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Le rap au Burkina Faso: un plaidoyer pour la jeunesse burkinabée

Publié le 1 août, 2008 | Pas de commentaires
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Avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, le monde s’est ouvert au-delà des frontières. La culture est en constante mutation. Les cultures nationales ne sont plus indépendantes du reste du monde; la musique, au Burkina Faso, en 2008, ne fait pas exception à cette règle. De retour du Burkina Faso pour la réalisation d’un film documentaire sur la culture musicale du pays et son utilisation comme outil d’intervention sociale, je vous invite à un petit voyage initiatique: le rap burkinabé comme miroir de l’identité de la jeunesse d’aujourd’hui, à travers le regard et les paroles des artistes Yeleen, Faso Kombat, Smockey, K-Djobah, Playerzs, K-Ravane, Pris-K…

Arrow
P/\UL, Arrow, 2006
Certains droits réservés.

Premier combat
Moi j’ai grandi
Dans une culture qui n’était pas la mienne
Je l’ai adoptée
Tout en sachant que c’était la tienne
C’était la leur: ok
L’heure est arrivée.
Pour un retour aux sources
[…]
Jamais j’te l’imposerai
Par crainte de l’offusquer
Ma culture, généreuse,
Elle est ouverte
À toute sorte de brassage
Pour d’autres découvertes 1
Faso Kombat, «Retour aux sources»

Le Burkina Faso

Le Burkina Faso est un petit pays enclavé par six pays d’Afrique de l’Ouest: le Mali, le Niger, le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d’Ivoire. Avant la période coloniale, le territoire africain était composé d’empires et de royaumes. Ce sont principalement l’empire mandingue et les royaumes mossis qui se partageaient la région qu’est devenue la Haute-Volta, puis le Burkina Faso. Le nom du pays, tel que nous le connaissons aujourd’hui, a été adopté le 4 août 1984 durant la présidence de Thomas Sankara. Cet homme politique est reconnu pour la révolution culturelle et sociale menée dans ce pays2.

Portrait musical

Ce sont les musiques populaires qui prennent le plus de place dans l’espace public au Burkina Faso.

D’une part, l’influence des courants musicaux de la Côte d’Ivoire sur le répertoire et l’industrie burkinabée est majeure, en raison de la proximité des deux pays et des liens sociohistoriques profonds qui existent entre les deux populations. Ce qu’on appelle «l’ambiance facile», un genre créé par la vague des disc-jockeys (DJ) ivoiriens, anime les maquis (les bars) et les radios commerciales. Ainsi, du rythme zouglou (genre issu des grèves étudiantes des années 1990) au mouvement coupé-décalé (mouvement émergeant dans la diaspora établie à Paris qui fait un retour au pays depuis les années 2000) et jusqu’au «Beau Baraba» actuel (mode depuis l’été 2007), les vacances au Burkina Faso se vivent au rythme de la nouveauté ivoirienne de l’année.

D’autre part se maintient, selon les différents groupes sociaux définis par des facteurs comme l’âge, le sexe, l’éducation, etc., la popularité des musiques mandingues (issues de l’empire du Mali et liées aux griots), des musiques ethniques (Mossis, Bobos, Peuls, etc.), des musiques religieuses (chrétiennes, protestantes, musulmanes, etc.), panafricaines (zouk, rumba congolaise) et occidentales (États-Unis, France, etc.).

Si l’Occident démontre de l’intérêt pour les musiques traditionnelles africaines, à travers différents festivals ou encore des organismes spécialisés, l’Afrique a un regard posé sur l’Occident qui se traduit par des intérêts musicaux plus modernes.

Actuellement, un genre musical ralliant les intérêts modernes de la jeunesse et les racines traditionnelles a pris une place majeure dans le répertoire burkinabé. Ce métissage musical émerge du combat culturel de l’Afrique, lutte qui se joue entre le maintien de ses traditions et le développement moderne de son milieu. De ce fait, le rap africain se taille tranquillement une place importante chez la jeune population. Assez éloigné du gangster rap,très présent sur les ondes commerciales américaines, le rap burkinabé est plus revendicateur que violent ou sexualisé.

Maudits soient
Tous les bouquins, les livres et cahiers
Maudites
Les légendes qu’on nous a contées
[…]
Apprendre à chanter des airs qu’on ne peut danser
Apprendre à parler tout ce qu’on en a pensé
[…]
Laissez-nous rêver
Laissez-nous rêver, imaginer
Un monde meilleur que celui que vous nous avez laissé
[…]
On a le droit de rêver 3
Yeleen, «Le droit de rêver»

Le rap est un genre musical attaché au mouvement qu’est le hip-hop, une culture en soi, composée de normes, de pratiques et de valeurs. Par ailleurs, il possède un répertoire thématique propre qui se rapporte à la vie dans la rue: faits sociaux, inégalités, phénomènes de groupe, enjeux politiques, etc.4. Pour retracer l’histoire du rap, il faut remonter aux années 1970, aux États-Unis, à l’époque des mouvements sociaux comme la lutte des Noirs pour les droits civiques5.

Au Burkina Faso, j’ai retrouvé cette essence du rap dans les chansons qui m’ont captivée. L’engagement social des artistes, présent dans leurs poésies rythmées, parfois légères, parfois dénonciatrices, révèle deux choses à la fois: le côté traditionnel et toujours vivant de l’Afrique, qui repose sur les messages véhiculés par les traditions orales, et le côté urbain des jeunesses africaines d’aujourd’hui, qui désirent des changements.

Selon Traoré Yacouba, de Koye Productions, une association de promotion de la musique située à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, l’état du rap dans ce pays s’explique de deux manières. D’abord, la population se réfère beaucoup aux Américains. Elle connaît la provenance du genre musical et elle aime le style. Donc, comme le Burkina Faso regorge d’artistes, certains ont décidé d’adapter le message du rap américain à leur culture. C’est ainsi que le style a été ajusté à leurs enjeux, ce qui explique, selon M. Traoré, la popularité du genre au pays6. La particularité du rap en Afrique repose sur le fait que les messages, populaires et urbains, sont diffusés dans un cadre hybride, culturel et musical propre à l’Afrique d’aujourd’hui.

Aussi, il faut souligner l’importance des langues locales du Burkina Faso qui sont présentes aux côtés du français dans les chansons. Beaucoup d’artistes vous raconteront l’importance de donner une place à ces langues pour rejoindre toute la population du Faso, car tout le monde n’est pas allé à l’école pour apprendre le français. La francophonie, au Burkina Faso, joue un rôle de langue de communication, mais est aussi une langue qui permet au rap burkinabé d’être entendu et compris hors des frontières géographiques.

Deux éléments forts: le rythme et le message

En somme, le rap burkinabé se fonde sur le croisement de rythmes et de textes propres au Burkina Faso. Le cadre culturel alimente les thématiques traitées et les messages véhiculés dans les chansons, puis le cadre musical mélange les rythmes traditionnels et urbains issus de l’histoire des différentes ethnies du pays.

Il peut être ardu, pour une oreille étrangère, d’identifier la particularité des rythmes. Par exemple, il faut savoir reconnaître les rythmes mossis ou fulfuldés pour apprécier leur présence dans les chansons de Yeleen. Quant aux néophytes, je vous invite à tenter d’identifier les instruments traditionnels ou encore les danses qu’on présente parfois dans les vidéoclips7. En outre, les instruments de percussion comme le djembe, le tamani et le doum-douma sont très présents, de même que les cordophones comme la cora et le n’goni8.

Il est plus facile de viser la compréhension des messages. Le rap, au Burkina Faso, s’adresse particulièrement à la jeunesse du pays9. Il la représente, parle de ses réalités, de ses difficultés et de ses rêves. Beaucoup de chansons vont parler des relations entre les hommes et les femmes, du désir et de l’amour. Plusieurs s’adressent aux jeunes qui cherchent leur identité et qui se préoccupent de leur avenir. D’autres textes de chansons apportent des réflexions sur l’état de la culture burkinabée. D’autres encore s’attaquent aux problèmes sociaux et surtout politiques en Afrique. En fait, les thématiques récurrentes traitent essentiellement d’humanisation et de revendication.

Les questionnements et les réflexions qui animent une portion de la société quant aux pratiques culturelles sont également présents dans les textes des rappeurs burkinabés. Par un moyen de communication de masse comme la musique, un dialogue peut se créer au sein de la population. Par exemple, dans sa chanson «I-yamma», Smockey dénonce l’ancienne tradition des mariages forcés. En effet, beaucoup de jeunes filles vivent encore cette obligation d’épouser un homme qu’elles n’ont pas choisi. La musique permet donc de révéler des pratiques toujours existantes auxquelles les nouvelles générations souhaitent parfois secrètement mettre un terme.

Accepter de se soumettre
Elle n’aurait pas pu
Et finalement s’y résoudre
Elle n’aurait pas cru
Comment s’y prendre autrement
Elle n’aurait pas su
Épouser cet homme-là
Elle n’aurait pas dû
C’est pourtant ce qui lui arrive
Elle aurait dû le savoir
80% des gens ont connu cette vérité
et l’ont encore en mémoire
Elle aurait…
Plutôt, plutôt, dû… refuser10
Smockey, «I-yamma»

Porteur de messages revendicateurs et de messages d’espoir, le rap burkinabé est un miroir de la jeunesse du pays: la chanson «Dar Es Salaam», de Yeleen, est un message de paix qui s’adresse aux politiciens de ce monde; les paroles de «Retour aux sources», de Faso Kombat, interpellent les jeunes sur l’amour de leur propre culture; «On n’peut pas plaire à tout le monde», des Playerz, critique la pression sociale de la bonne image.

Tu sais…
Quoi que tu dises
Quoi que tu fasses
On n’peut pas plaire à tout l’monde
Où que tu sois
Où que tu ailles
On n’peut pas plaire à tout l’monde
(BIS)
[…]
Depuis mes débuts
Y’en a du monde qui m’ont soutenu
Y’en a aussi qui m’ont pas cru
Pendant que d’autres me jettent des sorts, des flèches empoisonnées
Y’en a qui font des recettes, des plats assaisonnés
J’assume le négatif.
Et, je continue mon petit bonhomme de chemin11
Les Playerz,«On n’peut pas plaire à tout l’monde»

Les vedettes rap sont des icônes populaires qui entretiennent la fierté et l’espoir, tout en offrant des modèles burkinabés positifs: des jeunes artistes qui ont réussi dans la vie, malgré «la galère du Faso». Par conséquent, ce genre musical continue de voir grandir son bassin de fans. Ces modèles positifs constituent un apport social majeur, car ils répondent à un besoin de valorisation au Burkina Faso.

La musique, au Burkina Faso, joue un rôle psychosocial important car la culture identitaire, la musique et l’artiste, peuvent contribuer au changement. Au Burkina Faso, comme ici, les acteurs culturels rencontrés affirment que, pour promouvoir l’identité burkinabée, il faut encourager la fierté de la population envers ses expressions artistiques. À ce jour, le rap burkinabé et ses artistes sont une source prometteuse pour relier la jeunesse à ses racines et, ainsi, l’aider à faire face aux défis de sa génération.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Faso Kombat, «Retour aux sources», sur Diamant miroir, Ouagadougou, Umané Culture, Code Music Production, 2006.
2. YAHMED, Danielle Ben et autres. Atlas de l’Afrique / Burkina Faso, Paris-France, Les Éditions J.A., 2005, p. 18-23, 73-75.
3. Yeleen, «Le droit de rêver», sur Dieu Seul Sait, Ouagadougou, Production Yeleen, 2003.
4. MUSIQUE-FRANCO.[En ligne], <http://www.musique-franco.com/genres_musicaux/hip_hop>, (Page consultée le 25 juin 2008).
5. Je vous suggère DEBOUZY, Marianne. «Droits et mouvements sociaux aux États-Unis», sur CAIRN. [En ligne], <http://www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2003-2-page-3.htm> (Page consultée le 25 juin 2008).
6. Propos de M. TRAORÉ Yacouba, enregistré lors de son entrevue de participation au document «Projet Écho: du continent noir à la province bleue». Février 2008. Bobo-Dioulasso.
7. Une liste de vidéo-clips vous est suggérée plus loin dans la section «Liens».
8. Le site de Wikipédia France présente une liste d’instruments permettant de visualiser leur apparence: WIKIPÉDIA. [En ligne], <http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_instruments_musicaux_d’Afrique>, (Page consultée le 25 juin 2008).
9. Dans la pyramide des âges de 1996, les jeunes de moins de 15 ans représentent 48% de la population, tandis que les personnes âgées de plus de 65 ans en représentent 3,7%. Dans YAHMED, Danielle Ben et autres. Op. Cit., p. 80-81.
10. Smockey, «I-yamma», sur Code Noir, Ouagadougou, Abazon Productions, 2007.
11. Les Playerz,«On n’peut pas plaire à tout l’monde», sur On n’peut pas plaire à tout l’monde, Ouagadougou, 12 Recordz, 2007.

Suggestions pour en savoir plus

1. Des artistes rap au Burkina Faso :
-Faso Kombat, MySpace. [En ligne] <http://www.myspace.com/fasokombat> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Faso Kombat, «Ghetto Biiga», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=DC9lq2SWaPU> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Faso Kombat, «Amazone», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=lj23wtZE6is> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Yeleen, My Space. [En ligne] <http://www.myspace.com/yeleen> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Yeleen, «Dar Es Salam», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=N7N8iJ4sFLo&amp;feature=related> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Yeleen, «Mizaman», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=yF5IX9J2jQw> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Smockey, My Space. [En ligne] <http://www.myspace.com/smockey2> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Smockey, «I Yamma», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=HhUQ8PqN6uI> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Smockey, «Votez pour moi», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=VmfqkZMoHPg&feature=related> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Les Playerz, Site officiel [En ligne] <http://www.playerz-siteofficiel.com/> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Les Playerz, Site officiel, Clips [En ligne] <http://www.playerz-siteofficiel.com/PLAYERZ/clips.html> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-K-Djoba, My Space. [En ligne] <http://www.myspace.com/kdjoba> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-K-Djoba feat Yeleen, «La Traite», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=3G5IDOd5Sxg&amp;feature=related> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-K-ravane, Faso Clash. [En ligne] <http://www.fasoclash.com/blogbio.asp?id=74> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-K-ravane, «Viima ya kanga», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=MyGZt2yNHSQ> (Page consultée le 10 juillet 2008).
-Pris’k feat Yeleen, «Parlons d’amour», YouTube. [En ligne] <http://www.youtube.com/watch?v=VngmdunCCVE&amp;feature=related> (Page consultée le 10 juillet 2008).

2. Le Burkina Faso
-Faso rap : Portail Hip-Hop du Burkina Faso. [En ligne] <http://www.fasorap.com/index.php> (Page consultée le 25 juin 2008).
-Faso Musique: vitrine sur la musique burkinabè. [En ligne] <http://www.fasomusique.afrikart.net> (Page consultée le 25 juin 2008).
-Mon Burkina. [En ligne] <http://www.monburkina.org/> (Page consultée le 25 juin 2008).

3. Le hip-hop et le rap
-«Hip Hop: Évolution, racines, groupes et artistes de rap», Musique-Franco. [En ligne] <http://www.musique-franco.com/genres_musicaux/hip_hop> (Page consultée le 25 juin 2008).
-«Histoire du rap», Rap Connexion. [En ligne] <http://www.rapconnexion.net/dossiers.php?mode=rap> (Page consultée le 25 juin 2008).
-«La naissance du hip-hop et du rap et comment la scission entre les deux styles s’annonça très tôt», August’un, [En ligne] <http://www.augustun.over-blog.com/article-222008.html> (Page consultée le 25 juin 2008).

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