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Cinéma de minuit

Publié le 1 septembre, 2007 | Pas de commentaires
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Tradition iconoclaste ayant connu ses heures de gloire au cours des années 1970 et 1980, la projection de films à minuit demeure un phénomène assez peu connu. Les œuvres présentées, réalisées avec peu de moyens et loin de constituer ce qu’on pourrait appeler du cinéma«grand public», sont pourtant devenues, pour la plupart, des «classiques» du genre. Hémoglobine, absurdités et mauvais goût sont habituellement au rendez-vous. Mais parfois, aussi, quelques expérimentations.

The Rocky horror picture show (Un ensemble varié de mâchoires)
Lisa Morgtan, The Rocky horror
picture show (Un ensemble varié de
mâchoires)
, 2007
Certains droits réservés.

Vendredi soir, minuit. Dans la salle de cinéma, des spectateurs pour le moins bruyants gloussent et engloutissent leurs bières en observant un troupeau de zombies s’empiffrer de jambes et de bras humains. Quelques grains de pop corn volent au passage, à la cadence des membres arrachés à l’écran. Lorsque le héros finit enfin par triompher, empalant un zombie à l’aide d’un vulgaire parapluie fleuri, des cris de joie fusent dans la salle…

Cette ambiance survoltée, contraire au cadre habituel des salles de cinéma, c’est celle des mythiques midnight movies. Loin d’être glauques, ces séances sont des plus joyeuses et festives ou alors, plus rarement, contemplatives, comme c’est particulièrement le cas lors de projections du film culte Eraserhead, de David Lynch. Le public se déplace davantage pour retrouver une certaine atmosphère, pour participer à une sorte de rite, que pour simplement visionner un film:

Car la projection de ce genre de film culte a pour effet de transformer le cinéma lui-même, qui passe alors rapidement de lieu de pratiques de diffusion efficaces et industrialisées à une sorte de cinéma underground, un site urbain (ou de banlieue) d’activités rituelles, où les célébrants ont moins tendance à consommer les aliments vendus au kiosque qu’à les utiliser comme accessoires pour leurs pratiques rituelles(1).

Souvent projetés dans des salles de répertoire, ces films convoquent une assemblée de fans d’horreur, de science-fiction, de westerns… On a donc droit à du cinéma de genre, mais parfois aussi à des œuvres inclassables et quelques films expérimentaux possédant, pour la plupart, une dimension avant-gardiste pour l’époque qui les a vu naître. Stuart Samuels, réalisateur du documentaire Midnight Movies: From the Margin to the Mainstream (2005) exposant l’histoire de ce phénomène en présentant les réalisateurs qui y ont participé, relève trois caractéristiques principales de ces films: «Un film de minuit doit proposer une vision personnelle, il doit constituer une critique totale de la société et doit être découvert par le public(2).» Ainsi, ce sont les spectateurs qui consacrent un film de minuit comme tel, car c’est leur appréciation qui, souvent, détermine la réputation dudit film ainsi que son accès au statut d’œuvre «culte».

Exhibé et récurrent, le tabou constitue l’un des gages de réussite des films de minuit. Entre le bon et le mauvais goût, les frontières sont souvent ténues, et c’est dans cet interstice que se loge l’action du film de minuit.

Ces films […] représentent un certain degré de différence, car ils défient non seulement nos pratiques de visionnement traditionnelles, mais transgressent également beaucoup de normes narratives et stylistiques. Par conséquent, ils suggèrent parfois un autre type de transformation: des sujets normalement considérés comme tabous […] ressortent librement dans ce contexte «différent», procurant au spectateur le bref plaisir du voyeur de même qu’une association symbolique avec des éléments divergents de la culture moderne(3).

Par ailleurs, l’aspect parfois amateur et naïf des films (décors en carton-pâte, médiocrité du jeu des acteurs, réalisation malhabile) fait également partie du «charme» qu’on leur trouve. Exit, donc, les blockbusters et productions à gros budget, c’est autre chose que recherche le public des films de minuit.

Les origines des midnight movies

On retrace dès les années 1930 quelques rares projections de minuit, mais ces représentations demeuraient, à l’époque, des événements isolés ayant lieu lors de foires et de fêtes foraines. Parallèlement, les débats restent ouverts quant aux premières projections nocturnes régulières dans les cinémas.

Le moment et le lieu exacts de la toute première projection de minuit ne seront peut-être jamais identifiés. Il est néanmoins clair qu’en tant que produits de la contre-culture menée par la jeune génération – en particulier sur les marchés urbains – l’expérience du cinéma de minuit ainsi que les films qui ont forgé cette culture arrivaient à point nommé. Bien que leur popularité ait fluctué au fil des ans, les films de minuit restent une part importante du mouvement de cinéma indépendant et constituent encore une plate-forme pour les cinéastes alternatifs. Il s’agit d’un mode de distribution qui a permis à de nombreux cinéastes de se faire connaître – de John Waters à Richard Kelly, dont le Donnie Darko: The Director’s Cut est une preuve incontestable de l’importance qu’ils continuent d’avoir(4).

Officiellement, le film de minuit qui posa les jalons de cette tradition est le western mexicain El Topo, de Alejandro Jodorowsky. Refusé au départ par les principaux distributeurs américains, le film est présenté pour la première fois un mardi à minuit au mythique cinéma Elgin(5) dans le quartier Chelsea, à New York, en 1970. Grâce à un irrépressible bouche-à-oreille, il a tenu l’affiche pendant six mois consécutifs, sept soirs sur sept, toujours à minuit, et a ainsi ouvert le bal à ce qui allait devenir, à New York, un véritable phénomène.

Selon Stuart Samuels, il y avait des films présentés à minuit auparavant, mais ce qui rend El Topo significatif est que ce n’était ni un film à formule ni un film inaccessible. C’était une oeuvre à la fois populaire et avant-gardiste, qui s’exprimait dans un langage qui n’avait rien à voir avec la culture traditionnelle(6).

Entre-temps, toujours à New York, quatre autres cinémas emboîtent le pas au Elgin et lui font ainsi compétition. The Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman, Night of the Living Dead de George A. Romero, Eraserhead de David Lynch et Pink Flamingos de John Waters deviennent ainsi, au fil du temps, les classiques des films de minuit. Leur heureuse «carrière» – ils ont tenu l’affiche pendant des années dans différents cinémas new-yorkais – a d’ailleurs contribué à leur promotion au rang de films cultes. Dans le contexte de l’époque, les spectateurs se déplaçaient pour voir des films jugés trop choquants qu’ils ne verraient jamais à la télévision ou lors d’heures de projection plus «normales». Ainsi, la rareté de ces films a fait, en quelque sorte, leur succès, tandis que le phénomène, bien qu’encore assez «underground» à l’époque, a tôt fait de gagner d’autres grandes villes à travers tous les États-Unis.

Déjà vers la fin des années 1970, le mouvement s’essouffle peu à peu. D’une part, l’idée de marginalité et d’avant-garde rattachée à ces films commence à perdre de son sens au fur et à mesure que le phénomène gagne de l’ampleur et qu’il se «commercialise». En 1977, le théâtre Bijou(7) à New York, qui diffusait régulièrement des films de minuit, revient à ses premières fonctions, c’est-à-dire un lieu de théâtre. Quant au Elgin, il ferme définitivement ses portes après s’être voué pour un temps à la présentation de films pornos. Enfin, l’accessibilité aux films sur VHS et sur les chaînes câblées ajoute un clou de plus au cercueil de nombreux cinémas indépendants, qui se voient contraints de fermer.

À Montréal

Malheureusement, le manque de documentation en ce qui concerne la situation du film de minuit au Québec nous empêche de dresser un portrait précis de l’histoire et de l’évolution de ce mouvement en territoire montréalais.

La séance de minuit est une pratique qui a connu quelques échos dans certains cinémas de répertoire, la plupart ayant aujourd’hui fermé leurs portes. Le Cinéma du Parc, l’une des meilleures salles de répertoire montréalaises, fut jadis un haut lieu de diffusion du film de minuit. Or il récidivait en mai et juin derniers en proposant une programmation nocturne alléchante (Parc’s Midnight Madness) avec, entre autres, plusieurs films cultes. À titre d’exemple, en mai dernier, on y présentait une rétrospective quasi complète de l’œuvre de David Lynch ainsi que le documentaire de Stuart Samuels, Midnight Movies: From the Margin to the Mainstream. Certaines œuvres remarquées au festival Fantasia 2006 (Behind the Mask: The Rise of Leslie Vernon de Scott Glosserman et Lunacy de Jan Svankmajer, pour ne nommer que celles-là) ont également fait partie du programme. Bref, de quoi attirer les foules nocturnes. Toutefois, peu de gens se sont présentés aux séances.

On attribue ce manque d’engouement au fait que le public a aujourd’hui la possibilité de visionner les films chez lui, soit en les louant dans des clubs vidéos spécialisés ou en les piratant sur Internet. Il n’a donc plus à se déplacer pour voir des films qui, d’ailleurs, ne sauraient désormais être considérés comme rares. Ainsi, selon Stuart Samuels: «Ce qui est en marge aujourd’hui constitue la tendance de demain. Avec l’ubiquité du vidéo maison, les spectateurs n’ont plus à se réunir à minuit pour découvrir du cinéma « de l’outrage » (8).»

Les midnight movies étaient donc jadis tout à la fois une sorte de rituel, une vision personnelle de certains cinéastes audacieux ou simplement originaux, une forme particulière de critique sociale, un contre-courant ludique et cathartique à la culture de masse… Au-delà du fait que les films soient désormais disponibles et qu’on transpose le cinéma de minuit chez soi, est-ce à dire que l’essence de cette tradition est aujourd’hui devenue carrément obsolète?

Du moins, pour visionner un film de minuit à Montréal, peu d’options s’offrent au spectateur. Le Festival Fantasia propose généralement dans sa programmation annuelle des présentations de minuit les soirs de fin de semaine. Quant au Rocky Horror Picture Show, le film est projeté dans plusieurs cinémas à l’occasion de l’Halloween – et parfois dès 19h pour les couche-tôt! Enfin, ces jours-ci, le Festival des films du monde présente le Slam de minuit: tous les soirs, du 25 août au 2 septembre 2007, de récents films d’horreur et de suspense (2006-2007) sont projetés au Cinéma Impérial à minuit pile(9).

Notes

(1) «For when this sort of cult film plays […] the theater itself quickly shifts in character, from a model of industrialized and efficient exhibition practices to a kind of “underground” cinema, an urban (or suburban) site of ritualistic activity, wherein the celebrants are less likely to consume the refreshments sold in the theater than to employ them as props in their cultic practices.» [Traduction libre faite en collaboration avec Eva Labarias]. Bruce KAWIN. «The Midnight Movie». In The Cult Film Experience : Beyond All Reason, Austin, University of Texas Press, 1991, p. 103.
(2) «A midnight movie has to be a personal vision, it has to be a total critique of society and it has to be discovered by the audience.» [Traduction libre faite en collaboration avec Eva Labarias]. SAMUELS, Stuart, cité par BEALE, Lewis. (2005) «A New Time for Midnight Movies : Tradition is Tweaked to Develop Next Breed of Cult Films». In International Herald Tribune, Culture, 22 juin 2005. [en ligne] <http://www.iht.com/articles/2005/06/21/news/midnight.php>. Consulté le 13 août 2007. [Nous soulignons].
(3) «The films […] represent a level of difference, since they tend to challenge not only our conventional viewing practices but many norms of cinematic subject and style. Consequently, they at times suggest another sort of transformation – one in traditional film narrative. Normally taboo subjects […] freely surface in this “other” context, affording viewers a voyeur’s brief pleasure, as well as a kind of symbolic association with divergent elements of modern culture.» [Traduction libre faite en collaboration avec Eva Labarias]. Bruce KAWIN. Idem.
(4) «The exact time or place of the very first midnight showing may never be known. But what is clear is that, as an outgrowth of the youth-driven counterculture – particularly in urban markets – the midnight movie experience, and the films that defined it, came along at just the right time. While their popularity has fluctuated over the years, midnight movies remain an important part of the indie cinema movement, and a platform for alternative moviemakers to let their voices be heard. It’s a distribution method upon which several moviemakers have made their names – from John Waters […] to Richard Kelly, whose Donnie Darko: The Director’s Cut is easy proof of their continued importance.» [Traduction libre faite en collaboration avec Eva Labarias]. WOOD, Jennifer M. (2004) «25 Reasons to Stay Up Late : Midnight Movie Madness». In Movie Maker Magazine, no 55, Été 2004. [en ligne] <http://www.moviemaker.com/magazine/editorial.php?id=47>. Consulté le 13 août 2007.
(5) KREFFT, Bryan. (2007) «Joyce Theater». Cinema Treasures. [en ligne] <http://cinematreasures.org/theater/6353/>. Consulté le 13 août 2007.
(6) SAMUELS, Stuart, cité par LAFOREST, Kevin. (2007) «Minuit, le soir». In Voir, 17 mai 2007. [en ligne] <http://www.voir.ca/cinema/cinema.aspx?iIDArticle=51364>. Consulté le 13 août 2007.
(7) KREFFT, Bryan. (2007) «Bijou Theatre». Cinema Treasures. [en ligne] <http://cinematreasures.org/theater/2932/>. Consulté le 13 août 2007.
(8) «Today’s margin becomes tomorrow’s mainstream. […] With the ubiquity of home video, audiences do not need to congregate at midnight to discover outré cinema.» [Traduction libre faite en collaboration avec Eva Labarias]. SAMUELS, Stuart, cité par BEALE, Lewis. Idem.
(9) Festival des Films du monde. (2007) [en ligne]
<http://www.ffm-montreal.org/midnightslam/index.html>. Consulté le 15 août 2007.

Bibliographie

J.P. TELOTTE, dir., The Cult Film Experience : Beyond All Reason. Austin, University of Texas Press, 1991.

Filmographie

Scott GLOSSERMAN. (2006) Behind the Mask : The Rise of Leslie Vernon. [Pellicule 35 mm].
Alejandro JODOROWSKY. (1970) El Topo. [Pellicule 35 mm].
David LYNCH. (1977) Eraserhead. [Pellicule 35 mm].
George A. ROMERO. (1968) Night of the Living Dead. [Pellicule 35 mm].
Stuart SAMUELS. (2005) Midnight Movies : From the Margin to the Mainstream.
Jim SHARMAN. (1975) The Rocky Horror Picture Show. [Pellicule 35 mm].
Jan SVANMAJER. (2005) Lunacy (Sileni). [Pellicule 35 mm].
John WATERS. (1972) Pink Flamingos. [Pellicule 16 et 35 mm].

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