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Petit guide pratique de lutte aux algues bleues

Publié le 15 juillet, 2008 | Pas de commentaires
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À la suite de la crise des algues bleues qui a frappé le Québec à l’été 2007, un groupe de spécialistes s’est penché sur la question afin de trouver des solutions à ce problème environnemental prenant de plus en plus d’ampleur. Il en est résulté un livre, Algues bleues des solutions pratiques1, paru en mai 2008 aux éditions Bertrand Dumont. Tout en démystifiant le phénomène des algues bleues, ce livre condense une panoplie de stratégies novatrices et originales visant à améliorer la qualité de l’eau de nos lacs et cours d’eau. Cet article présente un bref aperçu des nouvelles idées véhiculées dans cet ouvrage.

Texture Series
Geishaboy500, Texture Series, 2006
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Il y a quelques années, lorsque la ville de New York a constaté que son eau ne respectait plus les normes environnementales, elle a décidé de protéger les terres de son bassin hydrographique. De cette façon, la végétation contrôlerait la qualité de l’eau en agissant comme filtre naturel2. En Suisse, depuis 1986, une loi interdit les phosphates dans les savons à lessive afin de sauvegarder le lac Léman, le plus grand lac d’Europe occidentale3. Au Québec, malgré le problème de prolifération d’algues bleues qui persiste depuis une dizaine d’années, tout reste à faire. À l’été 2007, la contamination de près de 200 lacs ainsi que l’engouement médiatique qui en découla auront néanmoins motivé le gouvernement à produire un plan d’action de 200 millions de dollars pour protéger les plans d’eau.

Dans cette foulée, un collectif d’experts a publié en mai dernier un ouvrage qui démystifie le problème des algues bleues. Dans ce livre, intitulé Algues bleues des solutions pratiques, une équipe polyvalente de spécialistes sous la direction de Robert Lapalme propose de nouvelles stratégies qui vont au-delà de l’interdiction des savons phosphatés et de la protection de la bande riveraine. Concrètes et originales, ces solutions seront utiles autant pour les citoyens que pour les gestionnaires aux prises avec ce fléau. De plus, et pour une fois, il n’y a personne au banc des accusés. Au contraire, dans cet ouvrage, on est d’avis que les causes de la problématique des algues bleues sont diverses et que la contribution de tout un chacun est nécessaire à sa résolution. Voici un aperçu de quelques idées véhiculées par ce livre et qui gagneraient à être popularisées.

De nouvelles causes

Au cours de l’été 2007, plusieurs riverains sont demeurés perplexes devant l’apparition subite d’algues bleues (ou cyanobactéries4) dans leurs lacs, alors qu’aucun changement notable n’avait été apporté sur le plan des activités dans leur bassin-versant. Ce phénomène était d’autant plus surprenant que les lacs affectés étaient très souvent éloignés de ce qu’on croyait être la principale source du problème: l’agriculture.

Ce constat a remis en perspective les solutions adoptées jusqu’ici, qui consistaient principalement à contrôler les excédants de phosphore en milieu agricole. En effet, la croissance des algues n’est pas seulement conditionnée par la quantité de nutriments, mais également par la lumière et la température. Il s’avère justement que dans le Québec méridional, la température annuelle moyenne est passée de 0,5°C à 1,2°C entre 1960 et 20035. Dans le milieu aquatique, cette augmentation de température se traduit par une prolongation de la période de croissance des algues, par une hausse de la productivité des lacs, causée par la libération du phosphore accumulé dans les sédiments et par un raccourcissement de la période avec couvert de glace, laissant ainsi pénétrer la lumière plus tôt dans l’année.

Une légère hausse de la température de l’eau amplifie donc le développement des algues bleues. Bien sûr, il est irréaliste à court terme d’agir sur les changements climatiques. Les auteurs suggèrent plutôt de réduire les sources ponctuelles de réchauffement de l’eau, telles que les terrains gazonnés et les stationnements. Autrement, sur ces surfaces sans couvert forestier, l’eau de pluie, au lieu de pénétrer dans le sol, absorbe la chaleur de ces surfaces et ruisselle jusqu’au lac qui est réchauffé à son tour.

Néanmoins, contrôler l’apport en nutriments dans le lac demeure primordial dans la lutte aux algues bleues. C’est pourquoi les bandes riveraines, filtre naturel exceptionnel, sont le cheval de bataille des gouvernements dans leurs plans d’action mis de l’avant pour la protection des plans d’eau. Il est toutefois faux de croire qu’axer les efforts uniquement sur les rives des lacs et cours d’eau est suffisant.

En effet, les auteurs rappellent que le phosphore peut provenir d’aussi loin que des limites du bassin-versant puisqu’il migre facilement en surface via l’eau de ruissellement. Ce processus est accentué par le fait que la molécule de phosphore s’agrippe solidement aux particules de sol qui sont elles-mêmes charriées jusqu’au lac lors d’événements de pluie. En empruntant le réseau de fossés et de conduits pluviaux, les eaux de ruissellement des terrains gazonnés et des parcelles agricoles, situés à plusieurs kilomètres du lac, contribuent autant à l’apport en phosphore que le terrain riverain. Ainsi, tout terrain, aussi éloigné soit-il d’un cours d’eau, devrait posséder une bande de végétation à sa périphérie.

Dans l’éventualité où les sources de phosphore provenant du bassin-versant seraient considérablement diminuées, il se pourrait que le problème d’algues bleues persiste tout de même. En effet, dans la gestion du phosphore, il ne faut pas oublier de faire intervenir certains processus naturels. Au fond des lacs, le phosphore est accumulé dans la matière organique qui se décompose. En présence d’oxygène (aérobie), le phosphore est séquestré dans les sédiments, alors qu’en absence d’oxygène (anaérobie), il est libéré dans l’eau du lac. Les conditions anaérobiques ont lieu dans la zone profonde du lac, la fosse, où l’eau est plus dense et moins oxygénée. Au courant de l’été, les micro-organismes s’activent et décomposent la matière organique en consommant l’oxygène. Puis, après une certaine période d’activité microbienne normale, l’oxygène vient à manquer. Dans ces circonstances, le phosphore est remis en circulation dans l’eau et redevient alors disponible pour la croissance des algues.

Par ailleurs, le phosphore étant reconnu comme l’élément limitant dans la croissance des plantes, on oublie souvent d’inclure l’azote dans la recherche d’explications aux proliférations d’algues bleues. Or, un surplus d’azote, autre nutriment essentiel, dans des conditions où le phosphore n’est pas limité, est tout aussi problématique. C’est pourquoi la pollution atmosphérique par l’oxyde d’azote, libéré des moteurs à deux temps, des motoneiges et autres véhicules tout terrain, devrait être étudiée plus attentivement. En effet, cette molécule gazeuse, précipitée par la pluie et la neige, vient enrichir les lacs. Les algues, alors stimulées par ce surplus d’azote, vont rechercher une quantité proportionnelle de phosphore qui, comme expliqué précédemment, peut redevenir disponible et favoriser une croissance accrue d’algues dans le lac.

L’ennemi invisible

Dès les premières manifestations majeures d’algues bleues, les sources visibles de nutriments, comme les terres agricoles, ont été jugées responsables du problème. Toutefois, l’exemple de la baie Missisquoi, où les analyses d’eau montraient des charges toujours plus élevées en phosphore malgré cinq années d’efforts soutenus des agriculteurs, indique que le problème ne se limite pas à ces sources évidentes. Les auteurs de l’ouvrage Algues bleues des solutions pratiques tiennent plutôt pour responsable le ruissellement de surface dû à l’eau de pluie. Subtile, invisible et partout à la fois, une force érosive lui permet de récupérer tout sur son passage, phosphore et autres contaminants, et de les transporter sur de longues distances jusqu’au premier plan d’eau qu’il rencontre. Avec l’urbanisation, nous avons imperméabilisé la surface du sol de telle sorte que l’on doit constamment se débarrasser de l’eau de pluie en la drainant vers l’extérieur. Ceci va à l’encontre du cours naturel, car l’eau circule plutôt que de pénétrer dans le sol. Conséquemment, le ruissellement est l’un des principaux facteurs de pollution des lacs. Et puis, comme il se produit à l’échelle du bassin-versant, la responsabilité de la qualité de l’eau des lacs et cours d’eau devrait être partagée par tous, d’où la nécessité d’adopter le principe de rejet zéro des eaux de ruissellement préconisé dans Algues bleues des solutions pratiques. Pour atteindre cet objectif, il faut maximiser la percolation de l’eau dans le sol, ce qui a pour avantage de filtrer naturellement l’eau et d’augmenter le volume de la nappe phréatique.

Conclusion

S’il peut paraître utopique d’organiser le ruissellement de l’eau de pluie, il faut savoir que l’État du New Jersey a réglementé la gestion des eaux de ruissellement pour tout projet de développement de site important, par l’entremise de neuf stratégies qui visent à réduire les volumes et les charges polluantes. En bref, la gestion de la qualité des eaux est un problème à grande échelle qui demande la collaboration et la participation de tous les acteurs.

Ainsi, pour réussir à combattre la prolifération des algues bleues, il faut miser sur des stratégies collectives qui englobent l’ensemble des activités du bassin-versant. Nous avons tendance à oublier que les lacs et cours d’eau du Québec constituent une richesse enviée dans le monde entier; il serait bête de fermer les yeux sur ce problème à cause d’un manque de consensus et de volonté.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. LAPALME, Robert, et al. Algues bleues des solutions pratiques. Boucherville, Bertrand Dumont éditeur, coll. «Bouquins verts», 2008, 255 pages.
2. BENNETT, Elena et CARPENTER, Steve R.. «La marée était en vert». L’état de la planète magazine, No 2 mars-avril 2002, 8 pages, [En ligne], <http://www.delaplanete.org>.
3. Association pour la Sauvegarde du Léman, «L’asl retrousse les manches… et gagne!». L’état de la planète magazine, No 2 mars-avril 2002, 7 pages, [En ligne], <http://www.delaplanete.org>.
4. Les algues bleues sont des cyanobactéries, soit des organismes primitifs apparus il y a 3,5 milliards d’années. On retrouve des populations de cyanobactéries dans tous les lacs. Elles deviennent problématiques seulement lorsque les conditions du milieu favorisent leur prolifération, une accumulation massive d’algues (fleurs d’eau) à la surface de l’eau.
5. SAINT-HILAIRE, Mélanie. «Algues Blues», Québec-Science, mai 2008, p.18-24.

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