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La conservation : quand la biodiversité devient politique

Publié le 15 septembre, 2008 | Pas de commentaires
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L’intérêt pour la biodiversité est grandissant et à juste titre: l’équilibre planétaire en entier réside dans les interactions complexes entre les espèces animales et végétales. Même si les sociétés humaines ont souvent du mal à le concevoir, les intérêts des hommes et de la nature sont plus conciliables qu’on ne le croit. Le temps est venu de faire siéger la biodiversité au Parlement…

Re-growth
sHzaam!, Re-growth, 2007
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La contribution de la biodiversité à l’équilibre mondial est de plus en plus reconnue. Elle stabiliserait les écosystèmes et leur octroierait une plus grande résilience, soit une meilleure résistance face à diverses perturbations(1). Parallèlement, la diversité d’espèces permettrait une meilleure utilisation des ressources, donc une meilleure productivité des écosystèmes(2). Or, les activités humaines agissent sur ces deux fronts: elles exposent la nature à de multiples perturbations, mettant à l’épreuve sa résilience, qui, elle, est déjà affaiblie par la perte de biodiversité. La population humaine augmente et s’étend; les habitats de nombreuses espèces se raréfient, mettant ces dernières en péril si elles ne sont pas déjà disparues. La stratégie mise en œuvre pour maintenir la biodiversité planétaire passe donc obligatoirement par la conservation de territoires naturels intacts, ce qui explique la mise en place d’un réseau mondial d’aires protégées.

État actuel de la biodiversité

À tous les jours, des espèces disparaissent, preuve que des habitats non-protégés sont encore détruits, particulièrement en milieux tropicaux. Face à ce fléau, les pays participants se sont entendus à Bonn pour «ralentir considérablement» la disparition d’espèces d’ici 2010, faute d’être capable de l’enrayer totalement. Les causes de ces pertes d’habitats sont multiples. Alors que la colonisation était l’une des principales sources de déforestation jusqu’aux années 1980, les grands projets industriels en sont aujourd’hui davantage responsables (barrages, industries d’huile de palme et de bioéthanol, fermes industrielles, etc.)(3). Les espèces envahissantes sont également un important facteur de perte de biodiversité, mais des stratégies différentes sont nécessaires dans ces situations.

La conférence de Bonn s’est conclue sur plusieurs accords, dont certains concernaient la création de nouvelles aires protégées(4). L’Allemagne et la Norvège se sont engagées à sauvegarder davantage leurs forêts. L’Ontario a donné l’exemple au reste du Canada en protégeant 50% de sa forêt boréale, une surprenante initiative saluée par les ONG(5). Le Québec n’en est pas moins actif dans ce domaine, avec de récents efforts notables en vue d’atteindre l’objectif de huit pour cent de son territoire protégé(6). Les instances de la conservation souhaitent toutefois une contribution plus importante des pays tropicaux à ces efforts de conservation, eux qui renferment une grande proportion de la biodiversité mondiale. Comme pour donner l’exemple aux pays émergents, la France a annoncé que, dans son territoire d’outremer de La Réunion, 40% de l’île avait été converti en parc national(7). Un exemple qui ne s’applique toutefois pas partout, surtout là où le tourisme représente la principale source de revenu locale. Les mauvais élèves de la conservation en région tropicale demeurent le Brésil et l’Indonésie, chacun misant davantage sur l’exploitation de ses ressources que sur l’écotourisme.

Politique, économique ou biologique?

Il est difficile de faire valoir les intérêts écologiques face aux besoins des sociétés, qui s’évaluent en termes monétaires et à court terme. La conservation des ressources naturelles rapporte plutôt des bénéfices à moyen et long terme, et sa valeur économique est difficile à déterminer. C’est pourtant ce que les politiciens demandent, maintenant qu’ils sont plus ouverts à la cause écologique. Un comité international à cet effet a été créé en 2002 et a communiqué une partie de ses recherches lors de la dernière conférence de l’ONU en mai dernier à Bonn sur la diversité biologique. Entre autres pertes possibles, citons une diminution de la richesse planétaire de 7% d’ici 2050 et une baisse significative du niveau de vie des communautés dépendantes des ressources naturelles(8).

Qui plus est, les politiciens et autres décideurs demandent aux écologistes des objectifs précis à atteindre en termes de maintien de la biodiversité. Cette question fait toutefois l’objet d’une grande controverse dans le monde de la recherche. Les exigences à l’égard d’espèces à conserver et les différents écosystèmes sont si variables qu’il est impossible de les généraliser. Par exemple, la proportion minimale de territoires à protéger afin de conserver toute la biodiversité passerait de 25% à 75% du territoire, dépendamment des régions et du contexte(9). Or, ce pourcentage s’élevait à 11,6% en 2006 pour l’ensemble de la planète(10). Le rapport Brundtland de 1987 sur le développement durable fixait plus ou moins arbitrairement un premier objectif de 12% de la planète à protéger, de façon à donner une cible aux politiciens(11). Cette valeur est demeurée dans les discours politiques et est encore citée aujourd’hui, malgré des études démontrant son insuffisance à maintenir la biodiversité mondiale.

L’heure des bilans

Maintenant que le réseau mondial d’aires protégées est beaucoup plus développé, la communauté internationale fait face à de nouveaux défis. Mélanie Desrochers, géographe et responsable des aires protégées à Nature Québec, rappelle qu’il faut s’assurer de la représentativité de ce réseau en protégeant uniformément chacun des différents écosystèmes. Elle ajoute que la conception des aires protégées devrait également être remise en question dans plusieurs situations. Par exemple, en forêt boréale, les incendies sont fréquents et peuvent être immenses. Les aires protégées devraient donc être plus grandes que les surfaces brûlées afin de maintenir un couvert forestier permanent suffisant à la protection des espèces. Finalement, Mme Desrochers souligne le fait qu’il ne sera bientôt plus possible de créer de nouvelles réserves de nature intacte sans présence humaine, surtout dans les pays en voie de développement, étant donné la surpopulation. Il faudra accorder davantage d’importance à des concepts tels que les aires protégées alliant une certaine exploitation non-intensive des ressources naturelles. Cette forme de conservation demeure encore controversée et sera discutée lors du prochain congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature à Barcelone en octobre prochain, congrès auquel la géographe participera.

L’heure est aux bilans et aux remises en question, et le travail est loin d’être terminé. La conservation est une science en évolution, et l’intérêt qu’on lui accorde est grandissant. Le jour viendra peut-être où la nature sera appréciée à sa juste valeur et où la biodiversité fera partie des bilans économiques. D’ici là, contentons-nous de dire que la nature n’a pas de prix…

Notes

(1) McCann, K.S., «The diversity-stability debate», Nature, (vol.405, 2000), p.228-233.
(2) Flombaum, P. et Sala, O.E., «Higher effect of plant species diversity on productivity in natural than artificial ecosystems», Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA, no. 16 (vol.105, 2008), p.6087-6090.
(3) Mongabay, Rainforest destruction increasingly driven by enterprises, not poverty. [En ligne]. . Consulté le 22 juillet 2008.
(4) Mogelgaard, K., «How Much Land Should Be Protected for Biodiversity?», Population Reference Bureau. [En ligne]. . Consulté le 22 juillet 2008.
(5) Côté, C., «Forêt boréale: le Québec devra suivre l’exemple de l’Ontario», La Presse, 16 juillet 2008.
(6) Société pour la nature et les parcs du Canada, section Québec, «Bilan de la protection de notre patrimoine naturel: les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux méritent des félicitations». [En ligne]. < http://www.cef-cfr.ca/uploads/Actualit%e9/SNAP.pdf>. Consulté le 16 juillet 2008.
(7) Caramel, L., «La Réunion gèle 40 % de ses terres pour protéger la biodiversité», Le Monde, 16 juillet 2008. [En ligne]. . Consulté le 18 juillet 2008.
(8) Vidal, J., «Ecosystem destruction costing hundreds of billions a year», The Guardian, 30 mai 2008. [En ligne]. . Consulté le 18 juillet 2008.
(9) Noss, R.F. et Cooperrider, A., Saving Nature’s Legacy: Protecting And Restoring Biodiversity. Washington, Island Press, 1994, 443p.
(10) Office fédéral de l’environnement, Confédération Suisse, «Conférence sur la biodiversité à Bonn: progrès en matière de protection de la diversité des espèces». [En ligne]. <http://www.bafu.admin.ch/aktuell/medieninformation/00004/index.html?lang=fr>. Consulté le 16 juillet 2008.
(11) World Commission on Environment and Development, Our Common Future. Oxford, Oxford University Press, 1987, 383 p.

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