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Le long du «Grand fossé»…

Publié le 1 novembre, 2006 | Pas de commentaires
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«De Gergovie à la Résistance en passant par la monarchie capétienne
et l’épopée napoléonienne, je prends tout! Oui tout!»
Jean-Marie Le Pen,
extrait du discours prononcé à Valmy le 22 septembre 2006

Le 20 septembre dernier, Jean-Marie Le Pen, dont le goût pour la provocation n’est plus à démontrer, a choisi un haut lieu de la mémoire républicaine pour donner le coup d’envoi de sa campagne électorale en vue des présidentielles de 2007. À Valmy, où, en 1792, les armées révolutionnaires avaient bouté les Prussiens hors d’une république qui allait être proclamée le lendemain, le chef du Front national s’est fait le champion de la défense d’une nation menacée de disparition. L’itinéraire que nous propose Le Pen à travers l’histoire française semble pour le moins tortueux. Toutefois, cet appel à la continuité nous a donné l’idée d’une démarche analogue afin de jeter une lumière différente sur les fondements du «syndrome» Le Pen dont la «divine surprise» de 2002 constitue, du moins jusqu’à maintenant, le paroxysme. Parcours le long du «Grand fossé» français.

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Jean Poole, 0050, 2006
Certains droits réservés.

Le titre de cet article fait référence à l’épisode des aventures d’Astérix le Gaulois intitulé Le Grand fossé et n’a pas qu’une valeur métaphorique. Le personnage d’Astérix voit le jour en 1959 dans les pages du journal Pilote, alors que la question algérienne déchire le pays, élargissant des plaies qui, depuis l’Occupation, refusent de se cicatriser. Le retour du général de Gaulle soulève de grands espoirs de réconciliation nationale. Pour plusieurs, l’aube semble finalement vouloir pointer à l’horizon. L’historien Henri Rousso résume ainsi cette période: «Après le temps de l’exorcisme, vient celui de l’honneur inventé.(1)» Les premiers albums de Goscinny et Uderzo procèdent de cette démarche consistant à rassembler les Français sous une même mythologie nationale. Ce n’est que beaucoup plus tard, soit en 1980, qu’Uderzo publie Le Grand fossé, où un village littéralement coupé en deux évoque non seulement le cas berlinois, mais aussi celui d’une France tout juste sortie de 35 ans de guerres «franco-françaises».

Le 21 avril 2002, ce sont ces vieux démons qui refont surface: le miroir maintes fois recollé vole à nouveau en éclat, renvoyant au pays une image fracturée de lui-même. Ce sont les idées tapies derrière les multiples résurgences de ces divisions qui nous intéressent ici. Loin de nous l’idée de prétendre à une quelconque exhaustivité. Notre objectif consiste plus simplement à proposer une autre manière d’envisager le lepénisme et l’extrême droite classique française (2), soit en les restituant à une longue tradition politique, en les situant le long d’une faille ou, plutôt, d’un fossé, dont le point de départ se situe dans la Révolution française. De celle-ci à 2006, de Valmy à Valmy, ce fossé est régulièrement entretenu: royalistes et sans-culottes, traditionalisme catholique et laïcité républicaine, antidreyfusards et dreyfusards, collaborateurs et résistants, partisans et adversaires de l’Algérie française, etc.

Les deux France

Les guerres «franco-françaises» et leurs souvenirs, qu’il s’agisse de l’Affaire Dreyfus, de Vichy ou de la guerre d’Algérie, constituent autant de catharsis libérant des clivages enfouis profondément dans l’identité politique de la France contemporaine. Ces accès de fièvre révèlent le perpétuel affrontement entre deux échelles de valeurs dont les origines se mêlent aux événements de la Révolution française, bien qu’elles n’atteignent le degré de finition que nous leur connaissons aujourd’hui qu’à la faveur de l’Affaire Dreyfus au tournant du siècle dernier. Dans un ouvrage consacré au «Moi national et [à] ses maladies (3)», l’historien français Michel Winock dresse une typologie de ces échelles de valeurs. Pour notre propos, nous avons retenu trois de ces couples antagonistes: «Justice/ordre», «Universalisme/nationalisme exclusif et xénophobe» et, finalement, «Droits de l’homme/préservation sociale (4)». Le lecteur le moins au fait du programme du Front national aura compris à laquelle de ces deux enseignes loge le parti.

L’analyse la plus superficielle des 250 dernières années d’histoire de la France montre à quel point ces antagonismes, peu à peu raffinés, ont rythmé les grandes crises politiques hexagonales. Issues des Lumières, érigées en dogmes politiques par la Révolution et depuis longtemps incarnées, bien que souvent imparfaitement, par la République elle-même, les premières composantes de chaque couple (justice, droits de l’homme et universalisme), tiennent le haut du pavé de l’histoire française. Cela ne veut pas dire, toutefois, que les secondes (ordre, nationalisme «fermé» et préservation sociale) n’ont pas eu droit à leur propre postérité. Les penseurs contre-révolutionnaires Edmund Burke et Joseph de Maistre, de même que Charles Maurras, le directeur spirituel de la cause antidreyfusarde et, dans une certaine mesure, de la Révolution nationale du maréchal Pétain, furent autant de penseurs qui contribuèrent à préciser et à actualiser ces valeurs. Cette filiation nous mène jusqu’à Le Pen, bien que nous nous gardions de conférer à ce dernier un statut ressemblant, même de loin, à celui que nous octroyons à Burke ou Maurras. Néanmoins, il est clair que les idées qu’il propose aux Français, notamment sur l’immigration, l’identité française et le rôle de l’élite, sont davantage que de simples réponses à d’immédiates et ponctuelles questions, et ce, bien que sa base électorale puisse être, quant à elle, plus sensible à ces dernières.

Évidemment, la piste de réflexion que nous proposons ici, forcément réductrice et incomplète, ne peut et ne doit pas servir seule à expliquer le syndrome du lepénisme. Comme nous l’avons mentionné, ceux qui votent Le Pen «traduisent [aussi] un malaise social, un état de la France(5)» qui a probablement davantage à voir avec le contexte immédiat qu’avec la permanence d’une idéologie d’extrême droite à travers l’histoire. Cependant, il est clair que Le Pen, lui, n’ignore pas de quel côté du fossé il se situe, pas plus qu’il ne renie ses parents idéologiques, travaillant en partie à leur triomphe posthume.

Nous avons voulu proposer une autre manière d’envisager le paysage politique français en privilégiant une logique de continuité. Ce n’est qu’à travers une multiplicité d’approches qu’il est possible de bien saisir le sens et la nature du lepénisme, comme du reste d’ailleurs. En terminant, si nous savons d’ores et déjà que le «Grand fossé» français n’est pas infranchissable, nous devrions être en mesure d’en évaluer la largeur, mais surtout la profondeur, en avril prochain. Or qu’il s’agisse d’un profond ravin ou d’un vulgaire petit sillon, le principal demeure que Le Pen s’y casse la gueule.

Suggestion de lecture

Le lecteur intéressé à approfondir l’épineuse question de l’existence, à travers l’histoire de l’Europe contemporaine, d’un courant philosophique et politique opposé aux idées des Lumières, lira avec profit le dernier ouvrage de l’historien israélien Zeev Sternhell, intitulé Les anti-Lumières, du XVIIIe siècle à la guerre froide, paru cette année chez Fayard.

Notes

(1) Henri Rousso. Le syndrome de Vichy, 1944-198…. Paris, Seuil, 1987, p. 95. L’expression «honneur inventé» est de François Nourissier et date de 1974.
(2) L’appellation «classique» sert ici à distinguer les formations puisant dans un registre plus réactionnaire et nostalgique, comme le Front national, des groupes qui, comme le G.R.E.C.E., formulent une pensée aux fondements plus équivoques, tel qu’en témoignent leur rejet de la pensée chrétienne au profit d’un paganisme renouvelé et leur désir de créer une élite technocratique capable de diriger la société. Néanmoins, il est clair que cette délimitation n’est pas totalement étanche.
(3) Michel Winock. Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France. Paris, Seuil, 1990, coll.»point-histoire», p. 7.
(4) Ibid., p. 165.
(5) Pierre Milza. Fascisme français, passé et présent. Paris, Flammarion, 1987, p. 412.

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