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Nationalisme et sanctions internationales en Chine: quels effets?

Publié le 15 juillet, 2008 | Pas de commentaires
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Les Jeux olympiques de Beijing sont probablement l’un des évènements les plus attendus par la population chinoise. Le succès de cet événement pourrait venir concrétiser une réalité qui s’impose sur la scène internationale, soit une place pour la Chine parmi les grands de ce monde. Par contre, depuis la mi-mars environ, la préparation de cette célébration du génie chinois est de plus en plus perturbée par des manifestations concernant l’indépendance du Tibet et la question des droits humains en Chine. Les pays occidentaux et les ONG qui leur sont rattachées ont vite fait de critiquer la Chine. Certains d’entre eux, dont la France, n’écartent pas l’idée de boycotter la cérémonie d’ouverture des Jeux pour signifier leurs inquiétudes et désaccords face à cette situation. On peut s’interroger sur l’effet réel et sur l’efficacité de cette attitude sur le comportement du gouvernement chinois. Autrement dit, les réprimandes et les critiques occidentales dirigées vers le gouvernement chinois atteignent-elles leurs objectifs?

 Breathing
Jurek Durczak, Breathing, 2007
Certains droits réservés.

Nous défendrons l’hypothèse que l’attitude et les réprimandes de l’Occident face à la Chine risquent de ne pas mener aux conséquences escomptées, mais plutôt à un renforcement d’un nationalisme xénophobe et intolérant. Nous appuyons nos réflexions sur trois arguments, soit la conception nationaliste des relations internationales, la place de l’Occident dans le discours nationaliste chinois et, à titre d’exemple, l’effet des sanctions internationales suite aux incidents de la place Tienanmen de 1989.

La conception nationaliste des relations internationales

Le darwinisme social est une théorie sociologique qui était très en vogue au cours du XIXe et au début du XXe siècle. Il s’agit d’une transposition de la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces à celle des sociétés. Selon cette théorie, toutes les sociétés ne sont pas égales; certaines sont mieux adaptées que d’autres à l’environnement mondial et il est normal que les mieux adaptées dominent les plus faibles. À l’époque de sa popularité, cette théorie légitimait les régimes coloniaux de l’Occident. Mais, comme l’indique l’historien Prasenjit Duara, le darwinisme social a été récupéré par les intellectuels chinois et intégré aux besoins locaux:

Le darwinisme social en Chine a traduit la conception historique chinoise de races inférieures en une conception d’un nouvel ordre global hiérarchique entre races et nations. […] Mais en Chine, comme ailleurs, l’élément darwinien, en mettant l’emphase sur la compétition entre les espèces et la lutte pour la survie, a non seulement un élément d’urgence, mais aussi un volontarisme qui rendit possible et éminemment désirable une ascension dans la hiérarchie.1

Aujourd’hui, la théorie du darwinisme social a été largement discréditée et il est rare qu’elle soit ouvertement défendue. Tout de même, il ne faut pas chercher très loin au sein du discours nationaliste chinois contemporain pour en découvrir des éléments. En effet, l’idée de hiérarchie entre les nations occupe une place importante au sein du discours nationaliste en Chine, particulièrement chez les auteurs populaires, parce que les théories darwiniennes ont un très fort potentiel mobilisateur.

Combinée à la remémoration des «100 ans d’humiliation», la rhétorique du darwinisme social joue sur la faiblesse imaginée de la Chine: en mettant l’emphase sur la compétition entre les nations et en soulignant le caractère arriéré de la Chine face aux nations avancées, les nationalistes chinois peuvent défendre plus facilement l’idée que des sacrifices sont présentement nécessaires pour obtenir des bénéfices futurs. De telles idées contribuent à exacerber la xénophobie au sein de la population puisque chaque action posée par une autre nation ou un autre pays peut être interprétée comme une tentative de nuire à la Chine afin que celle-ci ne devienne une puissance importante et menace ainsi le statu quo international.

La place de l’Occident au sein du discours nationaliste chinois

Le nationalisme a joué un rôle important au cours de l’histoire moderne chinoise. Selon Suisheng Zhao: «L’histoire moderne chinoise a été ponctuée de nombreuses crises causées par des désordres internes et des agressions étrangères. Les résolutions de toutes ces crises ont requis des actions nationalistes.2» Une des plus grandes sources d’inspiration du discours nationaliste actuel est ce que l’on nomme «les 100 ans d’humiliation». Il s’agit d’une phase historique s’étendant des Guerres de l’Opium à la formation de la République populaire de Chine, soit d’environ 1840 à 1949.

Le siècle d’humiliations a créé un dilemme important face à l’héritage culturel chinois. L’affrontement traumatique entre l’Est et l’Ouest a fondamentalement déstabilisé la vision du monde des Chinois et leur place à l’intérieur de celui-ci3. Pour sauver la Chine, il fallait abandonner une partie de son héritage culturel et adopter, à tout le moins en partie, la technologie et la façon de faire des «barbares». Au cours de cette période, la Chine a subi de nombreuses humiliations imposées par les Occidentaux et le Japon. Ces humiliations ont, entre autres, pris la forme de traités inégaux signés par la Chine et exigeant de cette dernière d’énormes concessions. On a qu’à penser la cessation de Macao et Honk Kong aux puissances impériales européennes en 1557 et 1842.

Selon Michael H. Hunt, «chaque nouvelle imposition et humiliation ont déclenché des alarmes chez des patriotes en révélant la faiblesse de la Chine et son incapacité à mettre fin à la crise.4» Bien qu’aujourd’hui la Chine soit sur la voie de la croissance économique, et ce depuis plus de 20 ans, l’idée d’une Chine faible et vulnérable est encore bien présente. En clair, dans l’historiographie nationaliste chinoise, l’Occident joue un rôle d’agresseur et cherche constamment à empêcher l’ascension de la Chine au sein de la hiérarchie internationale. Cette thèse a surtout trouvé écho au sein de la population chinoise à partir des années 1990.

L’effet des sanctions post-Tienanmen

Les évènements de 1989 représentent un point tournant dans la formation du nationalisme chinois. C’est à partir de ce moment que les dimensions xénophobes de l’identité nationale chinoise prirent plus d’ampleur. Les manifestations, sur la Place Tienanmen, étaient dirigées contre la corruption et en faveur de réformes politiques, donc directement adressées à l’élite dirigeante du Parti communiste chinois (PCC). À la suite de la répression violente entreprise contre les manifestants, plusieurs pays, les États-Unis en tête, ont imposé des sanctions économiques à la Chine pour signifier leur désapprobation. Mais, plutôt que d’affaiblir le Parti communiste, ces sanctions ont permis de le renforcer et de justifier ses actions.

La très grande majorité des auteurs reconnaissent qu’avec le déclin de l’idéologie marxiste au sein de la population chinoise, le PCC se retrouvait avec un énorme déficit de légitimité. Pour remédier à cette situation, le Parti décida de se tourner vers le nationalisme et s’est alors présenté comme étant le seul défenseur possible des intérêts de la nation contre les ingérences extérieures. Le politologue William Callahan explique que le choix d’un nationalisme agressif visait à détourner l’attention de la population des problèmes internes à la Chine et de la réorienter vers l’extérieur en stimulant un sentiment anti-étranger5. Les autorités chinoises lièrent alors le discours sur les droits humains avec les sanctions internationales et les «100 années d’humiliation». Cette liaison entre ces trois éléments a permis d’affirmer que l’adoption de la démocratie et des droits humains sont incompatibles avec la Chine et constituent une tentative d’ingérence étrangère néfaste. Le spécialiste de la Chine Peter H. Gries affirme que «le PCC a largement réussi à convaincre sa population que les sanctions occidentales n’étaient pas anti-communistes, mais anti-chinoises. Et les succès des efforts du PCC contribuent à expliquer l’émergence d’un nationalisme populaire à l’intérieur de la Chine de 1990.6» À partir de ce moment, le PCC a continuellement fait usage de cette rhétorique lorsqu’il était critiqué par la communauté internationale.

Conclusion

En conclusion, nous avons tenté de démontrer que d’éventuelles sanctions comme le boycottage des Jeux olympiques, en réponse à la situation tibétaine et à celle des droits humains en Chine, n’auraient pas l’effet escompté par la communauté internationale. Essentiellement, trois facteurs soutiennent notre position. Les relations internationales sont conçues sur une base hiérarchique entre les faibles et les forts et, au sein du discours nationaliste, l’Occident est présenté comme un agresseur qui veut empêcher la Chine de se développer et d’atteindre un statut de grande puissance. Donc, d’éventuels critiques ou sanctions seraient perçues comme un moyen pour rabaisser la Chine à l’aube de sa gloire. Finalement, les évènements subséquents aux manifestations de la Place Tienanmen, en 1989, nous démontrent que le PCC s’est servi des pénalités économiques pour légitimer son régime, et donc sa façon de faire, ce qui est l’inverse absolu des objectifs justifiant les mesures internationales. Depuis lors, plusieurs autres évènements internationaux7 ont entraîné une réponse similaire de la part des autorités chinoises et peu d’éléments nous portent à penser que la situation actuelle mènera à une réplique dissemblable.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. DUARA, Prasenjit, Rescuing history from the nation : questioning narratives of modern China, University of Chicago press, Chicago, p. 139.
2. ZHAO, Suisheng A Nation-State by Construction : Dynamics of modern chinese nationalism, Stanford op.cit., p. 19.
3. GRIES, Peter, China’s New Nationalism : Pride, Politics, and Diplomacy, University of California Press, Berkeley, 2004, p. 47
4. HUNT, Michael H., « Chinese National Identity and the Strong State : the Late Qing-Republianc Crisis », in DITTMER, Lowell et Samuel S. Kim (ed.), China’s quest for national identity, Cornell University Press, Ithaca, 1993, p. 64.
5. CALLAHAN, William A., « History, identity and security: producing and consuming nationalism in China », Critical asian studies, vol. 38, no. 2, 2006, p. 186
6. GRIES, op. cit., p. 74.
7. Par exemple, la perte des Jeux Olympiques de 2000 en 1993, le bombardement de l’ambassade Chinoise en 1999 par l’Otan ou la collision entre un avion espion américains et un jet chinois en 2001.

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