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Face à l’excès: la gratuité du bon usage. Partie I

Publié le 1 juin, 2008 | Pas de commentaires
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Politologue et militant de la décroissance, Paul Ariès effectue dans cet article une retour sur le concept de gratuité développé au cours de ses recherches. Dans quelle mesure la gratuité constitue-t-elle un moyen de mettre en place une véritable alternative à l’hyper-capitalisme et à ce qu’il nomme le mésusage?

Social Justice
Fritz Smith, Social Justice , 2007
Certains droits réservés.

L’objection de croissance est fondée initialement sur deux constats. 20 % des humains s’approprient 86 % des ressources humaines. Cette situation n’est certes pas très jolie par rapport à nos propres valeurs, comme l’égalité ou la fraternité, mais elle ne serait pas si grave si nous pouvions croire encore en un rattrapage possible (hausse du PIB mondial). On sait cependant que si 6 milliards d’humains avaient la même empreinte écologique que les Occidentaux, une seule Terre ne suffirait pas. Les scientifiques s’accordent pour dire que la planète ne peut absorber chaque année plus de 3 milliards de tonnes d’équivalent carbone (TEC), or nous en émettons environ 6,7 milliards. Le calcul est simple: 3 milliards de TEC maximum pour 6 milliards d’humains, cela donne 500 kg par personne et par an (soit l’équivalent d’un vol en avion aller/retour Paris/New-York). Si nous dépassons ce quota, nous prenons obligatoirement sur la part des plus faibles, vivants ou à naître. La solution à cette crise ne peut donc être de faire la même chose en moins, mais bien l’invention d’une façon inédite de faire société.

La décroissance est donc un mot-obus qui pulvérise l’idéologie croissanciste: cette idée que «plus» serait toujours égal à «mieux». L’idéologie du développement est née aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale1 comme une solution pour empêcher que les peuples ne basculent dans le communisme ou le tiers-mondisme. On sait moins que l’idéologie du développement durable est née dans le contexte de l’effondrement du bloc socialiste et de la victoire de la révolution conservatrice mondiale. La décroissance ne peut être cependant la décroissance de tout pour tous. Elle sera nécessairement équitable et sélective mais se fera dans un contexte global de décroissance: les pays riches et les riches des pays pauvres doivent apprendre à vivre (mieux) avec beaucoup moins, et les pauvres (individus ou nations) devront inventer une autre voie que celle du développement à l’occidentale.

Renouer avec le sens des limites

Les objecteurs de croissance ne sont cependant pas partisans d’une décroissance économique faute de mieux. Ce n’est pas parce qu’il y a urgence environnementale qu’il faut en finir avec le modèle productiviste. Même si une croissance économique infinie était possible, ce serait une raison suffisante de la refuser, afin de rester simplement des humains. En effet, la société économique a totalement sombré dans la démesure, considérée déjà comme le péché suprême par les Grecs anciens et face à laquelle ils ont inventé, à la fois, la démocratie et la tragédie. Nous avons perdu, peu à peu, la capacité à nous donner des limites, car la dictature économique a réveillé, en nous, des fantasmes archaïques.

Tant que nous n’en finirons pas avec le culte de la toute-puissance et l’idée d’un «monde sans limites», aucune issue ne sera imaginable. Un individu incapable de se donner des limites va nécessairement les chercher dans le réel: développement des conduites à risque, toxicomanies, suicides, etc. Une société incapable de se donner des limites va aussi les chercher dans le réel: épuisement des ressources, réchauffement planétaire, explosion des inégalités sociales, etc. La seule issue à la violence économique consiste donc à renouer, collectivement et individuellement, avec notre finitude et avec le sens des limites. Cela ne peut se faire que par la primauté du culturel sur l’économique mais aussi par un retour au politique et à la loi.

De la même façon que le capitalisme fabrique les humains qui vont avec, il produit aussi une opposition qui lui soit économico-compatible: les «gauches historiques» ont ainsi entériné certains fondements de l’hyper-capitalisme. Elles glorifient les Trente Glorieuses et font du fordisme un «âge d’or», sans voir que cette période de «grand bond en avant» industriel fut aussi celle du débordement du capitalisme en dehors de la sphère de la production, dans le but de généraliser le mode de vie capitaliste tout en organisant la casse et la délégitimation des modes de vie populaires et traditionnels. Nous devons rompre définitivement avec ces schémas théoriques, politiques et idéologiques de cette «gauche historique» afin de lui rester fidèle, c’est à dire de poursuivre son oeuvre d’émancipation sociale, de promotion de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Comment croire qu’être révolutionnaire puisse être simplement de revendiquer le SMIC2 à 1500 euros3«tout de suite», face à une gauche réformiste qui le promet pour un peu plus tard? Si cette identité doit être conservée, être de «gauche» n’est-ce pas d’abord défendre les dimensions non économiques de nos existences et de la société?

Nous ne pourrons renouer avec l’espérance que si nous rejetons à la fois l’idée qu’un autre monde ne serait pas possible et celle qu’un autre monde serait inéluctable. En finir avec le dogme de la fin de l’histoire ne sera pas si simple lorsqu’on constate avec quelle facilité cette «gauche» s’abreuve aux «globalivernes» de l’époque: après avoir réhabilité l’entreprise et le marché, il nous faudrait aujourd’hui épouser leur immondialisation (de mundus en latin). En finir avec l’autre dogme suppose de solder nos comptes avec la thèse marxienne d’un enchaînement inévitable des sociétés: le capitalisme comme accoucheur du socialisme. J’ai bien peur en effet que la société capitaliste, en détruisant tout ce qui demeurait encore des sociétés traditionnelles, ait fini par inventer le type d’humains qui vont avec ses produits. Nous serions dans ce cas bien plus étrangers au socialisme que nos grands-parents. Ce ne serait donc pas par hasard que la nouvelle frontière du socialisme passerait quelque part en Amérique latine et centrale, au contact des peuples autochtones les moins déracinés. Ce constat banal serait désespérant sauf si nous acceptons de changer de regard et d’admettre que l’anticapitalisme a toujours son siège au coeur même de nos existences.

Aux institutions, citoyens !

Les objecteurs de croissance ne seront pris au sérieux que s’ils revendiquent en même temps décroissance économique et croissance institutionnelle. La dictature économique est une machine à déterritorialiser. Elle ne supporte que ce qui se vend et donc condamne tout ce qui permet de faire société, notamment la symbolique et l’institutionnel. Il ne pourra y avoir d’alternative sans pensée institutionnelle et symbolique forte, faute de quoi nous oscillerons entre deux écueils. Premier danger: le point de vue libéral-libertaire, c’est-à-dire le refus de toute institution qu’elle soit de nature politique (élections, partis), sociale (école, droit du travail) ou même familiale, au nom, bien sûr, du sacro-saint principe d’hétéronomie, c’est-à-dire de liberté. Second danger: la défense des institutions dans ce qu’elles ont d’inacceptable, par peur du chaos ou au nom d’une conception erronée de l’ordre républicain. Notre pratique à l’égard des institutions doit donc être commandée par le souci de faire progresser la décroissance économique.

Puisque notre rêve est d’en finir avec la violence économique et de faire société de façon soutenable en dehors du primat de la techno-science, inventons des institutions permettant de vivre en usagers maîtres de leurs usages. Puisque la violence économique n’est possible qu’au prix d’une «insécurisation» brutale de milliards d’êtres humains (sous le couvert de flexibilité et de précarité), commençons par rendre à tout individu les moyens de sa sécurité matérielle.

La gratuité : interdit majeur de l’hyper-capitalisme

Toute société se structure toujours autour d’un tabou (interdit) majeur. La monarchie a connu le caractère divin (intouchable) du Roi… Cela a relativement bien fonctionné au regard du peu de régicides. La bourgeoisie a ensuite élevé le respect de la propriété privée au rang de tabou. L’interdit de la gratuité est désormais ce qui fait système et suture la société de l’hyper-capitalisme. C’est pourquoi, contrairement aux autres sociétés marchandes qui ont toujours toléré un secteur gratuit (religieux ou laïc), l’hyper-capitalisme, fondé sur la vénalisation du marchand, ne peut que sacrifier la gratuité. Nos anciens ont dû guillotiner Louis XVI; Proudhon a martelé que «la propriété c’est le vol»; c’est désormais de la défense de la (quasi)gratuité que nous devons partir pour espérer fissurer l’édifice et élargir, peu à peu, cette fissure au point d’en faire société: de la défense des gratuités existantes à l’extension constante de la sphère de la gratuité.

«Gratuité de l’usage, renchérissement du mésusage»

La révolution proposée est donc celle de la «gratuité du bon usage». Cette notion ne relève surtout pas d’une définition objective et encore moins moraliste. Le bon usage et le mésusage sont ce que la société reconnaît comme tels à un moment donné. La définition est donc affaire de mœurs, de rapports de force, d’état des lieux. Le premier grand intérêt de ce paradigme est de résoudre la contradiction entre les contraintes environnementales et le souci de justice social, car il ne suppose plus de faire croître le gâteau (PIB) avant de procéder à sa redistribution, mais d’en changer la recette: que produire pour quels types d’usage? L’autre grand avantage est de réconcilier le temps de la démocratie et celui des écosystèmes puisque ce sera aux citoyens de définir ce qui est usage (donc quasi-gratuit) et mésusage (donc renchéri). Il fait donc disparaître toute contradiction entre le but et le chemin. Il exige à chaque étape que le politique, la délibération, soit première. Le législateur saura bien trouver les solutions techniques et juridiques adaptées: système de prix variables par niveaux de consommation ou par type d’usage, systèmes de rationnement, etc. Pourquoi payer au même tarif le mètre cube d’eau pour faire son ménage et remplir sa piscine? Pourquoi payer les mêmes impôts fonciers pour une résidence principale et secondaire? Pourquoi payer son essence, son électricité, son gaz le même prix pour un usage normal et un mésusage ? L’eau va manquer: raison de plus pour en rendre gratuit le bon usage et renchérir ou interdire son mésusage. Ce paradigme s’oppose à celui de la société dominante: que signifierait en effet l’adoption programmée d’une taxe sur le carbone si ce n’est le fait de vider les rues des voitures des plus pauvres pour que les riches puissent rouler plus vite?

Ce principe de gratuité généralisable à l’ensemble des biens communs est susceptible de susciter un fort courant de mobilisations populaires, donc de créer un débat qui obligera droite et gauche à se positionner sur ce terrain. Ce principe a aussi le grand mérite de lier la cause de la liberté (de l’autonomie) à celle de la responsabilité. Contrairement à ce que pourrait être un mariage rouge-vert qui cumulerait les interdits, nous osons la liberté, mais nous rappelons qu’elle doit être encadrée et qu’elle a nécessairement un prix. Chacun reste libre de s’offrir du mésusage (dans la mesure où la loi ne l’interdit pas exceptionnellement): par exemple en possédant une maison de campagne, mais en supportant les surcoûts de ce mésusage.

Le danger serait bien sûr que cette politique renforce les inégalités en permettant l’accès aux mésusages à une petite minorité fortunée. Le pire serait de cantonner le peuple au nécessaire (au sérieux) et de libérer, moyennant finances, le futile et le frivole, aux seules classes aisées. C’est pourquoi ce paradigme de «la gratuité de l’usage» et du «renchérissement du mésusage» ne peut aller sans une diminution importante de la hiérarchie des revenus et sans une réflexion sur l’adoption d’un «revenu universel d’existence», RUE, (autour du SMIC) accouplé à un «revenu maximal autorisé», RMA, (au dessus d’un seuil, l’État prend tout)4.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Voir le point IV du discours d’investiture du président américain Truman, le 20 janvier 1949.
2. salaire minimum interprofessionnel de croissance : en France, salaire horaire minimum en dessous duquel aucun travailleur, même à temps partiel, ne peut être payé (8,44€ au 1 juillet 2007), soit 12,70$ canadiens (taux de change de 1€ = 1,50$ canadien le 6/03/08).
3. Soit environ 2250$ canadiens mensuels au taux de change actuel.
4. La deuxième partie de cet article sera disponible sur la page de la section Société du Panoptique,le 15 juin 2008.

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