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Michael K, sa vie, son temps: entre nomadisme tragique et sédentarité impossible

Publié le 1 janvier, 2008 | Pas de commentaires
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Si la civilisation a tendance à favoriser le mouvement des populations vers leur sédentarisation, il apparaît cependant qu’une partie de l’humanité, pour des raisons historiques ou géopolitiques, continue d’alimenter les mouvements de mobilité d’une zone à l’autre du globe. Mobilité contrainte souvent, pour des raisons qui excèdent la tradition du nomadisme, et qui renvoie à l’existence de conditions de vie rendues impossibles en raison des conflits affectant certaines sociétés. De ce nomadisme contraint, douloureux dont l’actualité nous entretient quotidiennement, l’œuvre de J.M. Coetzee 1 nous donne l’écho tragique, et plus particulièrement, le récit qui centre notre intérêt sur cette problématique: Michael K, sa vie, son temps.


Brooke Novak, , 2007
Certains droits réservés.

Sans doute un trait caractérise-t-il nos sociétés modernes depuis le Moyen-Âge: la tendance à la sédentarisation des populations, comme on l’observe notamment dans le monde occidental. Pour autant, cette image relativement apaisante, signe d’une pacification tranquille des hommes, absorbe-t-elle toute la réalité de la géopolitique humaine? Toutes les populations sont-elles concernées, sans nuances, par ce mouvement de fixation géographique?

À ces questions, l’œuvre de Coetzee, Prix Nobel de Littérature en 2003, suggère des réponses, propose des fictions étonnamment proches de notre actualité, depuis le milieu du vingtième siècle. Ecrivain né au Cap en Afrique du Sud, de langue anglaise, descendant d’anciens colons, Coetzee ne revendique aucune position idéologique affichée. Mais il produit une œuvre d’où surgit, depuis le début (Au Cœur de ce pays en 1981) un écho de vérité sans fard quant à l’état du monde, rendu selon lui à «l’âge de fer» 2. Une humanité – composée de Blancs, de Noirs et de métis – y est livrée à l’errance spatiale, victime des systèmes politiques voués à des idéologies douteuses, excluant des races, des ethnies, des cultures… Ce que nous délivrent les images et les reportages venus du monde et de quelques continents ou pays maudits: Afrique, Asie, ex-Europe de l’Est… où fourmille une humanité chassée de son sol par les guerres civiles, les conflits raciaux, souvent aggravés par des conditions climatiques dramatiques (sécheresse) ou des cataclysmes naturels.

C’est de cette sorte d’humanité dont parle le roman de Coetzee, Michael K, sa vie, son temps. Il se présente comme l’odyssée tragique d’un homme fruste, modeste jardinier, probablement d’origine métissée, quittant la péninsule du Cap, zone traumatisée par la misère et sous contrôle policier. Les désordres politiques et sociaux, la désorganisation du pays en proie à toutes les formes d’exaction, vont l’empêcher de revenir vers la ferme maternelle, jadis abandonnée et livrée depuis aux friches, mais aussi à la voracité des dominants, des accapareurs de tous poils. C’est dans cette ferme, sorte d’eldorado rural, que la mère de Michael, la vieille Anna K, malade, pauvre, souhaite, au début du roman, que son fils la ramène et l’accompagne:

«Et quand Michael, un soir, en arrivant, parla de licenciement aux Parcs et Jardins publics, elle se mit à agiter dans sa tête un projet qui n’avait été jusqu’alors qu’un rêve oiseux: quitter une ville qui ne lui promettait guère d’avenir et retrouver la campagne plus paisible de son enfance 3

Cette ferme, située sur une terre à Prince-Albert, entourée de coteaux et de montagnes, à cinq heures de route en voiture, à peine une journée de train – à condition d’obtenir un impossible permis de circuler – demeurera, tout au long du récit, le lieu de la sédentarité rêvée, celui des racines maternelles, à l’abri des fureurs et violences des villes, à l’abri des routes et chemins envahis par les mêmes excès. Cette ferme, c’est une promesse, celle de vivre en paix, libéré du souci quotidien de se nourrir, car la terre qui l’entoure, cultivée, assurerait à ses habitants la subsistance, et l’eau, grâce à la citerne qui l’alimente:

«Ce qu’il voyait, c’était, […], avec les yeux de l’esprit, une maisonnette blanchie à la chaux dans l’immensité du veld, des volutes de fumée sortant de la cheminée et, debout sur la pas de la porte, sa mère, souriante, en bonne santé, prête à l’accueillir à la fin de la longue journée 4

Mais en contrepoids sinistre du récit des quelques moments furtifs passés dans la ferme, le récit de Coetzee s’attarde surtout sur le long et dangereux périple auquel est contraint Michael: pour parvenir à la ferme d’abord, en être arraché; puis, pour y revenir une dernière fois avant le retour au point de départ, sur la péninsule du Cap, désespérant et ultime point de chute du personnage, recroquevillé dans le «recoin malodorant» d’une chambre à l’abandon.

Chez Coetzee, et dans l’Afrique du Sud qui constituait l’arrière-plan de son œuvre, la sédentarité, toujours figurée par une ferme et sa terre alentour, est impossible. Dans Disgrâce, la ferme sur laquelle s’installe Lucy, la fille du professeur David Lurie, en espérant en faire un lieu de réconciliation entre Blancs et Noirs, devient l’espace de tous les ravages, comme dans Michael K, sa vie, son temps. Rendue à une paix fragile, provisoire, la ferme se transforme vite en espace d’affrontement feutré, entre les races et entre les sexes. Un espace qu’il vaudrait mieux quitter sans doute, pense David Lurie, qui choisit de repartir chez lui, dans sa ville du Cap…

Fondamentalement, l’œuvre de Coetzee montre que la mobilité au mieux, l’errance au pire, sont les nouvelles conditions d’existence de l’homme moderne, quelle que soit son origine. Dans son dernier texte, L’Homme ralenti 5, les deux principaux personnages, Paul Rayment et Marijana Jokic, sont des déplacés, des immigrés sur la terre d’Australie où se déroule l’action. Le premier a fait «trois fois l’expérience de l’immigration, triple dose […]. D’abord comme enfant déraciné qu’on a amené en Australie; puis quand [il a] déclaré [son] indépendance pour retourner en France; enfin quand [il a] renoncé à la France et quand [il est] revenu en Australie 6».

«Est-ce bien d’ici que je suis? me suis-je demandé chaque fois. Est-ce que c’est bien ici que je suis chez moi?7», s’interroge Paul.

Quant à la seconde, Marijana, elle arrive de Croatie d’où elle est partie en 1994 environ, en pleine guerre interethnique. Elle est passée par l’Allemagne pour y recevoir une formation et une qualification professionnelle. C’est cette compétence – faire des ménages – qui lui a permis de s’installer en Australie méridionale et d’y vivre avec sa famille. Au prix, par contre, d’un déclassement social pour son mari.

Michael sait bien, lui aussi, de quelle terre il est et où il a envie de vivre et de mourir. «Je veux vivre ici, se dit-il; je veux vivre ici pour toujours, ici où ma mère et ma grand-mère ont vécu. C’est aussi simple que ça 8.» Mais cette profonde certitude sera annihilée par l’histoire, qui malmène les êtres et les empêche de se fixer durablement sur une terre qui leur donnerait une existence, une identité. Au fond, le seul fait de vivre au milieu d’hommes en butte à leurs pulsions de conquêtes – terres, femmes – met en danger et oblige à la fuite, permanente, apeurée, qui transforme l’être humain en gibier, ou «en taupe» vivant dans le silence et sous la terre, comme dans l’espèce de cauchemar douloureux de Michael, échoué, tapi dans son placard, à la fin de son périple. Le roman de Coetzee fait se croiser, le long des routes et chemins, entre bruits de bottes et de rafales, des files de sans-abri, des indigents, des soldats inquiétants, des policiers suspicieux, des piétons vagabonds, des profiteurs de guerre…

Dans un monde où la terre et l’espace sont objets de convoitise et motifs de guerres sans répit, le nomadisme forcé s’impose comme seule alternative. C’est cette vision que soutient le roman de Coetzee. Ce n’est pas sans écho avec l’actualité contemporaine, temps tragique d’expulsions des peuples, des familles loin de leurs terres, loin de leurs racines, à la recherche d’accueil, de refuges toujours provisoires, comme ces «familles entières expulsées de domaines où elles vivaient depuis de nombreuses générations9» que Michael croise sur sa route.

Entre impossible sédentarité et tragique nomadisme, il reste à Michael le rêve de trouver enfin «entre les clôtures, des recoins, des couloirs, des angles oubliés de la terre qui n’appartenait encore à personne 10» où il pourrait enfin planter son sachet de graines de potiron, seul bien qu’il avait pu, un temps, sauver de sa tragique odyssée. Et dont il est probable qu’il ne fera plus rien…

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. COETZEE, John Maxwell, Michael K, sa vie, son temps, Paris, Seuil «Points», 1985. (Pour la traduction française). Life and Times of Michael K, Londres, Martin Secker and Warburg, 1983. (Pour l’édition originale).
2. C’est le titre de l’un de ses romans.
3. COETZEE. Michael K, sa vie, son temps, Op. Cit., p. 16.
4. Ibid., p. 18.
5. COETZEE, Disgrâce, Paris, Seuil «Points», 2001. (Pour la traduction française).
6. Ibid., p. 197
7. COETZEE, L’Homme ralenti, Paris, Seuil, 2006. (Pour la traduction française).
8. Ibid., p. 197.
9. Ibid., p. 128.
10. COETZEE, Michael K, sa vie, son temps, Op. Cit., p. 103.

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