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La Biennale de Venise : penser, ressentir l’art autrement

Publié le 1 novembre, 2007 | Pas de commentaires
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Considérée comme l’un des plus importants événements d’art contemporain dans le monde, la Biennale d’art contemporain de Venise présentait cette année (du 10 juin au 21 novembre 2007) sa 52e exposition. Intitulée Pense avec tes sens – Ressens avec ton esprit. L’art au présent(1), cette édition, dirigée par Robert Storr, encourageait les spectateurs à considérer conjointement les pôles dichotomiques – sensation/concept, plaisir/douleur, intuition/réflexion critique, par exemple – qui nourrissent concurremment la vie humaine et, par le fait même, les productions artistiques.

Masked (Vidéo d’art, 2’28”)
Ingrid Mwangi, Masked (Vidéo d’art, 2’28”), 2000
(Avec la courtoisie de Sindika Dokolo collection
africaine d’Art contemporain et du Festival
de la biennale de Venise.) Tous droits réservés.
©

Présentant le travail de plus d’une centaine d’artistes internationaux en provenance de 76 pays différents, la Biennale a certes réussi à offrir une programmation d’œuvres de qualité qui, pour la plupart, alliaient recherche narrative, formaliste et conceptuelle, répondant ainsi à la prémisse de l’événement appelant à la rencontre entre le sensoriel et l’entendement. Sans pour autant s’effacer, les artistes présentés se sont montrés particulièrement sensibles à la réalité de leurs semblables. Loin d’être centrées sur le moi, leurs œuvres s’intéressaient généralement à l’autre, aux autres et portaient ainsi un regard probant sur le monde contemporain. Inauguré cette année, le pavillon africain en particulier a retenu mon attention, puisqu’il présentait des œuvres percutantes – comme L’écriture infinie #3 (2007) de Bili Bidjocka – que le public a rarement l’occasion de voir. Incontournable était également le pavillon français qui, exposant le travail de Sophie Calle, réservait une place d’honneur aux femmes de carrière.

L’art africain pourquoi faire?

Laissée sans réponse, la question «L’art africain pourquoi faire?», posée par l’artiste camerounais Bili Bidjocka au sein de son oeuvre L’écriture infinie #3 (2007), est sémantiquement fort riche, puisqu’elle sous-tend un questionnement se rapportant à la fois à la fonction de l’art africain et à la place qui lui est réservée par la sphère artistique. Bien que le monde de l’art actuel ne cautionne plus l’exclusion des femmes et des artistes non caucasiens comme l’avait explicitement fait la tradition artistique(2), il n’en demeure pas moins, encore aujourd’hui, que de nombreux artistes, socialement en marge ou en provenance de pays socio-économiquement défavorisés, ne trouvent pas de plateforme de diffusion. C’est le cas des artistes africains dont le travail est très peu présenté sur la scène internationale. Conséquemment, l’espace accordé aux discours africains dans le domaine artistique s’avère – comme dans pratiquement toutes les sphères sociales en Occident – d’importance mineure; si l’on parle parfois de l’Afrique, on écoute peu ses habitants.

Depuis sa fondation en 1895, c’est la première fois que la Biennale de Venise consacre un pavillon à l’art africain. Ce geste, aussi tardif soit-il pour une institution à caractère international, a (enfin!) permis à un certain nombre d’artistes du continent africain d’être entendus.

Loin des passions stériles et des idées reçues. Loin des projections fantasmatiques et des vieilles certitudes. Les artistes représentés ne recherchent ni reconnaissance ni sympathie. Ils s’expriment, simplement. Et leurs voix, nourries par des siècles d’histoire, s’élèvent avec une force et une énergie renouvelées(3).

Certes, c’est avec une grande éloquence et sous diverses formes plastiques que les artistes, choisis par les commissaires Simon Njami et Fernando Alvim à même la collection de Sindika Dokolo(4), s’expriment, se penchant notamment sur des problématiques propres à leur réalité. Manifestement, la pandémie du SIDA, les problèmes liés à la pauvreté et la violence qui sévit les inquiètent, de même que les entreprises coloniales ont marqué – avec raison – leur imaginaire(5).

Composée de 14 plaques métalliques fixées au mur, l’œuvre L’écriture infinie #3 de Bili Bidjocka révèle de façon intimiste le désarroi de l’artiste face au mal-être de son pays d’origine(6). Gravées sur chacune des plaques, diverses inscriptions – «Le 27 avril 1962», «L’art de la guerre», «De la grandeur à la disparition», «Ma tristesse infinie» – se terminant toutes par la locution interrogative «Pourquoi faire?», ponctuent l’ensemble de l’œuvre. Habituellement utilisées pour commémorer des événements factuels reconnus officiellement, les plaques évoquent plutôt, ici, les dédales mnésiques d’un individu (l’artiste?) traversé par la douleur. L’effet d’accumulation, créé par la répétition des «pourquoi faire?», laisse croire, tel que l’indique le titre de l’œuvre, que les inscriptions de Bidjocka auraient pu s’additionner à l’infini.

Placé au coeur de l’installation, un immense livre permet aux différents spectateurs de prendre part à l’œuvre en réagissant par écrit aux propos de l’artiste (ou à ceux laissés par un autre visiteur). Captés par une caméra en plongée, les échos des participants, projetés au dessus de la question centrale «L’art africain pourquoi faire?», nourrissent l’ensemble de l’œuvre. Loin de s’inscrire dans un système clos, L’écriture infinie #3 s’offre comme un espace de dialogue entre l’artiste et les spectateurs. Un espace multiple où chacun peut y mettre du sien.

Présenté sur le site de l’Arsenal, le travail du photographe malien Malick Sidibé a été célébré chaleureusement cette année. Âgé de 71 ans, le portraitiste dont l’œuvre porte sur la vie quotidienne des habitants de Bamako a reçu le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière. Attribué pour la première fois à un artiste du continent africain, ce prix, saluant un photographe exceptionnel, souligne l’importance de l’art africain au sein de l’art actuel.

La récompense de Sidibé tout comme l’instauration du nouveau pavillon sont de petits pas sur une longue route pavée. La question se pose: quand les pays africains auront-ils leurs pavillons nationaux(7)?

Place aux femmes : Sophie Calle et ses acolytes

J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre.
C’était comme s’il ne m’était pas destiné.
Il se terminait par les mots: Prenez soin de vous.
J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre.
J’ai demandé à 107 femmes, choisies pour leur métier,
d’interpréter la lettre sous un angle professionnel.
L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter.
L’épuiser. Comprendre pour moi.
Parler à ma place.
Une façon de prendre le temps de rompre.
Prendre soin de moi(8).

Prenant une anecdote intimiste et autobiographique comme point d’ancrage – un courriel de rupture auquel elle n’a pas su répondre –, Sophie Calle, choisie une seconde fois pour représenter la France à Venise, s’est ingénieusement tue afin de céder la parole à 107 femmes de métier et de talent pour constituer son œuvre Prenez soin de vous – faisant ainsi surpasser le nombre de femmes présentes à l’événement artistique vénitien à celui des hommes. De la commissaire de police en passant par la latiniste, de la psychiatre à la correctrice ou encore de Christine Angot à Peaches, les interprètes, choisies par Calle pour décrypter ou interpréter la missive de son ancien amant, nommé X, proviennent de divers horizons professionnels. Le seul homme prenant part à l’exposition du pavillon français est l’artiste et théoricien français Daniel Buren qui, recruté par le biais d’une petite annonce placée par l’artiste, a assuré le rôle de commissaire(9).

Déployés sous la forme d’une grande fresque visuelle habillant l’ensemble des murs du pavillon français, les différents commentaires livrés à Calle sont affichés et accompagnés d’un portait photographique de leur auteur en train de lire une copie papier de la missive à analyser. Également, deux des sept pièces du pavillon ont été réservées à la vidéo afin de transmettre en image-mouvement les interprétations qui nécessitaient un enregistrement mécanique (c’est le cas notamment de la lecture de l’actrice espagnole Victoria Abril, des performances de la chanteuse canadienne Feist et de la danseuse indienne Priyadarsini Govind).

Habilement conjuguée en mots et en images, cette variation sur un même thème, orchestrée par Calle, met de l’avant diverses perspectives professionnelles et féminines. Loin d’être reléguées à un second rôle, les femmes prennent ici les devants, faisant un pied de nez humoristique – les réponses sont pour la plupart hilarantes – à un inconnu machiste (réel ou fictif?) qui collectionne les femmes comme de petits objets prêts à jeter après usage. Preuve que l’union fait la force!

L’art au présent

Formellement varié et ouvert sur le monde, «l’art au présent» tel que présenté à la 52e Biennale est une voix essentielle aux discours contemporains. Loin de s’enfermer sous un couvercle hermétique, les œuvres, dont les thèmes se déploient du local au global, transcendent les frontières pour s’adresser à un public élargi. Afin de suivre le pouls de la création contemporaine, la Biennale n’a pas d’autre choix que de s’engager sur la voie de l’ouverture. Avec un nombre record de pays représentés (l’Azerbaïdjan, le Tadjikistan et la Moldavie se trouvent parmi les nouveaux entrants) et l’instauration du pavillon africain, l’événement fait heureusement de plus en plus place à la diversité. Bien que le nombre de femmes qui exposent soit en croissance, la parité (si ce n’était pas de l’astuce artistique de Sophie Calle) n’est pas encore arrivée à la Biennale. Loin des vieux poncifs qui stipulaient que seul l’homme blanc pouvait être pourvu de génie artistique, l’art doit maintenant être pensé et ressenti autrement non seulement par le public mais aussi par les autorités artistiques.

Notes (cliquer sur le numéro de la référence pour revenir au texte)

(1) Traduction libre de Pensa con i sensi – senti con la mente. L’arte al presente.
(2) Ce n’est qu’à partir des années 1970 que les institutions artistiques occidentales et l’histoire de l’art ont commencé à considérer le travail artistique des femmes et des artistes masculins non caucasiens.
(3) Simon Njami et Fernando Alvim, Check-List. Une réflexion sur quinze années d’art africain contemporain à travers le monde. [En ligne].
<http://www.canalcast.com/v1/wents/users/41793/docs/Pavillon%20Africain_52_Venise1.pdf>
(4) «Basée en Afrique, la philosophie de la Collection Dokolo est définie par un artiste, un commissaire et un collectionneur africains. Désormais, nous ne sommes plus dans le domaine du débat exogène sur l’Afrique, mais dans le développement d’une pensée endogène dont le résultat est la constitution de la collection la plus significative en matière d’art africain contemporain. Nous ne sommes plus uniquement dans le geste esthétique, quel qu’il soit, d’ailleurs, mais dans une affirmation politique.», dans Njami et Alvim, Check-List.
(5) Voir les œuvres Ongletitled de Tracey Rose, Keep it real memorial to a youth de Olu Oguibe et How to blow up two heads at once de Yinka Shonibare.
(6)L’artiste vit présentement en France.
(7) À part l’Égypte, aucun pays africain n’a encore de pavillon national à la Biennale de Venise.
(8) Texte de Sophie Calle placé à l’entrée du pavillon français pour présenter la démarche de son œuvre Prenez soin de vous.
(9) Invitée à représenter la France à la 52e Biennale de Venise, Sophie Calle était également conviée à choisir son commissaire. Ne trouvant pas celui qui lui convenait, Calle a littéralement fait paraître une petite annonce dans différents journaux et revues d’art pour en trouver un.

Référence

Site web de la Biennale de Venise
<www.labiennale.org>

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