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Un son de cloche sur l’avenir du patrimoine religieux

Publié le 1 avril, 2007 | Pas de commentaires
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Malgré les protestations que les paroissiens de l’église St. Brigid à Ottawa émettent depuis un an déjà, leur lieu de culte risque d’être mis en vente. La cour municipale, devant laquelle la cause était portée, a statué que la décision appartient à l’archevêché et qu’aucun droit des paroissiens n’était lésé dans ce dossier. Selon ce jugement, il ne s’agit pas d’une affaire publique mais plutôt d’une question pécuniaire et, en pareil cas, c’est le droit de propriété qui tranche. Cette réponse légale n’est cependant pas partagée par l’ensemble des acteurs politiques qui s’intéressent au patrimoine religieux.

Vitrail (Stained glass)
Leanne McCauley, Vitrail (Stained glass), 2005
Certains droits réservés.

Tous s’entendent sur un point au sujet des transactions liées au patrimoine religieux: vu le grand nombre de bâtiments qui se vident, il est urgent de statuer. De nombreux acteurs sont impliqués dans le débat – Églises, gouvernements, groupes de pression, intellectuels promoteurs et entrepreneurs – et ils ont tous leurs inquiétudes et leurs intérêts propres. Dans ces circonstances, il peut être difficile de trouver une cohérence aux débats qui couvrent des considérations aussi multiples et diverses: définition du statut de l’objet de culte et des critères définissant le caractère patrimonial d’un objet ou d’un lieu, appartenance du patrimoine et identification de l’instance décisionnelle, etc. Une recension de ces divers débats s’impose afin de situer les positions des acteurs qui y participent.

Cultuel ou culturel?

Dans une courte scène du film Les invasions barbares de Denis Arcand, l’acteur Gilles Pelletier reprend le rôle du frère Leclerc qu’il avait déjà tenu dans Jésus de Montréal. Dans le sous-sol mal éclairé d’une église, le personnage s’enquiert, au nom de l’autorité ecclésiastique, auprès d’une encanteuse européenne, spécialiste de l’art, de la valeur des divers objets de culte qui meublent l’endroit. Après qu’elle lui eut répondu que, du point de vue de la mémoire collective locale, ces objets possèdent sûrement une grande valeur, il conclut d’un air dépité: «Autrement dit, tout cela ne vaut absolument rien…»

Ces objets d’art religieux n’ont aucune valeur monétaire, peut-être, comparativement aux églises que l’on peut transformer en condominium luxueux, comme il s’est fait par exemple dans le quartier de la petite Italie à Montréal. Mais nombreux sont ceux qui insistent précisément sur ce point: la valeur d’un patrimoine ne peut être évaluée de manière simplement monétaire. La liquidation d’objets de culte implique-t-elle aussi la liquidation d’un héritage culturel? Le débat tourne ici autour de la définition que l’on donne à la notion de patrimoine.

Mauro Piacenza, évêque titulaire de Victoriana et président de la Commission pontificale pour les Biens culturels de l’Église, défend l’importance des objets de culte non pas simplement parce qu’ils possèdent une valeur muséale, mais aussi parce qu’ils constituent une valeur pastorale:

«En effet, tout ce que l’Église a produit au cours des siècles passés ou tout ce dont elle a été à l’origine et qu’elle continue à inspirer aux artistes contemporains doit être considéré, en droit comme en fait, comme un « bien » qui a pour finalité essentielle sa mission évangélisatrice dans le monde(1)»

Si l’objet ou le bâtiment possède ici une valeur, c’est parce que cet objet est lui-même porteur d’une certaine «force» religieuse. Cependant, au-delà des bingos paroissiaux, des danses sociales et des rencontres de scouts, historiquement l’usage des bâtiments religieux fut multiple, comme nous le rappelle Brigitte Basdevant-Gaudemet, professeure en droit à l’Université de Paris XI:

«[…L]’église est utilisée, au cours des siècles à des fins multiples, bien souvent profanes. Elle est maison commune pour la population locale; elle est lieu de refuge tant pour un individu requérant l’asile que pour toute une population en cas de péril; elle sert d’entrepôt, on y engrange le blé; on y tient des marchés couverts; on y rend la justice séculière; on y réunit des assemblées où se discutent les affaires communes; c’est aussi une salle de fêtes, de spectacles, qui ne sont pas toujours d’inspiration religieuse. Face à ces réalités, les évêques se montraient parfois tolérants, car ces pratiques répondaient aux besoins des populations(2)»

Que la notion de patrimoine religieux soit à dissocier de l’objet lui-même (église, objet du culte) qui n’acquiert ainsi son caractère sacré que par l’usage religieux que l’on en fait, voilà une idée qui est partagée dans ses grandes lignes par l’Église catholique, notamment, et par l’UNESCO. Dans un texte adressé aux communautés religieuses, Jean-Paul II accordait aux objets, non pas une valeur religieuse intrinsèque, mais le poids du témoignage historique de l’expansion de la foi catholique(3). L’objet artistique n’est proprement sacré que dans la mesure où il sert de témoin de l’activité religieuse de la communauté de l’Église. Cet appel à la conservation du patrimoine artistique et historique rejoint celui des ethnologues Audy et Simard qui, dans des textes différents, défendent une position semblable en s’appuyant sur celle de l’UNESCO. Bien que l’objet ne soit plus vu comme témoin historique de la foi catholique mais plutôt comme témoin de toute activité culturelle, qu’elle soit savoir-faire artisanal ou pratique de culte, l’articulation en est grosso modo la même:

«On entend par patrimoine culturel immatériel les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel(4)»

L’objet matériel, qui semblait au centre du débat, n’a plus maintenant de valeur que par son usage pratique au sein d’une tradition. Le débat prend donc une nouvelle orientation et c’est autour de la possibilité de transférer cet usage de la communauté religieuse vers la communauté laïque qu’il sera recentré.

Le transfert de lusage

La réflexion sur la forme que doit prendre cette transmission semble osciller entre deux pôles. La «patrimonialisation» peut ainsi se décrire comme un processus effectué de haut en bas, géré par des experts et relayé par une éducation publique. Elle peut aussi se décrire, presque à l’inverse, comme l’œuvre de la collectivité locale qui assurera la reprise des objets cultuels au sein d’une nouvelle pratique.

Dans le premier cas, l’étatisation du patrimoine assure aux citoyens que des gestes appropriés seront posés et que le système public s’engage, par la diffusion culturelle et la mise en place d’un système d’interprétation, à faire valoir la valeur historique du patrimoine.

«Les collectivités locales et régionales ne possèdent pas toujours les ressources scientifiques et techniques qui leur permettraient de bien conserver et mettre en valeur leur patrimoine. Il faut, par conséquent, réfléchir à la formation des cadres locaux, à la création d’instruments pédagogiques et techniques, et il est du ressort de l’État […], mais aussi des universités et des musées, de préparer de tels instruments et de tels cadres(5)»

Dans le second cas, c’est la communauté investie dans une pratique culturelle qui doit décider. L’église, par exemple, sera reconvertie à un usage nouveau, mais cet usage ne visera plus simplement une conservation historique du patrimoine et son interprétation, mais une transformation concertée. Luc Noppen, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, introduit la notion de patrimoine de proximité:

«Le patrimoine de proximité, fondé sur les représentations culturelles dont des groupes de résidants se dotent, inverse ainsi les mécanismes traditionnels de la patrimonialisation: tandis que les précédents patrimoines imposent l’autorité du « haut » (le politique, les experts) sur le « bas » (les citoyens éventuellement « informés » du patrimoine), le patrimoine de proximité renverse la pyramide à la base de laquelle des citoyens manifestent leur intérêt auprès des autorités locales d’abord, régionales ensuite, nationales, enfin. C’est la construction d’un tel patrimoine que s’arriment les enjeux de l’avenir des églises(6)»

Les deux points de vue se croisent cependant. Que la transmission culturelle soit assurée par le haut ou par le bas, elle perdra toute valeur si elle ne prend pas sens au sein de communautés locales. Que cet impératif soit expliqué par un processus étatique de régionalisation ou par une logique communautaire de réappropriation, il demeure que c’est au sein de pratiques locales que le patrimoine conserve une valeur d’usage.

Il ne faut pas non plus agir comme si c’était la totalité du patrimoine qui devait ainsi changer de main. Ce serait, affirme Gilles Routhier, mettre à mort la religion avant l’heure. Il faudrait être prudent lors d’un tel transfert, car, premièrement, l’Église demeure le propriétaire légal des terrains et des bâtiments et, deuxièmement, rien ne prouve, selon le théologien, que la religion n’effectuera pas un retour en force(7).

Cette notion de propriété débouche sur un troisième type de transfert du patrimoine: celui de la vente au secteur privé. Ici, dans le film de Denis Arcand comme dans le cas de l’église St. Brigid, c’est la valeur monétaire et foncière qui dicte les modalités de transfert. L’objet cultuel, quant à lui, se dépouille paradoxalement de toute valeur cultuelle, culturelle ou historique. Tentant de justifier la vente de l’église St. Brigid, monseigneur Marcel Gervais, archevêque d’Ottawa, pose la question en termes de rentabilité: la vente de l’établissement se résume à une décision commerciale qu’il qualifie de «pratique»(8). Cependant, lorsque la seule issue possible nécessite la vente de l’objet patrimonial à des intérêts privés, il importe de demeurer vigilant quant au prix fixé pour les transactions, étant donné le danger de laisser le tout pour une bouchée de pain. Comme l’a déjà observé Tania Martin, professeure d’architecture à l’Université Laval, «trop souvent, les propriétés religieuses sont sous-évaluées et vendues pour un montant inférieur à leur valeur réelle sur le marché immobilier(9).»

Quelle que soit la position privilégiée, le débat sur l’avenir et la signification du patrimoine religieux, loin d’être une vaine guerre de clochers, illustre l’importance des discussions publiques dans les processus de changements sociaux.

Notes

(1) PIACENZA, Mauro, «La fonction pastorale des musées ecclésiastiques» in TURGEON, Laurier, ed., Patrimoine religieux du Québec : entre le cultuel et le culturel, Les presses de l’Université Laval, 2005, p.71.
(2) BASDEVANT-GAUDEMET, Brigitte. «Propriété publique et affectation culturelle. Fondements historiques» in Le patrimoine culturel religieux. Enjeux juridiques et pratiques culturelles, L’Harmattan, Paris, 2006. p. 87.
(3) Voir Jean-Paul II, «Commission pontificale pour les biens culturels de l’Église, Lettres aux révérendes mères générales et aux révérends pères généraux», Rome, 10 avril 1994, in Simard, Jean, Le patrimoine religieux au Québec : Exposé de la situation et orientations, Gouvernement du Québec, 1998, p.11-12.
(4) Site de la convention de l’UNESCO, http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?pg=00006, consult_ le 14 mars 2007.
(5) SIMARD, Jean, Le patrimoine religieux au Québec: Exposé de la situation et orientations, Gouvernement du Québec, 1998, p.11-12.
(6) NOPPEN, Luc, « L’avenir des églises du Québec, contour et enjeux » in, Quoi de neuf? Revue de l’Association des retraitées et retraités de l’enseignement du Québec, Volume 29, numéro 2, Novembre-décembre 2006, p. 20. Voir également « L’église comme patrimoine de l’idéal national à la proximité », Les églises du Québec : un patrimoine à réinventer, Presses de l’Université du Québec, Québec, 2005, p. 274-284.
(7) À ce propos lire ROUTHIER, Gilles, «Les enjeux du débat actuel sur le patrimoine religieux» in Revue Argument, Vol.8 No 2, pp.38-46
(8) Site de la CBC, http://www.cbc.ca/canada/ottawa/story/2006/05/09/church-sale09052006.html , consulté le 15 mars 2007.
(9) MARTIN, Tania. «Le patrimoine conventuel québécois: désacralisation, resacralisation ou « profanisation »?» in TURGEON, Laurier, ed., Patrimoine religieux du Québec: entre le cultuel et le culturel, Les presses de l’Université Laval, 2005, p.103.

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