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Affaire à suivre: le procès des Khmers rouges – Partie 2: Vers une reconnaissance pénale des crimes infligés au peuple khmer?

Publié le 15 septembre, 2008 | Pas de commentaires
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Le Cambodge a été, au 20ème siècle, un des pays qui a le plus souffert de l’action politique de son gouvernement. Entre 1975 et 1979, un quart environ de sa population a disparu. Pour paraphraser ce que dit le cinéaste Rithy Panh, ceci n’est pas simplement une statistique ahurissante, mais «un + un + un … crimes contre l’Humanité». Pourtant, malgré l’expérience et l’exemple d’autres grands procès ainsi que la mise en place d’une juridiction, le Tribunal Pénal International, le Cambodge est depuis 30 ans toujours en attente d’une telle mesure de justice. Ce n’est que depuis le début de cette année qu’un tel procès des anciens dirigeants khmers rouges est apparu possible. L’avenir nous dira si ce processus va effectivement aboutir. Quoiqu’il advienne, beaucoup de questions restent ouvertes.

Behind Bars
C.P.Storm, Behind Bars, 2006
Certains droits réservés.

Comment comprendre que la justice ait été si lente et si laborieuse à s’enclencher? Qu’est-ce qu’un procès aussi tardif va pouvoir apporter? On peut faire la balance des arguments. D’un côté, il y a un besoin de reconnaissance pour des victimes, une volonté de lutter contre la «culture de l’impunité», de renforcer la loi et l’État de droit, la justice étant considérée comme un préalable à la réconciliation et à la reconstruction de la société, une condition du «vivre ensemble». Van Nath, un des seuls survivants de S21, camp de détention central du régime, où 17 000 personnes furent assassinées, souligne ainsi: «sans procès, sans explications claires de la part des hauts dirigeants khmers rouges, les victimes continueront à se poser des questions jusqu’à la fin de leur vie si elles n’obtiennent pas de réponses. Nous vivons avec la douleur comme avec une maladie chronique, sans pouvoir en guérir.»(1) L’enjeu est aussi d’expliquer aux plus jeunes ce qui s’est passé. Une génération d’intellectuels a péri sous le régime de Pol Pot (professeurs, médecins, journalistes, etc.), et le Cambodge se bâtit sur un vide, sans connaissance de son passé. La période du Kampuchéa Démocratique (KD) est à peine évoquée dans les manuels scolaires cambodgiens et reste taboue au sein de la plupart des familles. Beaucoup croient en les valeurs éducatives de l’histoire et espèrent qu’un procès contribuera au travail de clarification qui pourra aider les Cambodgiens à mieux appréhender leur présent et leur futur. D’un autre côté, certains dénoncent les conditions ambiguës du procès: le risque de juger avec partialité, et de ne juger qu’un petit nombre de responsables pour mieux «tourner la page».

La justice ne pourra satisfaire toutes les attentes, mais un des mérites du procès devrait être de donner à l’histoire du Cambodge une plus grande visibilité, notamment internationale, et de relancer des réflexions et des débats, voire d’ouvrir un nouveau dialogue pour l’avenir. Au-delà du politique, il y a là des questions passionnantes pour l’historien. À un premier degré, le procès va sans doute renforcer la possibilité de mieux comprendre le fonctionnement interne du KD. Le processus d’enquête permettra aussi de constituer de nouvelles archives. À un second degré, ce sera un terrain d’observation privilégié pour suivre la construction de l’histoire dans le présent, de réfléchir aux rapports qu’entretiennent l’histoire et la justice (singulièrement aux difficultés de la mise en place d’une juridiction internationale).

La longue marche de la justice

Le KD s’était achevé avec une intervention militaire externe: en décembre 1978, l’armée vietnamienne envahissait le Cambodge avec d’anciens communistes cambodgiens – donc d’anciens Khmers rouges – ayant fui au Vietnam, notamment pour échapper aux purges internes du régime de Pol Pot. Une nouvelle république fut alors proclamée, et ces Cambodgiens de retour au pays en prirent les commandes.

Dès ce moment, l’idée de juger les leaders du KD vit le jour. Du 15 au 19 août 1979, les Vietnamiens organisèrent un premier procès, conduit par le Tribunal populaire révolutionnaire de Phnom Penh. La «clique Pol Pot-Ieng Sary» fut condamnée à mort par contumace, pour génocide. Une manière peu orthodoxe de rendre justice, les accusés étant alors absents: ces derniers s’étaient retirés près de la frontière thaïlandaise, d’où ils menaient une guérilla contre le nouveau pouvoir. Les débats et l’instruction furent expéditifs et les investigateurs, pas vraiment neutres. Le président du tribunal était aussi ministre de la propagande, et l’un des principaux accusateurs avait été un important cadre khmer rouge… Au-delà du «duo diabolique», aucun dirigeant de haut rang ne fut condamné. De plus, les anciens responsables de la zone Est (ceux qui avaient rejoint le Vietnam) furent explicitement blanchis et placés au rang des victimes. Aussi justifiées qu’elles aient pu l’être, les accusations de génocide étaient brandies non pas pour des raisons de justice, mais de tactique politique. Devant cette manipulation, la communauté internationale ne reconnut jamais le jugement.

Le génocide fut donc d’abord instrumentalisé comme une source de légitimité politique pour le régime provietnamien en place. Cela répondait à une double finalité: faire accepter le nouveau pouvoir en tant que libérateur (sans pour autant organiser d’élections libres) et «découpler le polpotisme du marxisme-léninisme»(2), pour éviter que le réquisitoire contre le régime des Khmers rouges ne se transforme en dénonciation générale du communisme. En attendant, la guerre civile entre les anciens Khmers rouges, le nouveau régime et des forces royalistes et républicaines ayant fuit le pays durant la dictature se poursuivait toujours.

L’année 1989 marqua à la fois le départ des troupes vietnamiennes et le «refroidissement» du conflit Est-Ouest. Une conférence aboutit en 1991 à la signature des Accords de Paris qui placèrent le Cambodge sous contrôle de l’ONU. À cette date, la communauté internationale ne reconnut les massacres qu’à demi-mot, l’urgence étant de redonner au Cambodge un gouvernement légal. Les accords de paix stipulaient simplement que les parties devaient s’engager pour que «ne soit jamais permis un retour à la politique et aux pratiques du passé»(3). Des élections organisées en 1993 débouchèrent sur une nouvelle constitution monarchiste avec le roi Norodom Sihanouk, deux Premiers ministres et la création d’un gouvernement «multi tendances» mêlant des composantes royalistes, républicaines, pro khmères rouges et provietnamiennes.

Très vite, cette situation devint ingérable et c’est finalement Hun Sen, actuel Premier ministre et ancien officier khmer rouge de la tendance provietnamienne, qui devint l’homme fort du pays. La «mémoire officielle» se transforma: ce n’était plus tant l’accusation du régime de Pol Pot qui était mise en avant, mais l’oubli au nom de la «réconciliation nationale». De surcroît, le gouvernement mena une politique de clémence «à l’égard des repentis sincères»(4). Ieng Sary, puis Khieu Samphan et Nuon Chea se réconcilièrent avec Hun Sen en 1996 et 1998, et Ieng Sary reçut même le pardon du roi Sihanouk. Cette politique se perpétua jusqu’à la disparition du mouvement khmer rouge à la fin des années 1990. Un an avant sa mort en 1998, Pol Pot fut arrêté par ses pairs et traduit devant un tribunal populaire dans la forêt près de la frontière thaïlandaise. Il fut jugé par ses amis khmers rouges non pour sa politique génocidaire, mais pour une sombre histoire d’assassinat au sein de son mouvement.

Comment l’idée d’un procès est-elle née dans un tel imbroglio?

De manière surprenante, l’idée fut avancée par le prince Ranariddh (un des fils de Sihanouk) et par Hun Sen pour des raisons de politique intérieure: aucun d’eux ne pensait que cette initiative aboutirait, d’autant plus qu’un procès pouvait être embarrassant pour le pouvoir dont les trois principaux dirigeants sont des anciens Khmers rouges… Grâce à l’assiduité d’associations de lutte pour les droits de l’Homme, l’idée fit son chemin au point que le gouvernement ne puisse plus, aujourd’hui, reculer devant cette échéance s’il veut conserver sa crédibilité.

En 1999, les Nations unies adoptèrent une résolution prévoyant de juger les leaders khmers rouges. Les modalités du jugement – mise en place de Chambres Extraordinaires placées au sein des Tribunaux cambodgiens (CETC)(5) – furent décidées en juin 2003 conjointement avec l’actuel gouvernement cambodgien: seuls les principaux leaders auront à s’inquiéter; les soldats ou les Khmers rouges du bas de la hiérarchie ne seront pas poursuivis. Les victimes ne pourront pas directement porter plainte, mais pourront se manifester auprès des co-procureurs (un Cambodgien et un étranger), qui remettront ensuite leur rapport aux juges d’instruction. Il fallut ensuite trois ans de discussions pour que se définisse le règlement intérieur du tribunal hybride. Un budget de 56,3 millions de dollars et un calendrier de trois ans furent fixés(6). En 2006, une cérémonie officielle au Palais royal de Phnom Penh annonça enfin la mise en place de cette cour cambodgienne à caractère international. Cependant, la préparation du procès continua de piétiner: accusations de corruption, difficultés budgétaires et blocages politiques, remise en cause de l’existence même des Chambres Extraordinaires. Beaucoup d’observateurs craignirent que le procès ne commence jamais. Pol Pot et nombre de ses collaborateurs directs étaient déjà décédés, le dernier en date étant le général Ta Mok, dit «le Boucher», mort en prison au moment même où le tribunal se mettait en place. Il ne restait alors qu’un homme incarcéré: Kang Khek Leu, dit «Duch», directeur du camp S21.

Mais, fin 2007, le processus s’accéléra: les leaders khmers rouges Nuon Chea (82 ans, dit «Frère n°2», chef de la direction politique de l’armée jusqu’en 1975, puis président de l’Assemblée du Kampuchéa de 1976 à 1979 et peut-être aussi l’idéologue principal du régime), Ieng Sary (83 ans, Vice-Premier ministre et ministre des Affaires Etrangères du KD, ayant bénéficié d’une amnistie royale en 1996), Khieu Thirit (77 ans, ancienne ministre des «Affaires sociales» des Khmers rouges et également belle-sœur de Pol Pot), puis Khieu Samphân (77 ans) furent successivement inculpés pour crimes contre l’Humanité et mis en détention provisoire pour un an. La voie semble maintenant ouverte pour la tenue d’un procès.

Aujourd’hui, les victimes reprennent un peu espoir en la justice. Mais toutes les incertitudes ne sont pas levées. Au Cambodge, les informations des médias sont rythmées par les nouvelles des séjours à l’hôpital des anciens leaders encore en vie. De plus, l’argent initialement alloué au tribunal est déjà épuisé avant même que le procès soit enclenché. Pour remédier à ces difficultés, la cour a proposé de porter sa durée de vie à cinq ans et de tripler son budget. L’appel lancé à la communauté internationale pour rassembler les 114 millions de dollars nécessaires ne reste encore que partiellement entendu.

Une course contre la montre est en quelque sorte engagée. Ce n’est que le 18 juillet dernier qu’un premier réquisitoire à l’encontre de Duch a été remis aux co-juges d’instruction, rendant un procès sérieusement envisageable à court terme… À suivre.

Notes

(1) Cambodge Soir, Numéro Hors Série, «Khmers rouges. 30 ans après, à quoi peut servir le procès?», avril 2005, p. 4.
(2) MARGOLIN, Jean-Louis, «L’Amémoire du génocide cambodgien, ou comment s’en débarrasser» in Génocides. Lieux (et non lieux de mémoire), Revue d’histoire de la Shoah, Centre de Documentation Juive Contemporaine, n°181, juillet-décembre 2004, pp. 317-335.
(3) Voir la 4ème émission d’archives d’une série radiophonique diffusée sur France Culture du 20 au 24 août 2007, «Cambodge, au pays des tigres disparus» réalisées par Laure de Vulpian, Mehdi El Hadj et Ariane Mathieu.
(4) En 1994, le gouvernement bicéphale vote une loi déclarant hors-la-loi, mais ceux qui se rallient au gouvernement sont graciés, sont considérés comme des « repentis sincères ».
(5) Sur les CETC, voir: http://www.eccc.gov.kh/french/about_eccc.aspx
(6) En comparaison, le Tribunal pénal international pour le Rwanda bénéficie de 90 millions par an, et le Tribunal mixte au Sierra Leone de 24 millions.

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