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Le darwinisme social est-il vraiment darwinien?

Publié le 15 mai, 2008 | Pas de commentaires
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L’élaboration de la théorie darwinienne de la «sélection naturelle» constitue assurément l’un des moments forts de la science et de la culture modernes. Cette théorie marque à ce point l’imaginaire collectif qu’elle est rapidement récupérée par les théoriciens du «darwinisme social» dans le but de justifier toute forme d’exploitation économique, sociale ou ethnique. Mais un tel travestissement théorique est-il véritablement «darwinien»?

 Public Art: Troost Avenue
Laura Spencer-Morris,
Public Art: Troost Avenue, 2006
Certains droits réservés.

Contribution fondamentale à l’étude de la vie, la théorie de la sélection naturelle, telle qu’élaborée par Charles Darwin dans l’Origine des espèces (1859), repose essentiellement sur l’expérience de l’auteur en matière de domestication. Qu’il s’agisse de culture ou d’élevage, la domestication consiste en la sélection d’individus d’espèces végétales ou animales présentant certaines caractéristiques physiques ou comportementales avantageuses à l’être humain, caractéristiques dont il gère l’extension et la conservation par le biais d’une reproduction contrôlée. La possibilité d’une telle opération sélective repose sur l’interaction de trois phénomènes biologiques distincts, nommément la variation, la reproduction et l’hérédité. Or, c’est à partir de l’étude de ces phénomènes et de leur interaction dans la nature que Darwin parvient à supposer l’existence d’un mécanisme sélectif analogue responsable de l’évolution naturelle des espèces.

La variation désigne essentiellement les différences physiques ou comportementales observables entre les individus d’une même espèce. Dans le cas particulier de la domestication, l’humain ne crée donc pas la variété biologique, mais ne fait que contrôler artificiellement et technologiquement un potentiel sélectif déjà latent à l’état naturel.

Pour Darwin, c’est le processus reproducteur qui enclenche le potentiel sélectif dérivant de la variation. S’inspirant de l’Essai sur le principe de population (1798) de Malthus, l’auteur postule que les espèces tendent par leur multiplication rapide et extensive à saturer complètement l’espace vital, tendance menant à l’instauration d’équilibres démographiques à la fois entre individus d’une même espèce, entre espèces différentes ainsi qu’entre les espèces et le milieu lui-même.

Partant de ce constat d’équilibre, Darwin suppose l’existence d’un mécanisme régulateur naturel contrôlant par procédé éliminatoire l’extension numérique de chaque population au sein d’un même territoire. En raison de la raréfaction des ressources due au taux élevé d’accroissement spontané des espèces, une concurrence vitale s’ensuit entre les organismes recherchant les mêmes ressources. Dans cette «lutte pour l’existence», seuls les organismes les mieux adaptés à leur environnement et les plus aptes à acquérir les ressources vitales survivent. Or, compte tenu du phénomène de variation précédemment traité, certaines variations organiques individuelles peuvent faciliter l’accumulation de ressources et ainsi conférer aux organismes présentant de telles variations un «avantage vital» dans la lutte pour la survie et la reproduction.

C’est à ce niveau qu’intervient l’hérédité: l’accumulation et la transmission entre générations de caractères physiques et instinctifs favorisent la conservation des avantages vitaux au sein de la lignée. Pareille dynamique, tout en constituant un processus sélectif analogue à celui observé en situation de domestication, est à l’origine d’un processus naturel de complexification organique et spécifique: les organismes deviennent de plus en plus sophistiqués et de mieux en mieux organisés pour occuper le territoire au sein duquel la lutte pour l’existence s’opère; parallèlement, les «familles» porteuses d’avantages vitaux s’éloignent de plus en plus de l’espèce «souche», jusqu’à former une toute nouvelle espèce.

En somme, variation, reproduction et hérédité déterminent l’émergence, la transmission et l’accumulation de variations organiques individuelles ainsi que l’émergence conséquente de nouvelles espèces. Voilà donc les agents d’un processus naturel de sélection, responsable du développement des diverses espèces vivantes à partir d’une souche générique commune. Ce modèle théorique, à la fois d’une grande portée et d’une grande simplicité, va connaître un impact scientifique et culturel immédiat et sans précédent dans l’histoire de l’Occident moderne: le parler populaire et la langue spécialisée assimilent très rapidement les principaux concepts mis de l’avant par la théorie darwinienne, entre autres ceux de sélection naturelle, d’évolution, de lutte pour l’existence et d’avantages vitaux. Dans le cadre de cette révolution conceptuelle, de nombreux polémistes se servent de la théorie de l’évolution et du nom de Darwin dans le but de justifier leurs propres idées, notamment en matière sociale. De ce travestissement est né le darwinisme social, véritable «bête noire» du croisement entre nature et culture, entre biologie et société.

Le darwinisme social

Essentiellement, le darwinisme social consiste en l’application théorique de la sélection naturelle aux sociétés humaines. Selon ce courant idéologique, puisque l’espèce humaine est soumise aux mêmes principes de variation, de reproduction et d’hérédité que l’ensemble du règne végétal et animal, toute tentative de pallier aux inégalités de la dynamique sociale sont contre-nature et nuisent de ce fait au bien-être et au progrès de l’humanité. Paradoxalement, les premières théories associées au darwinisme social apparaissent avant même la publication de l’Origine des espèces: elles émergent dans les années 1850 autour des œuvres de Malthus, Spencer et Haeckel et mettent l’emphase sur l’importance économique des inégalités et luttes entre les individus. Véritable plaidoyer en faveur d’une compétition interindividuelle sans entraves, le darwinisme social prône alors la non-intervention de l’État en matière sociale ainsi que le laissez-faire économique total, de manière à garantir le plein fonctionnement des lois de la nature et la domination des individus les plus aptes, considérés à l’époque comme seuls véritables agents du progrès social.

Très en vogue en Angleterre au milieu du XIXe siècle, ce darwinisme social d’allure capitalistique suscite un nouvel engouement en Amérique à la fin du siècle, où de riches bourgeois tels Theodor Roosevelt, Andrew Carnegie, et William Graham Sumner adhèrent ouvertement aux thèses de Spencer et du darwinisme social. En France, Clémence Royer, l’un des principaux théoriciens du darwinisme social et également traducteur de l’Origine des espèces, joint à titre d’introduction de cet ouvrage un texte à saveur eugénique, alimentant ainsi la confusion entre darwinisme et darwinisme social en terre française.

Vers 1880, une nouvelle forme de darwinisme social apparaît, basée non plus sur la compétition entre individus d’une même espèce mais plutôt sur l’inégalité et la lutte raciales. En réponse aux critiques formulées à l’endroit du premier darwinisme social, individualiste et libéral, cette réinterprétation ouvertement raciste de la biologie et de l’évolution propose de favoriser le développement de l’interventionnisme et du protectionnisme politiques et économiques en faveur des races «supérieures» (la plupart du temps anglo-saxonnes et teutoniques) ainsi qu’au détriment des races «inférieures», qu’il s’agisse des juifs, des gitans ou des populations coloniales. Ce mouvement racique du darwinisme social est représenté en Autriche par Gumplowicz et Ratzenhofer, aux États-Unis par Lester Ward et Theodor Roosevelt (justification de la lutte contre les peuples autochtones), en Angleterre par Hosmer, John Fiske et K. Pearson, en Allemagne par Otto Ammon et Houston Stewart Chamberlain, ainsi qu’en France par Vacher de Lapouge.

Le rapport au politique de ces différentes formes du darwinisme social racique est variable. Ammon et Bagehot sont conservateurs, Vacher de Lapouge prône une intervention pour renforcer la cohésion sociale et raciale. Pearson pousse à l’extrême cet aspect interventionniste en prônant à la fois un État fort et autoritaire, propriétaire des moyens de production, une politique eugénique d’amélioration de la race, et une protection contre les races inférieures1.

Tant sous sa forme économique et individuelle que sociale et raciste, le darwinisme social ne naît pas avec la publication de l’Origine des espèces: il la précède et tente seulement de s’en approprier le cadre théorique. Pareille tentative est d’ailleurs encouragée par d’autres théoriciens de l’évolution, notamment Spencer et Wallace, lesquels n’hésitent guère à recourir à leurs propres théories biologiques dans le but de justifier leurs propres conceptions politiques, eugénistes ou non-interventionnistes.

En réaction à tous ces prolongements pernicieux de sa propre théorie ainsi que par l’appel de ses proches, Darwin se décide finalement, 12 ans après la sortie de son Origine des Espèces, à publier un nouveau livre, La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe (1871), portant spécifiquement sur l’extension aux sociétés humaines de sa propre théorie de l’évolution par sélection naturelle. C’est dans cet ouvrage que Darwin élabore sa propre conception de l’être humain et des sociétés humaines, conception à la fois conforme aux mécanismes de la sélection naturelle tels que présentés par sa théorie de l’évolution et opposée aux idées formulées par les «darwinistes sociaux».

La conception darwinienne de l’Homme

Pour Darwin, aucun critère biologique ne permet de distinguer l’espèce humaine des autres espèces vivantes; l’espèce humaine démontre la même aptitude à la variation, à la reproduction et à l’hérédité que l’ensemble du monde végétal et animal. En ce sens il est logique et nécessaire de supposer que la sélection naturelle, en entraînant l’émergence de la transmission et de l’accumulation des principaux caractères distinctifs de l’espèce humaine, ait modelé l’espèce humaine de la même manière que pour l’ensemble des organismes vivants2.

Or, cette sélection naturelle semble procéder chez l’être humain d’une toute autre manière que dans le reste du monde naturel: alors que la dynamique entre individus de même espèce et de différentes espèces se traduit par un processus éliminatoire, «nous, hommes civilisés, [nous] faisons […] tous nos efforts pour arrêter la marche de l’élimination3». Autrement dit, à une nature eugénique et éliminatrice s’oppose une culture solidaire.

Au lieu de l’élimination des moins aptes apparaît, avec la civilisation, le devoir d’assistance qui met en œuvre à leur endroit de multiples démarches de secours et de réhabilitation; au lieu de l’extinction naturelle des malades et des infirmes, leur sauvegarde par la mobilisation de technologies et de savoirs (hygiène, médecine, sport) visant à la réduction et à la compensation des déficits organiques: au lieu de l’acceptation des conséquences destructrices des hiérarchies naturelles de la force, du nombre et de l’aptitude vitale, un interventionnisme rééquilibrateur qui s’oppose à la disqualification sociale4.

Cette exclusion des comportements éliminatoires, Darwin l’explique par le développement sélectif d’instincts sociaux, déjà présents de manière sporadique chez d’autres espèces. Les instincts sociaux désignent l’ensemble des comportements altruistes empêchant les individus d’agir contre l’intérêt du groupe, permettant ainsi au corps social de se perpétuer.

«Dans la logique de la théorie sélective, le fait même de l’existence universelle, dans l’espèce humaine, du mode de vie social prouve que c’est ce mode d’existence qui a été retenu comme avantageux pour la survie et le perfectionnement de celle-ci5».

Un instinct social particulier retient l’attention de Darwin: l’instinct de sympathie. Celui-ci, en poussant les individus à apprécier et rechercher la présence des autres membres de leur communauté, permet de substituer progressivement aux rapports conflictuels, violents et dominateurs d’une espèce livrée à la sélection naturelle des conduites de coopération volontaire, d’entraide et de solidarité. Sélectivement renforcé par l’habitude, l’exemple, l’imitation, la raison, l’instruction et les sentiments religieux, ce sentiment de sympathie a pour principale conséquence d’augmenter l’influence de l’opinion publique sur les agissements des individus. Ainsi, plus l’instinct de sympathie tend à se renforcer, plus les actes des individus se conforment à l’opinion publique, et plus l’ascendant de celle-ci sur les individus tend à s’amplifier.

Selon Darwin, l’opinion publique tend à favoriser ce qui à long terme est le plus utile à l’intérêt de tous ses membres. Dans cette perspective, le développement de l’instinct de sympathie contribue donc directement à l’émergence de la morale, instinct social propre à l’être humain et permettant de le distinguer des autres espèces animales. Pour Darwin, le stade ultime de moralité est la reconnaissance par l’individu de la nécessité de contrôler toutes ses pensées et de s’assurer qu’aucun acte commis ne puisse être regretté par la suite.

En somme, la sélection naturelle déclenche le processus civilisateur, lequel s’oppose progressivement à elle au moyen de comportements, de valeurs, de cultures et d’institutions anti-sélectives.

La marche conjointe du progrès de la rationalité, le développement sélectionné des instincts sociaux, l’accroissement du sentiment de sympathie, le développement des sentiments moraux en général et l’ensemble des conduites et des institutions qui caractérisent la vie individuelle et l’organisation communautaire dans une nation civilisée permettent à Darwin de constater que la sélection naturelle n’est plus, à ce stade de l’évolution, la force principale qui gouverne le devenir des groupes humains, mais qu’elle a laissé place à l’éducation, qui dote les individus de principes moraux qui s’opposent, précisément, aux effets ordinaires de la sélection naturelle (protection et sauvegarde des malades et des infirmes, assistance envers les déshérités, etc.)6.

À la lumière de cette interprétation de l’œuvre de Darwin, rien n’est moins social-darwiniste que le darwinisme: l’application de la théorie de la sélection naturelle aux sociétés humaines par son propre concepteur, loin de donner lieu aux énormités idéologiques d’extrême-droite généralement associées à cette théorie, est à l’origine de l’une des plus élégantes et surprenantes conceptions de l’humain.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. TORT, Patrick, «Darwinisme social», Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, p. 1118.
2.Darwin, 1981a: 82-83.
3. Darwin, 1981a: p.144
4. TORT, Patrick, «Effet réversif de l’évolution», Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, p. 1334.
5.TORT, Patrick, «Instincts sociaux», Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, p. 2363.
6.TORT, Patrick, «Descent of Man», Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, p. 1192.

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