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Rencontre entre la tradition et la modernité

Publié le 1 août, 2007 | Pas de commentaires
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Le 22 avril 2007, l’artiste malien Salif Keita était de passage au Spectrum de Montréal. Loin d’être seulement un musicien et un chanteur, cet homme noir à la peau blanche est un être hors du commun, engagé dans sa communauté et ayant dû se battre toute sa vie pour accéder à ses rêves. Portrait.

Salif Keita
David Chaumel, Salif Keita, 2007
Tous droits réservés.

Une vie d’exclu

Né albinos dans un pays où cet état est considéré comme une malédiction, Salif Keita est un descendant du fondateur de l’Empire du Mali (1), Sundjata Keita. Compte tenu de son rang social, Salif Keita ne pouvait espérer faire carrière en musique dans son pays. En effet, au Mali ce métier est réservé aux griots qui sont les équivalents de ce qu’étaient nos conteurs occidentaux à l’époque où les communications étaient moins rapides et les écrits moins accessibles. Ainsi, les griots transmettent la tradition orale d’une génération à l’autre. Ne fait pas ce métier qui veut;ces artistes sont vénérés par la population, non pas à cause de leur classe sociale, mais bien grâce à l’importance de leur métier et au respect qu’ils inspirent. Certaines règles ancestrales doivent être respectées, comme celle de provenir d’une lignée de griots, ce qui n’est pas le cas de Salif Keita, puisque celui-ci provient plutôt de la lignée des rois.

Bien que le statut de la famille de Salif Keita aurait dû lui apporter une certaine importance sociale, le fait qu’il soit albinos annulait tout respect qu’il aurait été en droit de recevoir de la part de la population ou même de sa famille. Malgré sa couleur de peau et le rejet de sa propre lignée, Keita apprend le chant. Vers la fin des années 1960, il quitte sa famille et part vivre dans les rues de Bamako, capitale du Mali. Pour gagner sa vie, il chante dans des cafés. Plus tard, il intègre le Rail Band, un groupe qui anime l’hôtel de la gare, puis Les Ambassadeurs, qui œuvrent au Bamako Hôtel fréquenté par un public plus international. Le succès est au rendez-vous et le groupe s’installe alors à Abidjan, capitale de la Côte d’Ivoire. C’est là que Mandjou, le premier album de Salif Keita, est enregistré. En 1980, soit deux ans après l’enregistrement, l’artiste s’envole pour les États-Unis avec Kante Manfila, chanteur des Ambassadeurs. Deux disques, Primpin et Tounkan, sont alors enregistrés. Malgré un grand succès aux États-Unis, c’est en France que Keita souhaite pratiquer son métier.

En 1984, il quitte l’Afrique et s’installe en France. Trois ans plus tard, il y enregistre l’album Soro présentant un blues-rock-mandingue (3) avec lequel l’artiste obtient un succès international et la reconnaissance du public. À partir du milieu des années 80, la carrière de Salif Keita est bel et bien lancée. Bénéficiant d’une grande popularité, l’artiste en profite pour s’engager dans des luttes lui tenant à cœur. Entre autres choses, il enregistre la chanson Nou pas bougé pour encourager les Africains nouvellement arrivés en Europe à ne pas se laisser rapatrier et à se battre pour leurs droits, en somme à militer contre «l’immigration choisie». Plusieurs disques suivent cette lancée fulgurante: Amen (1991), Folon (1995), Sosie (1997), Moffou (2002) et finalement M’Bemba (2005). Tous ces albums sont empreints de la culture malienne, bien entendu, mais ils constituent définitivement un mélange des genres plus occidental et plus moderne pour répondre aux demandes du marché international.

Retour aux sources

Salif Keita aurait-il quitté le Mali afin de fuir les railleries de ses pairs? Cette question apparaît légitime dans la mesure où sa carrière était en plein essor là-bas. Peut-être était-ce aussi pour atteindre ce qui semble l’idéal de la réussite, soit se joindre à la culture occidentale qui paraît si remplie de promesses pour un homme s’étant battu afin d’obtenir la considération de son propre peuple. Par contre, au début des années 2000, Salif Keita prend conscience que l’Afrique a besoin de lui plus que l’Occident, qu’il est maintenant en mesure de venir en aide aux artistes de son pays qui tentent de percer dans le monde de la musique. Cet événement coïncide avec la sortie de l’album Moffou (2002) qui est caractérisé par un retour aux sources de la musique malienne, une approche plus traditionnelle qui remet au goût du jour les divers instruments classiques du Mali (le n’goni, le balafon, la calebasse, la kora) et le dialecte du pays (bambara). À ce stade, Keita fait un retour à la folklorisation de sa musique, c’est-à-dire qu’il immobilise une tradition musicale à un moment donné de son histoire, qu’il effectue un retour aux origines culturelles, un peu comme le fait le groupe Mes Aïeux au Québec en remettant au goût du jour les rigodons, tombés dans l’oubli pour la majorité de la population. L’artiste malien redécouvre et fait découvrir la musique traditionnelle de son pays natal après avoir exploré l’urbanisation et la banalisation des musiques plus électroniques qui correspondent à des normes de succès établies pour les artistes internationaux dont il fait partie. Il a visité de nombreux styles musicaux plus occidentalisés dans lesquels il utilisait des instruments moins conventionnels et où il intégrait des rythmes modernes. Comme s’il avait simplement eu besoin de s’éloigner pour prendre conscience de l’importance des instruments et des rythmes africains dans l’évolution de son peuple. En 2004, il retourne s’établir définitivement dans son pays où il ouvre un studio d’enregistrement à Bamako et s’investit dans la promotion d’artistes locaux. C’est dans ce studio que l’artiste malien enregistre son plus récent album M’Bemba (2005), album sans contredit plus mandingue à la fois dans l’approche musicale et dans la création du disque lui-même, tout le processus s’étant accompli à Bamako.

Artiste emblématique du continent africain, Salif Keita n’est pas seulement un chanteur. En plus d’être le seul non-griot à s’être approprié les techniques et le potentiel émotionnel qui sont habituellement l’apanage du «griotisme», il est aussi un artiste engagé dans la cause africaine. Mû par un désir de s’impliquer dans sa communauté, il a décidé de se lancer en politique en se présentant aux élections législatives maliennes s’étant déroulées au cours de l’été 2007. Dans le cadre de sa première campagne électorale, il entendait faire de l’environnement sa priorité. En s’impliquant dans le domaine politique, l’artiste désirait se prévaloir de son droit de parole et parler à la place de ceux qui n’en ont pas l’opportunité. Il est à noter qu’au moment d’écrire ces lignes, Keita a définitivement été écarté de la course électorale après le premier tour de scrutin.

Émotions au rendez-vous

Au Mali, «La musique renforce les liens qu’ont les Africains de l’ouest avec le passé, mais elle a aussi aidé cette région à tendre la main au présent.»(3) Après avoir touché à la modernité, la musique de Keita se réconcilie avec la culture mandingue qui, sans se terrer dans le passé, ose un certain métissage entre la tradition et les rythmes actuels. C’est ce qui a été présenté aux nombreux spectateurs du Spectrum de Montréal le 22 avril dernier. Avec sa voix hors du commun, Salif Keita a offert une prestation à la hauteur des attentes de son public. D’une puissance et d’une rondeur incomparable, cette voix ne peut laisser indifférent lorsqu’elle entonne son chant puisqu’elle semble nous envelopper par sa douceur et son ampleur. Salif Keita est un artiste qui, malgré les embûches, a atteint une notoriété qui lui a permis de faire connaître davantage la musique de son pays au reste du monde. Sur scène, il arrive à faire exister sa musique et à transmettre une énergie prodigieuse à la foule d’admirateurs, mais également aux non-initiés venus le découvrir. Que l’on connaisse ses chansons ou non, que l’on comprenne le dialecte bambara ou pas, l’émotion est au rendez-vous.

Il nous est possible d’oublier nos soucis quotidiens à l’écoute de cette musique africaine, musique empreinte de joie de vivre. Par son art, Keita propose un dépaysement complet pour les néophytes, un voyage en musique d’où nous revenons en étant somme toute changés, tant les rythmes sont débordants d’émotions.

La seule chose que l’on pourrait reprocher à Keita, c’est une réserve dans l’approche de la foule. Une timidité que nous aurions souhaité moins présente, mais que l’on pardonne aisément à cet homme hors du commun qui nous aura fait vivre des émotions intenses tout au long de son spectacle avec une musique qui mène à la danse, qui fait vibrer jusqu’au cœur de l’humanité.

Notes

(1) L’Empire du Mali était constitué de l’actuel Mali, Sénégal, Guinée, Mauritanie et Gambie.
(2)ARNAUD, Gérald et Henri LECOMTE. Musiques de toutes les Afriques, Éditions Fayard, Paris, 2006, p. 100.
(3) Le mandingue constitue un regroupement culturel comptant plus de 25 dialectes différents et étant composé de représentants de diverses castes de la société. Il s’agit d’une culture développée par une partie de la population malienne, culture implantée dans les traditions du pays.
(4)BARLOW, Sean et Banning EYRE. Afro! Les musiques africaines, Éditions Hors collection, Luçon, 1996, p. 38.

Bibliographie

Salif Keita, l’insoumis. Wanda Record,[en ligne] 2 pages <http://www.rfimusique.com/musiquefr/articles/087/article_16806.asp> Consulté le 17 avril 2007

Site officiel de l’artiste
<http://salifKeita.artistes.universalmusic.fr/> Consulté le 12 avril 2007.

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