’espace public.

B.G.: Dans votre manifeste, vous parlez de la position de la Commission sur cette question. Pouvez-vous y revenir?

T. D-O.: Nous n’avons pas les conclusions et le rapport n’est pas encore sorti. Mais un projet de loi a été proposé pour intégrer l’égalité des sexes dans le préambule de la Charte québécoise des droits et des libertés2.

B. G.: Vous avez présenté votre proposition devant la Commission. Avez-vous l’impression d’avoir été entendues?

T. D-O.: Ce n’était pas un mémoire officiel car nous avions dépassé les dates limites. Nous sommes allées à deux audiences et nous leur avons envoyé cette déclaration. Mais oui, nous avons l’impression d’avoir été entendues. Même si nous n’avons pas eu de réponse directe, quelques semaines plus tard, la Fédération des femmes du Québec s’est présentée à la Commission et il y a eu l’apparition d’une question dans les médias. M. Bouchard se demandait s’il était possible d’être une femme voilée féministe. Notre point de vue a, je pense, beaucoup aidé à ce questionnement-là, qui n’aurait sinon peut-être pas été présent.

B.G.: La question des femmes voilées vous semble cruciale?

T. D-O.: C’est un cas parlant. La question du voile devient très symbolique de toute la question des accommodements, de la visibilité de la religion dans l’espace public, qui peut être comprise comme un signe d’oppression des femmes.

A. B-R.: À propos d’oppression des femmes dans l’espace public, des philosophes américaines telles que Nancy Frazer ou Iris M. Young arguent que le langage de la délibération est celui des groupes dominants. Dans votre manifeste, vous dénoncez vous-mêmes le langage utilisé par la Commission sur les accommodements raisonnables. Dans quelle mesure le discours féministe que vous avancez constitue-t-il un contre-pouvoir?

T. D-O.: Je pense que, dans la Commission, un des problèmes a été de se fonder sur une hiérarchisation entre le «eux» et le «nous» alors que dans la position que nous avançons, nous abolissons cette hiérarchisation. Nous prenons en compte le discours des femmes, par exemple musulmanes. Nous essayons de montrer qu’il faut prendre en compte leur parole dans l’espace public et non pas juste imposer le débat ou proposer des accommodements qui ne sont pas demandés et ne sont pas des préoccupations réelles pour les personnes qui sont concernées par ces mesures.

A. B-R.: C’est plus une dénonciation de ce que le langage apporterait en termes de décisions que sur la forme même du langage?

T. D-O: Oui.

B. G.: Sur cette question relative à la façon dont le débat est amené dans l’espace public, les médias jouent un rôle important. Quel est et quel a été leur rôle dans le traitement des débats entourant la question des accommodements raisonnables et de la Commission Bouchard-Taylor?

T. D-O.: Je pense que dans une certaine mesure les médias ont été plus importants que la Commission elle-même. Le fait qu’ils aient présenté des faits anodins qui ont défrayé la chronique. Les médias ont aussi joué un rôle important avec les éditoriaux qui présentent des positions individuelles en s’appuyant encore une fois sur la dichotomie «hôte» et «étranger», ce qui a contribué à amplifier la peur de l’autre et l’idée qu’on se sent menacés.

B. G: Quel est selon vous le rôle du chercheur sur de tels enjeux de société? Quel rôle assignez-vous à la recherche eut égard à vos revendications politiques?

T. D-O.: Un des rôles du chercheur est de prendre position. Et c’est ce que nous avons fait en agissant dans l’espace public sur un dossier. Je pense en même temps que nous avons fait un effort de vulgarisation. Ce n’est parfois pas évident de rendre ces questions accessibles et c’est une question importante à nos yeux. Un des éléments importants de nos recherches est de chercher à mettre en évidence le point de vue de l’autre, et non pas simplement les conditions de l’homme blanc hétérosexuel. Je pense que les chercheurs devraient toujours avoir ce point de vue là.

B. G.: Selon vous le chercheur a le devoir de faire le lien entre les recherches qu’il a menées et les revendications politiques?

T. D-O.: Il y a des champs de recherche qui ne s’y prêtent pas. Mais le féminisme est à la base une revendication politique. On peut difficilement être féministe et ne pas prendre place dans l’espace public pour énoncer ses positions. Il y a une certaine responsabilité à faire ce lien. Mais il faut faire attention de ne pas juger des chercheurs dont on pense qu’ils devraient prendre une place plus importante dans l’espace public. Parfois, le simple fait de faire des recherches avec une analyse différente et de les diffuser est…

B.G.: est en soi un acte politique.

T. D-O.: Exactement.

A. B-R.: Vous ne concevez pas le féminisme tel qu’on le voit généralement, comme un militantisme, trop actif peut-être, dans cet espace public?

T. D-O.: Ça dépend. La façon dont le féminisme est articulé actuellement diffère de celui des années 1970. Je ne pense pas que le féminisme aujourd’hui soit moins politique qu’avant, il l’est juste de manière différente. Il y a moins de revendications dans la rue mais cela ne veut pas dire qu’il y a moins de présence dans le politique. «Le féminisme est mort» est un peu facile. Il n’est pas mort mais la façon dont il se vit pour les militants-militantes est différente.

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