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La forêt boréale, source de carbone et de controverses

Publié le 1 mai, 2008 | Pas de commentaires
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Face à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, la communauté internationale s’est longtemps rassurée pensant que les forêts en absorberaient une bonne partie. Au Canada, nos espoirs reposaient sur la forêt boréale. Or, contre toute attente, les chercheurs croient maintenant que la forêt pourrait émettre davantage de gaz carbonique qu’elle n’en absorbe! L’enjeu est tel que le gouvernement canadien a décidé d’abandonner cette vieille alliée, au grand dam des environnementalistes. Mise au point sur cette controverse.

 Soul of a Forest
Chad Miller, Soul of a Forest, 2007
Certains droits réservés.

Les nouvelles concernant l’actualité forestière canadienne s’avèrent quelque peu redondantes ces temps-ci. Outre les difficultés de l’industrie face à la hausse du dollar ou à la concurrence des marchés émergents, il est souvent question de la place des forêts dans la lutte au réchauffement climatique1. À la base de ce questionnement se trouve le protocole de Kyoto. Celui-ci laisse le choix aux pays d’inclure ou non les territoires aménagés dans leur bilan de carbone. Ces territoires peuvent correspondre à des puits ou à des sources de carbone, dépendamment qu’ils absorbent ou qu’ils émettent du carbone dans l’atmosphère (gaz carbonique: CO2). Cette option inscrite au protocole, initialement proposée par le Canada, relève d’un manque de connaissances à ce sujet car les chercheurs ne s’entendent pas encore sur le statut de la forêt boréale qui forme l’essentiel du couvert forestier canadien: représente-t-elle un puits ou une source de carbone?

Les recherches en cours se basent essentiellement sur la physiologie des végétaux. Tout organisme vivant se compose majoritairement de carbone; les forêts, avec toute la biomasse qu’elles contiennent (arbres, plantes, micro-organismes, etc.) en renferment une quantité phénoménale2. Les végétaux, en grandissant, absorbent du CO2 atmosphérique et le transforment en oxygène par le biais du phénomène de la photosynthèse. À l’inverse, comme les humains, les végétaux ont besoin de respirer. Ils absorbent ainsi de l’oxygène et émettent du gaz carbonique par la suite. C’est pendant l’ère Jurassique (plus de 140 millions d’années avant J.C.) que les forêts ont véritablement fait chuter le taux de CO2 dans l’atmosphère, lors de l’envahissement des continents par la végétation. De nos jours, cette quantité importante de carbone ancestral est toujours stockée dans les forêts boréales3, leur conférant un rôle de réservoir de carbone.

On peut ainsi dire qu’au total les forêts n’absorbent pas plus de gaz carbonique qu’elles n’en émettent; le bilan de carbone (absorption-émission de CO2) s’équilibre4. La solution prioritaire à envisager pour diminuer le carbone atmosphérique consiste alors à augmenter la photosynthèse par la plantation massive d’arbres en zones déboisées (afforestation). L’adoption de cette stratégie a longtemps permis aux chercheurs de croire que la forêt boréale aiderait à absorber les émissions de CO2. Or, à la lumière des nouvelles données sur le réchauffement climatique, cette croyance est maintenant réexaminée par les chercheurs.

Coup de théâtre

Lors d’une rencontre du G8 en Allemagne, en mars 2007, le gouvernement de Stephen Harper déposait un rapport indiquant la décision du Canada de ne pas tenir compte du rôle des forêts dans le bilan de carbone national5,6. Après avoir pensé pendant des années que la forêt canadienne aiderait à atteindre les cibles de baisse d’émission de carbone pour ce pays, voilà qu’on fait volte-face: la forêt boréale risque plutôt d’être une source de carbone pour les cinq prochaines années6. La bonne nouvelle est que les engagements antérieurs du Canada forcent le gouvernement conservateur de Stephen Harper à poursuivre certaines démarches entreprises dans le cadre du protocole de Kyoto. La mauvaise, telle que décriée par les groupes écologistes et certains scientifiques, est que le Canada décide de «truquer» son bilan de carbone en ignorant certaines de ses émissions5,7.

D’une part, cette hausse d’émissions de carbone résulte du fait que la forêt boréale est soumise à un régime de feux naturels récurrents qui, comme tous les feux d’ailleurs, ont la fâcheuse caractéristique de rejeter du carbone dans l’atmosphère. C’est pourquoi au cours de certaines années durant lesquelles les feux sont très fréquents, la forêt peut devenir une source de carbone. Ce fut particulièrement le cas de l’été 2003 en Colombie-Britannique, alors que les feux ont ravagé une superficie trois fois plus grande que la moyenne des années antérieures, durant l’été le plus chaud jamais enregistré dans le sud de la province8. D’autre part, d’importantes quantités de carbone peuvent également s’échapper de la décomposition d’arbres morts lors de grandes épidémies d’insectes. À ce sujet, les prédictions des spécialistes sont pessimistes. Suite au réchauffement climatique, la fréquence et la taille des feux naturels ou d’origine humaine risquent d’augmenter dans la majorité des régions. Parallèlement, la prolifération d’insectes forestiers ravageurs, normalement limitée par le froid, rencontrerait beaucoup moins d’obstacles. C’est d’ailleurs ce qui se passe en Colombie-Britannique pour le dendroctone du pin9. Du coup, les forêts finissent par menacer l’équilibre du bilan de carbone mondial, ce qui a valu une récente mise en garde de l’ONU envers le Canada10.

Vers une redéfinition du rôle des forêts

Néanmoins, il serait possible d’utiliser les forêts à bon escient dans la lutte contre les changements climatiques. Certaines mesures d’aménagement peuvent aider les forêts à absorber et conserver davantage de carbone. D’abord, la suppression des feux en est une: elle permet de maintenir le carbone accumulé en forêt. À ce chapitre , le service canadien de protection contre les incendies forestiers est l’un des meilleurs au monde. Toutefois, réchauffement climatique oblige, l’ONU a demandé aux autorités en place de redoubler de vigilance face à une éventuelle augmentation de l’intensité et du nombre de feux. Ensuite, les produits dérivés du bois peuvent également contribuer à stocker le carbone mais ils ne le conservent généralement pas très longtemps, puisqu’ils en viennent à être brûlés ou enfouis avant 80 ans11. Le bois demeure, à terme, le matériau le plus écologique qui soit et il peut être utilisé pour la fabrication de matériaux de toutes sortes12. L’avenir réside donc dans un compromis entre la conservation des forêts et une foresterie favorisant le stockage de carbone par la plantation d’arbres dans les zones dénudées et une récolte qui maximise le stockage de carbone global13.

Bien qu’en réalité les intérêts politiques soient constamment mis à l’avant-scène, tout plan efficace d’utilisation des forêts contre les gaz à effet de serre doit se baser essentiellement sur la recherche et les connaissances acquises. Cette approche de gestion est dite adaptative, un autre concept en vogue et déjà préconisé au Sommet de Rio de 1992 sur l’environnement et le développement. Or, comme pour toute science jeune, l’étude des changements climatiques suit un chemin plutôt tortueux dans la progression des connaissances. Le résultat: un bombardement de contradictions. Le Canada, pays forestier entre tous, compte des forêts débordantes de carbone, mais leur rôle dans le bilan de carbone national (absorption et rejet de CO2 dans l’atmosphère) demeure mal défini.

Si le Canada souhaite utiliser ses forêts dans sa lutte au réchauffement climatique, il doit radicalement changer sa stratégie. Ses priorités doivent aller vers la conservation, la plantation, l’aménagement adapté et la prévention des incendies forestiers. Beaucoup de travail en perspective!

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1.Helms, John A., «How forests can combat climate change», California Forests, hiver 2007 [en ligne]. <http://www.calforests.org/the_news_room-489-How_Forests_Can_Combat_Climate_Change.htm>. Consulté le 19 octobre 2007.
2. Houghton, «Terrestrial carbon sinks – uncertain explanations», Biologist, 4 (49), 2002, p.155-160.
3. Kasischke, E.S. et autres, Fire, climate change and carbon cycling in the boreal forest, New-York, Springer-Verlag, 2000, p.19-30.
4. Églin, Jean et Théry, Hervé, Le pillage de l’Amazonie, éditions Maspero, 1982, 202 pages.
5. Woods, Allan, «Forest no longer allies in climate-change fight», Toronto Star, 4 avril 2007 [en ligne] <http://www.thestar.com/printArticle/199245>. Consulté le 19 octobre 2007.
6. Ressources naturelles Canada, «La forêt canadienne est-elle un puits ou une source de carbone? [En ligne] <http://scf.rncan.gc.ca/nouvelles/544>. Consulté le 20 octobre 2007.
7. Tremblay, Louis, « Réjean Gagnon mise sur la forêt boréale », Le Quotidien, 8 juin 2007.
8. Filmon, Gary, Firestorm 2003: Provincial review, gouvernement de la Colombie->Britannique, Victoria, 2004. 100 pages.
9. Ressources naturelles Canada, « Le problème du dendroctone du pin ponderosa en Colombie-Britannique », [En ligne] <http://mpb.cfs.nrcan.gc.ca/biology/Introduction_f.html>. Consulté le 22 février 2007.
10. Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO), Fire management – Global Assessment 2006, Rome, FAO, 2007, p.52-59.
11. Campagna, Michel, Le cycle du carbone et la forêt: de la photosynthèse aux produits forestiers, Québec, ministère des Ressources naturelles, 1996, p.30-40.
12. Moore, Patrick, Trees are the answer. Vancouver, Greenspirit, 2000, 151 pages.
13.Adams, D.M. et autres, «Minimum cost strategies for sequestering carbon in forests», Land Economics, 3 (75), 1999, p.360-374.

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