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Affaire à suivre: le procès des Khmers rouges – Partie 1: Chronique des tragédies du Cambodge contemporain

Publié le 1 septembre, 2008 | Pas de commentaires
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«Si l’eau est trouble, on ne voit pas les poissons», déclarait en 1990 Khieu Samphân, ancien président du régime khmer rouge Kampuchéa démocratique (KD), en place au Cambodge de 1975 à 1979. On est tenté aujourd’hui de lire cette déclaration avec ironie: après avoir vécu des années dans l’impunité, Khieu Samphân est actuellement l’un des rares hauts dignitaires du KD en détention provisoire dans le cadre du processus préliminaire au procès qui devrait s’ouvrir à Phnom Penh pour crimes contre l’humanité. Près de 30 ans après la chute du régime, l’heure semble avoir sonné pour certains dirigeants du KD de répondre de leurs responsabilités.

Behind bars
Tom Check, Behind bars, 2008
Certains droits réservés.

On se propose de faire une série d’articles pour suivre le déroulement de ce procès. Avant de revenir prochainement sur les accusés («les poissons»…), on évoque, dans ce premier article et dans le suivant, ce que furent «les eaux troubles» de l’histoire récente et complexe du Cambodge. Les deux textes se veulent complémentaires et approfondissent, l’un et l’autre, certains points particuliers. Dans cette première partie, notre attention est tournée vers le passé conflictuel du Cambodge pour mieux expliquer. Dans la seconde partie, nous suivons le parcours chaotique de cette course à la justice, sorte bombe à retardement qui pourrait bien finir en pétard mouillé. Il est en effet utile de rappeler tout d’abord la succession de crises qu’a traversées le pays.

Une guerre civile sous influences

Le Cambodge, protectorat français depuis 1863, intégré à l’Indochine, a obtenu son indépendance en 1953, de façon pacifique. Bien que le pays soit théoriquement neutre pendant la guerre qui fait rage dans le Vietnam voisin, il est déstabilisé économiquement, politiquement et militairement. À partir du début des années 1960, le royaume se trouve confronté à des troubles sur son propre territoire(1). Le prince Norodom Sihanouk est alors au pouvoir. Le climat d’instabilité favorise ceux qui s’opposent à son régime. À sa gauche politique, émerge le groupe communiste dit des «Khmers rouges(2)». En même temps, le mécontentement de l’aile droite de son gouvernement augmente. Dirigée par le général Lon Nol, cette droite républicaine et proaméricaine destitue le prince le 18 mars 1970 et s’empare du pouvoir. N’acceptant pas cette défaite, Sihanouk se réfugie alors à Pékin, où il forme un gouvernement en exil et constitue une coalition armée avec ses anciens ennemis communistes. Le pays sombre alors dans la guerre civile.

Cette guerre en territoire cambodgien est bien plus qu’une lutte de pouvoir fratricide. Le Cambodge se trouve aux prises avec des enjeux géopolitiques régionaux et mondiaux: intervient alors un jeu d’alliances et de soutiens qui permettent aux protagonistes de financer les combats. La République khmère – soutenue par les États-Unis et le Vietnam du Sud – s’oppose aux forces du gouvernement en exil, composées des troupes royalistes du prince déchu et de communistes soutenus par le Vietnam du Nord – au moins dans un premier temps – et par la Chine. De gré ou de force, beaucoup de Cambodgiens prennent part à cette guerre. Les motivations sont diverses, allant du pur désarroi à l’idéologie la plus dure. Ainsi, de nombreux Cambodgiens s’engagent aux côtés des Khmers rouges parce que leur village a brûlé sous le feu du napalm. De plus, les communistes sont les alliés du «Roi papa» Sihanouk, considéré comme l’incarnation légitime et divine du pouvoir. D’autres s’enrôlent aux côtés des républicains, soit simplement pour la solde promise, soit parce qu’ils croient aux valeurs de la République.

L’ère de l’Angkar

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges s’emparent de la capitale Phnom Penh. Les citadins sont d’abord soulagés de cette victoire qui, pensent-ils, met un terme à cinq années de conflit ayant causé 600 000 victimes. Mais, à cet enthousiasme relatif succède très vite la consternation, puis la peur. Les Khmers rouges contraignent la population à quitter la capitale (qui comptait plus de deux millions de personnes). En moins de 48 heures, Phnom Penh est complètement vidée. Cette première action spectaculaire n’est que le début d’une longue série d’événements.

En l’espace de quelques semaines, le régime khmer rouge se coupe de la scène internationale. La situation dans la région vient renforcer cette rupture. Quelques jours après la chute de Phnom Penh, c’est Saigon qui tombe aux mains des troupes de Hanoï, marquant la fin de la guerre du Vietnam: les Américains se retirent de la péninsule indochinoise et laissent leurs anciens alliés à leur propre sort. Au Cambodge, la quasi-totalité des étrangers – parmi lesquels tous les journalistes – est expulsée du pays, et la population n’a plus le droit d’entretenir le moindre contact avec le monde extérieur. Une véritable chape de plomb s’abat sur le pays, appelé désormais Kampuchéa démocratique. Le 17 avril 1975 est retenu comme la date symbolique marquant le début du régime. C’est sur la période qui démarre ce jour-là qu’est fixée la compétence du tribunal spécial mis en place en 2006 pour juger les crimes des Khmers rouges. Même si des mesures radicales avaient commencé à être appliquées dès 1973 dans les zones «libérées» par les Khmers rouges pendant la guerre(3), c’est à partir de cette date que tous les Cambodgiens vivent sous le régime du PCK (Parti communiste du Kampuchéa), qui ne se dévoile pas en tant que tel, mais que la population connaît sous le nom mystérieux et terrifiant d’«Angkar», qui signifie «organisation».

S’établit alors, sous l’autorité de Pol Pot, un nouveau régime à caractère dictatorial, marqué par le règne du secret et de la délation. Dans le cadre d’un programme de «révolution radicale et immédiate», Angkar impose des mesures qui bouleversent totalement la société et la vie quotidienne des citoyens: autarcie et collectivisation agraire forcée ; évacuation systématique des villes et des bourgs ; confiscation totale des biens ; mise en chantier de grands travaux hydrauliques effectués à mains nues; abolition de l’argent, du commerce et du troc; fermeture des écoles, des tribunaux, des hôpitaux; interdiction des pratiques religieuses et culturelles traditionnelles (les moines sont défroqués, les pagodes transformées en porcheries ou en prisons); les familles sont séparées, les droits individuels, bafoués. Tous ceux qui sont suspectés de ne pas adhérer corps et âme à la nouvelle idéologie – empreinte d’un mélange de nationalisme, de maoïsme et de marxisme – sont réprimés. Les intellectuels «pervertis par les idées de l’Occident», où ils avaient fait leurs études, sont internés et rééduqués, sinon exécutés. Les membres dirigeants de l’ancien régime sont quant à eux traqués et assassinés.

Le Cambodge affronte une crise économique et politique majeure, mais aussi un bouleversement total des valeurs. Nombre de changements radicaux sont ainsi imposés, comme la survalorisation des jeunes au détriment des aînés, le contrôle des tenues vestimentaires (tous le monde doit être vêtu d’un pyjama noir) ou la transformation du vocabulaire (la langue ancienne est remplacée par un nouveau jargon révolutionnaire). Les Khmers rouges rejettent l’influence de la culture occidentale, mais aussi une partie de la culture multiséculaire des paysans cambodgiens. Dès lors, même si les membres du «peuple nouveau» (c’est-à-dire ceux qui avaient vécu sous le régime de Lon Nol) sont davantage persécutés que ceux du «peuple ancien» (ceux qui vivaient avant 1975 dans les zones tenues par les Khmers rouges), cette perte de repères concerne tous les Cambodgiens. Ces transformations politiques, économiques, culturelles, sociales et religieuses sont appliquées avec une discipline de fer: la famine, la violence et la mort s’installent, sans que la communauté internationale ne tente d’intervenir jusqu’à l’invasion militaire vietnamienne de janvier 1979.

Même s’il demeure encore aujourd’hui difficile de le mesurer exactement, le bilan des pertes humaines est considérable: entre 1,5 et 2 millions de Cambodgiens sont morts durant cette période dictatoriale – soit entre 20 et 25% de la population. Aux décès précoces s’ajoutent un effondrement de la natalité et une émigration clandestine importante vers les pays voisins. Les privations alimentaires, le travail forcé, les maladies non soignées ou encore les déportations successives vers des zones malsaines et impaludées expliquent une partie des décès prématurés. Une autre est liée soit à des assassinats directs (souvent à la pioche), soit à des incarcérations dans des prisons où l’on mourrait de faim et de mauvais traitements.

En décembre 1978, l’armée vietnamienne envahit le Cambodge avec d’anciens communistes cambodgiens ayant fui au Vietnam, notamment pour échapper aux purges internes du régime de Pol Pot. Cette invasion entraîne la débâcle des Khmers rouges et l’écroulement de leur régime. Le 7 janvier 1979, la République populaire du Kampuchéa est établie sous la tutelle vietnamienne. C’est cette date qui a été arrêtée pour clore la période de compétence du tribunal spécial.

La guerre, le génocide, puis à nouveau la guerre

L’installation du nouveau gouvernement ne signifie pas pour autant la fin des atrocités au Cambodge. Une lutte sanglante est engagée par le gouvernement contre les Khmers rouges. De plus, cette nouvelle administration n’est pas reconnue par l’ONU, qui considère encore le Kampuchéa démocratique comme le seul gouvernement légal du Cambodge (et les Khmers rouges continuent à occuper tranquillement leur siège de représentant du pays à l’ONU, à l’UNESCO…). La communauté internationale déclare un embargo illimité sur le Cambodge, ce qui ne contribue pas à améliorer le sort des populations, déjà éprouvées par des années de terreur et de privation.

Le jeune gouvernement est largement sous tutelle vietnamienne: l’armée de «libération» est devenue une force d’occupation qui compte entre 150 000 et 200 000 hommes(4). Face à cette occupation étrangère, le prince Sihanouk (prisonnier des Khmers rouges pendant la période du KD) se réfugie à nouveau à Pékin et reprend en 1982 la tête d’un nouveau gouvernement de coalition: c’est une alliance de circonstance qui regroupe les différentes tendances de l’opposition au régime vietnamien, parmi lesquelles se retrouvent les Khmers rouges. La guérilla khmère rouge (ainsi associée pour la deuxième fois avec le prince Sihanouk) est aussi soutenue par de nombreuses grandes puissances étrangères: la Chine (contre Hanoi, les rapports entre ces deux pays communistes et frontaliers étant de plus en plus tendus(5)), la Thaïlande (qui souhaite que le Cambodge demeure un «État tampon» entre elle et le puissant Vietnam), et aussi les États-Unis. Ces derniers, voulant déstabiliser à tout prix le Vietnam communiste, auraient financé en secret la reconstitution de l’armée de Pol Pot sous couvert d’une organisation humanitaire établie à Bangkok (ils lui verseront 85 millions de dollars de 1980 à 1986).

Les premières victimes du nouveau conflit sont encore et toujours les populations civiles: les populations prennent à nouveau la route de l’exode pour fuir les zones de combat, et près de 300 000 Cambodgiens parviennent à atteindre la Thaïlande. Là, ils s’entassent dans des camps de réfugiés, eux aussi caractérisés par l’insécurité, puisque s’y côtoient victimes et anciens bourreaux. Certains y resteront 13 ans jusqu’aux accords de paix de 1991 et 1993.

Ceci n’est pas un fait nouveau: pour les «grands de ce monde», la realpolitik semble plus importante que les droits de l’Homme. Les uns et les autres souhaitaient préserver à tout prix leurs intérêts dans la région, quitte à s’allier avec les Khmers rouges et à oublier qu’un Cambodgien sur quatre est mort des suites de la politique exercée par le KD…

Ce bref rappel du contexte démontre à quel point l’histoire du Cambodge a été mêlée à des luttes d’influence internationales. Bien entendu, les responsabilités des années de terreur sont essentiellement imputables aux dirigeants cambodgiens. Mais il est important de rappeler aussi les responsabilités externes qui expliquent le peu d’empressement des puissances étrangères à exprimer une condamnation claire. Ce rappel des faits permet de mieux comprendre pourquoi personne (à part les victimes) n’avait vraiment intérêt à ce que la justice se mette en marche au Cambodge. Beaucoup décrient, probablement à juste raison, le fait que le procès ne va s’intéresser qu’à la période 1975-1979, et donc négliger de nombreux éléments.

Notes

(1) Notamment, l’installation de «sanctuaires» des forces nord-vietnamiennes et un transit d’armes engendrent une campagne américaine massive de bombardements qui entraînera, de 1966 à 1973, la mort de plus de 100 000 Cambodgiens.
(2) L’expression, inventée à cette époque par Sihanouk pour désigner le groupe de communistes opposés à son régime, passe ensuite dans le langage courant pour désigner alors les membres et sympathisants du régime du Kampuchéa démocratique. Le terme «Khmer» désigne l’ethnie fondatrice et majoritaire du Cambodge. Le terme «Kampuchéa» vient quant à lui du sanscrit et n’est autre que la prononciation khmère du mot francisé «Cambodge». Si les Occidentaux continuent à employer le terme de Khmer rouge, les Cambodgiens utilisent aujourd’hui celui de «Polpotistes» ou de «Pol pots», ce qui tend à diminuer les responsabilités des autres membres du parti (dont la plupart sont encore vivants aujourd’hui, certains faisant même partie du gouvernement actuel).
(3) Création de coopératives agricoles, déplacement forcé d’une partie de la population, répression du bouddhisme, constitution de brigades de travail dont les membres sont retirés à leur famille, etc.
(4) Cf. REGAUD Nicolas, Le Cambodge dans la tourmente: le troisième conflit indochinois, 1978-1991, Fondation pour les études de défense nationale, L’Harmattan, 1992, CHANDA Nayan, Les frères ennemis: la péninsule indochinoise après Saigon, CNRS, 1987, et MARTIN Marie-Alexandrine, Le Mal cambodgien: histoire d’une société traditionnelle face à ses leaders politiques: 1946-1987, Hachette, 1989.
(5) La rupture entre Moscou et Pékin remonte à la fin des années 1950. Le conflit sino-soviétique a des répercussions sur les tensions entre le Vietnam (soutenu par l’URSS) et le Cambodge de Pol Pot (soutenu par les Chinois). L’intervention du Vietnam contre les Khmers rouges incite la Chine à «faire une démonstration de force» auprès des Vietnamiens en attaquant pendant 60 jours (à partir de mars 1979) les principales villes frontalières du Vietnam et en détruisant notamment une partie de la ville de Langson où avait pourtant été érigée une «Porte de l’Amitié» sino-vietnamienne.

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