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Le pouvoir du jugement intellectuel: d’Eduard Meyer à Michael Ignatieff

Publié le 1 octobre, 2007 | Pas de commentaires
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Le 5 août dernier, Michael Ignatieff, ancien professeur de science politique à Harvard et aujourd’hui député au parti libéral du Canada, admettait s’être trompé concernant son soutien à la guerre en Iraq(1). Dans le New York Times Magazine, le politicien tient ses émotions et le jugement académique responsables de sa position de l’époque. Le député estime que la prise de position d’un intellectuel n’a pas le même impact que celle d’un politicien. Cependant, à une époque où les cercles académiques étaient très liés à la sphère politique, une prise de position collective en faveur de la guerre pouvait avoir des conséquences beaucoup plus néfastes que ne semble l’entendre M. Ignatieff.

Géométrie Spriralique
Alice and Matt, Géométrie Spriralique, 2006
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La mobilisation intellectuelle autour du Manifeste des 93

Une attention particulière à l’engagement de l’historien allemand Eduard Meyer et de ses pairs lors de la Première Guerre mondiale saura démontrer l’impact désastreux de leur position pour la communauté internationale du savoir. Les doutes et les appréhensions subséquents de l’intellectuel ne réussiront à rivaliser avec l’impact de la publication du manifeste d’août 1914.

Lors de l’invasion des troupes allemandes en Belgique en août 1914, la communauté intellectuelle européenne réagit fortement à la violation de la neutralité belge et aux rumeurs d’atrocités commises par les soldats allemands contre les civils. La presse et les cercles intellectuels français se lancèrent dans une réelle campagne de protestations contre l’invasion allemande et les actes de barbaries commises par ses troupes. Convaincus de mener une guerre défensive, les intellectuels allemands réagirent aux prétendues diffamations étrangères par la publication de nombreux manifestes et protestations. Cette guerre des esprits atteignit toutefois son point culminant avec la publication de l’Appel au monde civilisé ou Manifeste des 93.En octobre 1914, 93 intellectuels allemands souscrivirent, sous la forme d’un manifeste s’adressant aux peuples civilisés, leur fervente allégeance au militarisme allemand. Ils étaient écrivains, peintres, biologistes, physiciens, philosophes ou encore historiens et se nommaient Gerhardt Hauptmann, Max Liebermann, Ernst Haeckel, Max Planck, Max Scheler et Karl Lamprecht. L’écrivain Hermann Sudermann amorça la conception du Manifeste des 93, s’associa au Chef du bureau à l’information du ministère de la Marine, Henrich Löhlein, à l’écrivain Ludwig Fulda, à l’archéologue berlinois et représentant du ministère des Affaires étrangères Théodore Wiegand, ainsi qu’au maire de Berlin, Georg Reicke, afin de mettre en place la campagne de propagande pour la publication du manifeste. Fulda esquissa le texte avec le concours du poète Sudermann, tandis que Reicke simplifia sa forme rhétorique à l’image des 95 thèses de Luther de 1517 par une litanie de six dénégations(2). Bien plus que l’incarnation du chauvinisme allemand, le Manifeste représente l’attitude défensive des intellectuels envers ce qu’ils croyaient être les mensonges de l’ennemi, et plus spécifiquement envers les malentendus dont ils étaient la cible à l’étranger.

Les signataires réfutaient les allégations voulant 1) que l’Allemagne ait causé le déclenchement de la guerre: «Jusqu’au dernier moment, jusqu’à l’extrémité du possible l’Allemagne a lutté pour maintenir la paix», 2) qu’elle ait violé la neutralité de la Belgique: «Il n’est pas vrai que nous ayons violé criminellement la neutralité de la Belgique», 3) qu’elle ait commis des atrocités contre des civils innocents: «Il n’est pas vrai que la vie ou les biens d’un seul citoyen belge ait été touché par nos soldats, sans que la dure nécessité d’une défense (sic) légitime les y forçât», et 4) qu’elle ait ignoré les lois internationales: «Il n’est pas vrai que notre façon de faire la guerre soit contraire au droit des peuples»(3). Toutefois, les travaux de John Horne et de Alan Kramer firent récemment la lumière sur ces événements et démontrèrent que les exécutions de citoyens belges s’élevèrent à plus de 6500 en 1914(4).

Les doutes et les appréhensions de l’historien

L’historien Eduard Meyer est sûrement l’un des signataires les plus notoires du Manifeste des 93. Convaincu de mener une guerre pour la défense du Vaterland et hanté par le spectre de la guerre franco-prussienne, Meyer crut fermement à l’intervention brutale et sanglante de citoyens belges, communément appelés francs-tireurs, contre les armées allemandes au début des hostilités(5). L’historien traduit bien l’idée qu’avait la grande majorité des signataires à propos de l’invasion de la Belgique. Il demeure néanmoins primordial de ne point surestimer la confiance qu’avait Meyer dans les allégations soutenues par le Manifeste. Sa correspondance avec le politicien Théodore Wiegand nous apprend qu’il fut plutôt critique face au contenu de l’appel et à sa publication à l’étranger. «Depuis, l’Appel au monde civilisé que vous m’avez envoyé a été publié. Je ne peux croire que ce document pourra bien aidé; car nous y assurons des choses dont nous n’avons aucune idée et dont nous ne pouvons témoigner(6)». Sensible à la critique des sources en histoire et à la rigueur scientifique, Meyer émit en privé ses doutes à l’égard du manuscrit auquel il avait lui-même souscrit plus tôt. Il demeura néanmoins fidèle à sa prise de position et ne déclara jamais publiquement ses incertitudes. Meyer ne douta pas seulement du manifeste, mais appréhenda le désordre causé par la mobilisation nationaliste des intellectuels sur les liens internationaux et les conséquences d’une rupture des relations entre l’Allemagne et l’ennemi. Il maintint que la plus grande perte de la guerre résidait bien dans la rupture des échanges culturels ayant autrefois favorisé l’élévation de la culture de l’humanité(7).

Vivre l’histoire : les répercussions

La publication du Manifeste des 93 engendra la tenue de débats controversés et la diffusion de nombreuses protestations de la part des intellectuels à l’étranger, et tout particulièrement en France et en Angleterre(8). Ces académiciens débattirent au sujet de la nature de la culture et du militarisme allemand en regard des qualités essentielles de la civilisation occidentale. Eduard Meyer n’échappa pas à la controverse et sa position eut des répercussions néfastes sur sa réputation à l’étranger.

Peu après la publication du Manifeste des 93, le collègue américain de Meyer, alors président de l’Université Harvard, Lawrence Lowell, chercha à en savoir plus sur les arguments des intellectuels allemands et demeura d’abord réservé et courtois sur la question des atrocités commises par les troupes allemandes. Meyer ne tarda pas à s’adresser à son collègue au ministère de la Marine, Théodore Wiegand, afin qu’il puisse lui fournir les documents qui auraient pu convaincre Lowell de la justesse des affirmations allemandes. Bien que Meyer eût souscrit au Manifeste des 93, il douta bientôt de l’apport réel des nombreuses proclamations et appels à l’étranger de la part des intellectuels allemands et crut qu’il revenait maintenant au gouvernement allemand de s’impliquer dans ce dossier. Il chercha tout de même à faire parvenir quelques documents à son collègue à la fin de décembre 1914, afin de le convaincre de l’authenticité des dires allemands, mais sa relation avec les États-Unis et plus spécifiquement avec l’Université Harvard et son président Lowell ne cessa de se dégrader. Meyer ne réussit jamais à obtenir l’appui de l’opinion publique américaine ainsi que de son collègue tel qu’il l’avait espéré. En février 1915, lors de l’assemblée de la classe d’histoire, Meyer dénonça même l’attitude anti-allemande de l’Université Harvard et plus précisément de son président Lowell(9).

Malgré sa gêne liée à sa souscription au Manifeste des 93 et ses doutes face à l’apport réel du document, il ne dérogea pas de sa prise de position et perdit le soutien de ses collègues à l’international(10). Meyer n’arriva que difficilement à concilier son soutien nationaliste avec ses relations à l’étranger. En 1919, lorsque le pacifiste allemand Hans Wehberg écrivit à l’historien afin de l’inviter à revenir sur sa décision dans l’intérêt d’un rapprochement des peuples européens, l’historien griffonna: «naturellement j’ai refusé catégoriquement(11)».

Eduard Meyer ne fut jamais entièrement conscient des implications et des conséquences de sa participation à la politique nationaliste. Si la signature du Manifeste ne semblait pas s’opposer à son travail d’historien, l’impact virulent qu’il eut à l’étranger entacha néanmoins la carrière d’un académicien très lié à tout un réseau de chercheurs à l’étranger. L’engagement de Meyer et de ses pairs provoqua la rupture de leur coopération avec la communauté scientifique internationale. Les déclarations de certains signataires à la fin de la guerre venant confirmer la grossière erreur de leur souscription n’arrivèrent pas à renverser cette situation. Les académiciens anglais et français poursuivirent leur boycott des intellectuels allemands jusqu’à la fin des années 1920. À titre d’exemple, il faudra attendre l’été 1928 pour que les mathématiciens allemands puissent participer au Congrès international de Bologne, soit près de 10 ans après la fin des hostilités(12). Enfin, si elle eut un impact navrant à l’étranger, la mobilisation des intellectuels allemands au cours de la Première Guerre mondiale servie à tous points la politique nationaliste de la Burgfrieden conduite par la chancellerie et contribua naïvement à la dissimulation des véritables événements du grand conflit mondialisé en Allemagne.

Notes (cliquer sur le numéro de la référence pour revenir au texte)

(1) IGNATIEFF, Michael, «Getting Iraq Wrong», The New York Times, [En ligne] 3 p. ‹select.nytimes.com/gst/abstract.html?res=F00B17FC35550C768CDDA10894DF404482›. Consulté le 29 août 2007.
(2) UNGERN-STERNBERG, Jürgen et Wolfgang, Der Aufruf an die Kulturwelt, das Manifest der 93 und die Anfänge der Kriegspropaganda im ersten Weltkrieg, Stuttgart, Steiner, 1996, p. 17-49.
(3) Cité dans UNGERN-STERNBERG, Jürgen et Wolfgang, op. cit., p. 161-162.
(4) HORNE, John et KRAMER, Alan, German atrocities 1914. A History of Denial, London, Yale University Press, 2001, p. 1.
(5) MEYER, Eduard, «Deutschland und der Krieg (1914)», Weltgeschichte und Weltkrieg, Stuttgart, Berlin, Cotta, 1916, p. 20.
(6) NL Eduard Meyer 328, Lettre adressé à Theodore Wiegand, 7 octobre 1914, cité dans UNGERN-STERBERG, Jürgen, «Politik. ders., Eduard Meyer und die deutsche Propaganda zu Beginn des ersten Weltkrieges», dans Wissenschaftliche Zeitschrift der Humboldt-Universität zu Berlin. Geistes –und Sozialwissenschaft, 40, Berlin, Universität, 1991, p. 38-39.
(7) MEYER, Eduard, «Deutschland und der Krieg (1914)», loc. cit., p. 20.
(8) UNGERN-STERNBERG, Jürgen et Wolfgang, op. cit., p. 81-104.
(9) II-XII, 31: Zentrales Archiv der Akademie der Wissenschaften der DDR, Historische Abteilung, Abschnitt II: Akten der Preußischen Akademie der Wissenschaften 1812-1945, Wissenschaftsbeziehungen, Auszug aus dem Protokoll der Sitzung der Philosophisch –historische Klasse, 25 février 1915.
(10) UNGERN-STERNBERG, Jürgen, «Politik. ders., Eduard Meyer und die deutsche Propaganda zu Beginn des ersten Weltkrieges», loc. cit., p. 39-41.
(11) NL Eduard Meyer, 1327 Hans, Wehberg, Deutsche Liga für Völkerbund, Berlin, den 14.4.1919, Lettre de Hans Wehberg adressée à Eduard Meyer.
(12) UNGERN-STERNBERG, Jürgen, «Wie gibt man dem Sinnlosen einen Sinn? Zum Gebrauch der Begriffe deutsche Kultur und Militarismus im Herbst 1914», dans Kultur und Krieg. Die Rolle der Intellektuellen, Künstler und Schriftsteller im Ersten Weltkrieg, sous la dir. de Wolfgang Mommsen, München, Oldenburg, 1996, p. 82.

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